Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 10, Décembre 1991

 

- LE CHATEAU DE LAVAUGUYON -

 

Le village de Lavauguyon possède, encore imposant, un château médiéval en ruines, forteresse endormie sous une végétation envahissante qui, du lierre aux ronciers et halliers, masque et dévore des vestiges à l’abandon. Des restes de cette très belle place forte, il est matériellement impossible de mesurer ce qu’il en demeure exactement, tant la végétation qui enserre les ruines empêche toute investigation précise. Voici une vingtaine d’années, le château de Lavauguyon avait fait l’objet d’une campagne de dégagement, mais depuis deux decennies, la nature a repris tous ses droits.

 

Le château de Lavauguyon, qui, au 12ème s. appartenait à la famille de Malessac, originaire du Poitou, est un remarquable site qui a perdu sa magnificence depuis son abandon au cours du 18ème s. , avant d’être démantelé lors de la révolution de 1789. Malheureusement, ce cas n’est pas unique dans le Limousin.

Les ruines de ce château, datable du 15ème et 16ème s. pour sa plus importante phase de reconstruction, se dressent sur la rive droite de la Tardoire, plantées à mi-côte d’une hauteur qui domine les rives encaissées de la rivière. La Tardoire prend sa source dans le canton de Chalus.

En partie vêtus de lierre, on devine encore l’enceinte principale avec ses quatre tours d’angle, le donjon carré formant porte, le tout considérablement dégradé, surbaissé par une ruine consommee depuis plus d’un siècle et demi.

Il est à peu près certain que cette forteresse recouvre l’antique château des Malessac, remontant au début du Moyen-Age.

Curieusement, le château est situé à l’extrêmité nord-est de la commune de Maisonnais, dont la limite suit par ailleurs celle de la rive droite de la Tardoire, mais s’en détache un instant pour venir englober le château, si bien que le village de Lavauguyon, distant de quelques centaines de mètres, appartient à la commune des Salles-Lavauguyon.

A la fin du 19ème s. l’abbé Lecler fit du château, déjà très endommagé, une étude descriptive des plus intéressantes, et particulièrement précieuse, car unique. Nous aurons donc recours à lui pour tenter de décrire ce qu’il restait du château de Lavauguyon voici un siècle; nous apporterons, par ailleurs, quelques précisions dues au dégagement des années 1970.

L’enceinte principale a la forme d’un grand quadrilatère de 40 mètres de côté. Aux quatre angles, se dressent des tours rondes extérieurement. Il est très difficile de pénétrer dans cette enceinte aujourd’hui.

A chaque étage, ces tours formaient des salles carrées de 6 mètres de côté.

La porte d’entrée, à peu près inaccessible de nos jours, et qui regarde vers le nord, était déjà privée de sa herse. Elle ouvre dans un beau donjon carré, dont manque presque toute la hauteur. Un pont-levis précédait cette porte fortifiée. Il n’est plus praticable actuellement.

On devine encore les fossés qui, voici 100 ans, étaient larges et profonds, et que l’on avait pu vider et remplir à volonté du temps de la vie du château. Ils entourent complètement la forteresse. Une grande partie des murs qui les ceignaient a disparu. Demeurent encore des vestiges du terre-plein, qui, sur trois côtés, servaient de chaussée à cette masse d’eau. C’était là une ligne de défense difficile à enlever, surtout à l’est et au midi, où les murailles ressemblaient, en 1880, à celles d’une ville fortifiee.

Un assaut livré sur la partie est du château était particulièrement meurtrier pour l’attaquant. Dans le détail du mur de ce côté, on pouvait voir, voici une vingtaine d’années, un double mur, en certains points du rempart. Cette architecture de la partie est apparait tout à fait originale en Limousin. Ce détail d’architecture militaire, qui a son importance, atteste d’un désir frappant de fortification. En effet, Lavauguyon, place forte située aux confins du Poitou et du Limousin, avait un rôle militaire d’importance à jouer.

Les murailles de la partie sud sont restées élevées, et on les voyait nettement, voici deux decennies, en marchant dans les fossés.

L’intérieur du château se composait de deux vastes corps de bâtiments. Nous pouvons supposer que de nos jours, ces constructions se sont effondrées.

La salle du rez-de-chaussée du donjon, où ouvre la porte d’entrée, possédait une voûte gothique à nervures prismatiques, et un beau pen- dantif central existait encore, bien qu’en mauvais état en 1880. Cette salle occupe toute la surface au sol du donjon, soit 6m50 de côté.

Sur la gauche se trouvaient des salles d’habitation. Sur la droite, on pouvait admirer une chapelle, composée de deux travées qui mesuraient ensemble 12m60 de long sur 6m30 de large. Les voûtes possédaient des nervures rondes avec une baguette. Ce style de voûte permit de dater la chapelle soit de la fin du 14ème s. soit du début du 15ème s. C’était donc du gothique flamboyant.

L’autre corps de bâtiment occupait tout le flanc est de l’enceinte. Déjà en mauvais état voici un siècle, il recouvrait de vastes caves dont l’accès était possible. On ne peut sans doute plus y accéder de nos jours, quand bien même on parviendrait à pénétrer dans la cour.

