- Le Petit Mairat -

 

Le chemin qui remonte la vallée de la Renaudie, de Montbron à Rouzède, est sûrement l'un des plus charmants sentiers de notre territoire communautaire. Beauté sauvage du site, variété de la faune et de la flore, eaux vives et fraîcheur, solitude prenante des lieux… Comment donc imaginer que ce merveilleux chemin ne soit en fait qu'une ancienne ligne de chemin de fer désaffectée ? Et pourtant, il n'y a pas si longtemps, cheminait en cet endroit même un petit train connu sous le nom de Petit Mairat qui parcourait en près de 4 heures les 50 km qui séparent Angoulême de Roumazières, en prenant, il est vrai, le chemin des écoliers. Il nous faut donc imaginer là un petit train poussif qui s'essoufflait au moins autant que le randonneur à gravir les quelque cent mètres de dénivelé que constitue la montée de Montbron à Rouzède.

  La ligne, depuis l'Isle d'Espagnac, suivait plus ou moins le tracé de la D 699 jusqu'au carrefour de St Paul, puis desservait St Sornin, Vilhonneur et Vouthon. De Rouzède, elle rejoignait Montembeuf, via La Belle Etoile. Pour un œil averti, il subsiste çà et là de cette ligne quelques vestiges: des traces de remblai (comme entre Rouzède et Planchas), des ponts (comme à la sortie de Pranzac), et même des gares qui, hélas, disparaissent les unes après les autres, telles celles de St Paul ou de Pranzac. Celle de Montbron n'a pas survécu à l'extension du magasin Intermarché, et de celle de Rouzède, il ne reste plus qu'un pan de mur recouvert de lierre, au sortir de la vallée de la Renaudie. Entre Menet et le moulin du Bourny, vous pourrez encore voir les piles d'un pont métallique qui enjambait là la Tardoire.
Et lorsque la Communauté de Communes voulut revaloriser cet ancien tracé, il fut pris la peine, pour épargner les sabots des chevaux, d'arracher les boulons qui avaient été laissés en terre lors du démontage des traverses dont on devine d'ailleurs encore, en certains endroits, l'emplacement. Et enfin, ces mares que l'on trouve en dessous de Boucu et qui constituent un éco-système tout à fait intéressant, furent creusées lors de l'extraction de la pierre granitique qui servit à construire le ballast.

Cette ligne Angoulême-Roumazières appartenait au réseau des Chemins de Fer Economiques de la Charente qui dut sa création à l'acharnement du Maire d'Alloue, Conseiller Général de Champagne-Mouton, Paul Mairat. Député de la Charente de 1906 à 1924, il fut le zélé rapporteur à la Chambre d'un projet de lignes de tramways pour la Charente qui devait finalement être adopté en 1907. Il s'agissait d'un réseau de 7 lignes de voies métriques pour un total de 343 km. Si ce réseau a vite porté le nom de Petit Mairat, l'intéressé sera, lui, surnommé le "Père des Tramways". Le terme de tramway peut surprendre. Mais il est à rattacher à celui de chemin de fer économique". Paul Mairat avait, en effet, par souci d'économie, cherché à limiter au maximum les travaux d'installation. Il préconisa donc d'utiliser le tracé existant des chemins et routes, en en empruntant les accotements, et d'éviter les remblais et les tranchées. Il écrit dans le journal La Charente dont il était directeur: "Vous construirez 10 km à voie normale contre 100 km à voie étroite". En effet, les rails de ces lignes n'étaient distants que d'un mètre au lieu du 1,44 m des grandes lignes(1). Conséquences de ces principes économiques de construction: la ligne suivait un tracé souvent sinueux , d'où le surnom de tortillard, et en plus, aucune tranchée ne venant atténuer les pentes, sa vitesse en était d'autant réduite, d'où son autre appellation de tacot. Un petit train qui prenait son temps et qui a fait l'objet de nombreux récits et anecdotes.

La section Angoulême-Montbron fut inaugurée le 1er mars 1912 et le deuxième tronçon le 1er novembre suivant. Il fallait 2 heures pour aller d'Angoulême à Montbron, et une demi-heure pour aller de Montbron à Rouzède. Il est certain que les petites locomotives à vapeur qui pesaient tout de même une vingtaine de tonnes peinaient à gravir ce premier contrefort du Limousin. Alors, bien sûr, les anecdotes sont nombreuses. On prétend que les voyageurs devaient descendre pour pousser derrière. Mais il ne peut guère s'agir là que d'une exagération. Ce qui est sûr, c'est que ces trains, lorsqu'ils étaient lourdement chargés, les jours de foire, ne réussissaient pas toujours à monter les fortes côtes d'une seule fois. Il leur fallait alors redescendre, faire de la pression, puis repartir à l'assaut. Et les voyageurs avaient tout le loisir de descendre, de continuer à pied, et peut-être de faire semblant de pousser le lourd convoi. Il est certain que ces jours-là, il devait y avoir à bord une joyeuse ambiance, surtout au retour de la foire… Mais ce nouveau moyen de locomotion n'était pas toujours sans danger. Les passages à niveau n'étaient ni protégés ni gardés. Certes, le mécanicien donnait des coups de sifflet; mais parfois en vain. C'est ainsi que le 23 juin 1916, un habitant de Roussines, M. Broussard, fut heurté au volant de sa Peugeot, tout près de la gare de Rouzède. Lui et sa sœur furent grièvement blessées et son passager, M. Longueteau, y trouva la mort.

 

Mais finalement, cette ligne n'aura fonctionné à plein que très peu de temps. La Première Guerre Mondiale apporta vite ses restrictions. Et le trafic ne reprendra plus jamais pleinement. Voies et locomotives ne vont plus être suffisamment entretenues. De quotidiens, les services devinrent hebdomadaires. Le début de la guerre 1939-1945 marqua un certain regain d'activité mais la ligne de démarcation vint couper notre ligne, si bien que le Petit Mairat ne dépassa plus Pranzac. Et même s'il reprit quelques années de service après la guerre, son arrêt de mort officiel fut signé le 13 janvier 1949.

Comment ne pas regretter cette disparition? Imaginons quelques instants que les rails n'aient pas été démontés. N'aurions-nous pas là une formidable attraction pour exploiter notre vallée de la Renaudie? Et je suis sûr que nos fameux crapauds sonneurs à ventre jaune n'y verraient pas le moindre inconvénient, pas plus que nos cingles plongeurs…En tous cas, si vos pas vous mènent par là, prêtez bien l'oreille; vous entendrez peut-être les sifflets et les gémissements asthmatiques d'une locomotive fantôme.

Claude FILS

(La documentation qui a permis cet article est tirée de l'excellent Chemins de fer de Charente au temps de la vapeur de Henry Le Diraison et Yvette Renaud, édité par le Centre Départemental de Documentation Pédagogique de la Charente.)

 

 

(1) Cette largeur encore en vigueur aujourd'hui vient de la première ligne pour voyageurs créée en Angleterre en 1825 et qui était de 4 pieds 9 pouces. Rappelons également que c'est aussi par imitation des voies anglaises que nos trains circulent à gauche.