Au midi et à l’ouest, les deux courtines qui portaient encore des galeries intérieures, reliaient une tour d’angle aux autres constructions. Bien entendu, tout le haut de ces courtines s’est effondré et dès le 19ème s. les créneaux des murailles avaient disparu.

 

A la fin du 19ème s. on pouvait encore admirer des fresques qui ornaient les murs intérieurs de la très vaste cour. A l’époque, ces vestiges picturaux remarquables commençaient déjà à disparaître, dégradés par les intempéries. Les inscriptions encore lisibles alors dataient du 16ème s. D’après le baron de Verneilh, celles-ci représentaient "Une série de grands portraits de famille, avec les noms, les titres et les armoiries des nobles dames et des seigneurs alliés à la maison des Cars de la Vauguyon".

Quelques témoins de l’époque avaient pu lire au bas de ces peintures les noms de Champigny, du comte d’Artois. En 1830, il n’y avait plus trace de ces inscriptions.

LES SEIGNEURS DE LAVAUGUYON

 

Ainsi que nous l’avons dit, l’antique château de Lavauguyon appartenait, au 12ème s. à la famille de Malessac. Le premier nom présent dans la généalogie des Pérusse des Cars, futurs seigneurs de Lavauguyon pendant six siècles, est celui d’Anne de Malessac qui épousa en 1188 le 7ème descendant de l’illustre famille de Pérusse, Charles de Pérusse. Elle était héritière et vicomtesse de ce lieu.

La famille de Pérusse, originaire des princes régnants de Pérusse en Italie, est connue depuis le 9ème s. Entre le Saint-Siège qui possédait ce fief et le roi de France eut lieu une transaction. Vrai- semblablement, un membre de la famille de Pérusse fut autorise a s installer en France, plus particulièrement au lieu-dit de Pérusse, à32 km de Limoges, dans la Marche, qui dépendait de la généralité du Poitou. Cette famille de Pérusse, qui prît le nom des Cars ou d’ Escars, possédait aussi une terre à une vingtaine de km au sud-ouest de Limoges, dont elle prit le nom dans le courant du 16ème s. C’est à cette époque qu’elle obtint de grandes charges. Ainsi donc, les Pérusse des Cars, seigneurs de Lavauguyon, connurent une brillante destinée et contractèrent d’illustres alliances au fil des siècles.

Au début du 16ème s. les seigneurs de Lavauguyon deviennent princes de Carency.

A la fin du 16ème s. Diane de Pérusse des Cars, princesse de Carency, à la suite du décès de ses deux frères, porta la terre de Lavauguyon dans la famille des Stuer de Caussade par son mariage avec Louis de Stuer de Caussade, originaire d’Aquitaine. Leur fils unique, Jacques de Stuer de Caussade de Lavauguyon hérita du titre de prince de Ca- rency et mourut le 2 juin 1654.

 

La petite-fille de Diane, Marie de Stuer de Caussade de Lavauguyon, porta à son tour le fief de Lavauguyon dans la famille de Quélen, par son mariage avec Barthélémy de Quélen. Cette famille était originaire de la paroisse de Guégon, comté de Porhoet en Bretagne. Nous voyons donc comment, par les femmes, le sang des Pérusse des Cars de Lavauguyon continua de couler dans les veines des possesseurs de Lavauguyon jusqu’à la vente du château au début du 18ème s.

En 1719, vente du château à Vincent le Blanc, grand-audiencier de France. Ce dernier connut des revers de fortune, car à sa mort, en 1729, nous voyons une saisie faite sur la terre de Lavauguyon qui constituait sa succession, pour défaut d’un paiement de 200 000 livres, reste du prix avec intérêts, pour M. Pierre-Jacques de Law, président de la Cour des Comptes, Aydes et Finances de Normandie.

Au moment de la révolution de 1739, la terre de Lavauguyon était possédée par MM. Lafordie et de Confolens. Le château fut en partie démoli sur ordre de la Convention Nationale à partir de l’an 2. (28 décembre 1792. Voir l’arrêté qui suit>.

Quels furent les grands moments historiques qui marquèrent la vie de la forteresse du 12ème s. jusqu’en 1792 ?

Le château de Lavauguyon eut fort à souffrir des guerres anglaises. Il fut pris par les Anglais qui y demeurèrent jusqu’en 1331, date à laquelle ils en furent chassés par Bertrand Duguesclin et ses troupes. La ville de Limoges avait fourni hommes et argent au héro pour qu’il parvint à nettoyer la province de ses occupants.

 

Le château eut tout autant à souffrir lors de sa prise par les Anglais que lors de sa libération par Duguesclin.

La forteresse fut incendiée, et une partie tout entière de celle-ci disparut alors.

Avant que le lierre ne vienne dissimuler les ruines, on pouvait remarquer vers le sud-est de nombreuses pierres rougies et brunies par le feu, pierres qui avaient été réutilisées dans la reconstruction des murailles.

La chapelle décrite ci-dessus, tout comme le donjon-porte dateraient donc, eux aussi, de cette importante reconstruction consécutive aux guerres anglaises.

Nous pouvons dater ces reconstructions de 1450 à 1460, très vraisemblablement, et les attribuer à Gautier de Pérusse, seigneur des Cars, de Lavauguyon etc... Sénéchal du Limousin.

Les guerres de religion semblent avoir épargné le château et en 1586, le duc de Mayenne, l’un des chefs de la Ligue, y fut accueilli.

 
 

Les faveurs royales de Henri III couvrirent alors la famille de Pérusse des Cars de Lavauguyon : par lettres patentes du mois de juillet 1586, la terre de Lavauguyon fut érigée en comté, non seulement en faveur de Jean des Cars, seigneur de Lavauguyon, et de ses enfants, mais de plus, avec dérogation à l’édit de 1566, qui réunissait à la Couronne tous les duchés, comtés et marquisats quand il n’y avait pas d’enfants mâles.

Certains auteurs ont prétendu que ce château avait été détruit sur ordre de Richelieu, ce qui totalement faux. Richelieu mourut en 1642, et nous voyons le château conserver toute sa somptuosité au cours des années qui suivirent cette mort. En effet, en 1694, fut transporté avec beaucoup de pompe, dans la chapelle dont nous avons parlé, le corps de Marie Stuer de Caussade, comtesse de Lavauguyon, morte en octobre 1693 au château de Saint-Mégrin, en Saintonge. Les registres paroissiaux de Maisonnais notèrent pour les années suivantes la présence de "Très haut et très puissant messire Nicolas Estuer de Caussade, Prince de Carency, Comte de La Vauguyon", et de tous les gens de sa suite.

C’est à partir de la vente de 1719 qu’un déclin certain marqua le château, qui ne fut pas démoli, mais dont la splendeur était morte.

Puis vint la révolution de 1789, et le vandalisme organisé eut raison de l’antique forteresse. Après avoir été pillé, le château servit de carrière de pierres. C’est ainsi que tous ceux qui avaient envie de bâtir sont allés puiser, en premier lieu, les moellons bien taillés qui ont occasionné la chute des plus beaux et précieux éléments architecturaux de cette superbe construction.

Nous donnons ci-après copie de l’arrêté du 8 nivose an 2 qui recommandait de se livrer à une telle entreprise. (B. N. série L 41 N°n 957)

 

"ARRETE DES REPRESENTANTS DU PEUPLE DANS LES DEPARTEMENTS DE LA CORREZE E T DE LA HAUTE-VIENNE"

 

"Les Représentants du peuple dans les départements de la Corrèze et de la Haute-Vienne, considérant que les troubles excités par l’aristocratie expirante et le fanatisme aux abois n’avaient d’autre but que de rétablir l’ancien régime, les dixmes, les rentes, les corvées, et qu’il est essentiel de détruire les anciens châteaux, qui dans ces circonstances deviendraient autant de repaires pour ces scélérats, sans cependant que, sous ce prétexte, les bâtiments nécessaires à 1’agriculture puissent être détruits ni dégradés,

Arrêtent ce qui suit :

1° Les propriétaires des ci-devant châteaux-forts, dans les départements de la Corrèze et de la Haute-Vienne, seront tenus de les faire détruire dans le courant de la seconde décade du mois nivose, et seront réputés châteaux-forts tous ceux qui sont défendus par des tours, des mascoulis, des fossés ou ponts-levis;

Dans le cas où ladite démolition ne serait pas effectuée dans ledit délai, tous les citoyens sont invités à les démolir, chacun dans leur commune respective, sans que cependant sous ce prétexte les habitants desdites communes puissent sortir de leur territoire pour se prêter secours;

Tous les citoyens desdites communes qui ne sont point logés, ou dont les bâtiments ont besoin de réparations urgentes, prendront parmi ces matériaux tout ce qui leur sera nécessaire, et le partage en sera fait entre’eux par les officiers municipaux, en raison de leurs besoins respectifs;

4° Les officiers municipaux veilleront de tout leur pouvoir à ce qu’il ne soit pas commis aucun pillage, ni détruits d’autres bâtiments que les châteaux, les bâtiments nécessaires ~ l’agriculture devant être conservés en entier;

5° Les citoyens sont tous invités à célébrer les décades par la démolition desdits châteaux, en y mettant le plus grand ordre pour éviter tout accident;

6° Les agents nationaux, tant des districts que des communes, veilleront de tout leur pouvoir à l’entière exécution du présent arrêté.

 

Tulle, le 8 nivose, l’an second de la république française une et indivisible.

Nota : Il ne faut pas confondre les maisons de campagne qui ont des petites tours faites en cul-de-lampe, ou dont l’escalier est placé dans une tour : ces maisons ne doivent pas être détruites".

(Signé) : Brival Borie, secrétaire.

Sources : Monographie du canton de Saint-Mathieu. Abbé Lecler. 1883. Château de La Vauguyon. A.R.C.H.E.A.

 

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