Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 10, Décembre 1991

- UN DESERTEUR MONTBRONNAIS PENDANT

LA REVOLUTION FRANCAISE -

 

Le problème de la désertion militaire fut l’un des plus cruciaux parmi tous ceux auxquels eurent à se heurter les différents régimes révolutionnaires, en particulier dès que règna la Terreur. Le Montbronnais fut une illustration particulièrement parlante de cette situation.

Dans toute la France flamba un véritable enthousiasme patriotique lorsque, en 1791, l’Assemblée Constituante décréta la levée de 160 bataillons de volontaires nationaux. Le ministre de la guerre, Duportal, demanda au département de la Charente que ses six districts fournissent 600 hommes. Les volontaires de la plupart des cantons furent assez nombreux pour que le nombre de 3000 hommes fût atteint. Déjà la ville de Montbron se distingua par le nombre très modeste de ses volontaires : seulement 22.

Soldats mal équipés, mal armés, encore plus mal entrainés...

Face à la situation militaire dramatique engendrée par la Constituante qui avait déclaré la guerre aux plus grandes puissances européennes : la Prusse et l’Autriche, le nombre des combattants s’avéra très insuffisant, et, en janvier 1792, pour tenter d’affronter les forces de la coalition qui menaçait la république, l’Assemblée Législative décida de faire appel aux hommes de 18 à 50 ans. La patrie fut déclarée en danger, mais, d’une façon générale, on ne répondait déjà plus à ses appels avec le même enthousiasme.

On savait la grande misère des armées républicaines, leur dénuement extrême, on savait aussi ses défaites cuisantes devant l’ennemi, et on savait encore les excès sanglants dans lesquels tombait le pays sous le boisseau de la Terreur.

Parler de volontaires était plus une figure de style qu’une réalité, mais malgré les grandes réticences de toute la classe rurale, les administrateurs de la Charente purent écrire avec fierté au maréchal Luckner : "On avait demandé au département 900 hommes, nous en avons fourni 4000".

De 1791 à 1792, vingt bataillons de Charentais furent formés, et au cours de ces deux années, la ville de Montbron ne fournit que 90 volontaires, ce qui, de nouveau, était bien peu, si l’on compare avec le district de La Rochefoucault, par exemple.

En pleine Terreur, en 1793, la coalition européenne se fit de plus en plus menaçante pour la nation française. Par la loi du 22 février 1793, la Convention Nationale décréta la levée de 300 000 hommes. Il n’était plus question de volontaires alors. Le département de la Charente qui dut lever 4640 hommes en recruta 5566. Alors que le district de La Rochefoucault fournit 600 hommes, la ville de Montbron ne put en recruter plus de 34.

Nous savons le nombre des pétitions acceptées ou non par le conseil municipal de Montbron, et celui, beaucoup plus considérable, de jeunes paysans, artisans, qui se mutilaient volontairement pour échapper au départ sur le front.

Quelques mois plus tard, au cours de l’été 1793, il devînt indispensable à la patrie d’appeler sous ses drapeaux tous les hommes valides, de 18 à 25 ans. Il n’est pas superflu de redire combien ces armées républicaines étaient démunies du strict nécessaire : mal chaussés, souvent en sabots, mal vêtus, très insuffisamment armés, et toujours aussi mal entraînés, nos soldats républicains marchaient à de difficiles victoires.

La France était à peu près saignée à blanc par ces levées épuisantes d’hommes : épuisantes économiquement, tout particulièrement. A l’issue de ces levées successives, les effectifs atteignirent 1 170 000 hommes inscrits sur les contrôles mais 750 000 combattants actifs sur les fronts de combat.

Cependant, depuis 1792, soit le début de la Terreur, ces effectifs fondaient comme neige au soleil. En moins d’une année, il manqua un bon tiers des soldats dans les unités. Sans doute, des milliers d’ hommes étaient-ils tués au combat, ou bien décimés par la maladie, la sous-nutrition et les conditions lamentables faites aux armées républicaines par des gouvernements incapables de pourvoir à leurs besoins. Mais la désertion qui s’était amorcée dès 1792, ne fit que s’aggraver au cours des années suivantes. A partir de l’an 2 et surtout de l’an 3, c’est à ce phénomène qu’il faut attribuer la fonte des armées républicaines.

Ces déserteurs qui, en général, étaient partis à leur corps défendant, laissant derrière eux des travaux agricoles en souffrance, peu concernés par la chose révolutionnaire, à peu près imperméables à 1’ idée neuve encore de Patrie, ces déserteurs, épuisés par des combats effrayants qui ne les concernaient pas, faisaient l’impossible pour regagner leur foyer. Ils furent nombreux, surtout dans le Montbron-nais, autour de la Braconne, en particulier.

Nous prendrons pour exemple le cas du premier déserteur signalé à la municipalité de Montbron. Il s’agit du soldat Lériget, de la 8ème compagnie du 1er bataillon de la Charente. Son cas est d’autant plus intéressant, car révélateur d’une mentalité d’époque, que ce déserteur appartenait à une famille de notables, dont certains étaient engagés dans le parti révolutionnaire, allant jusqu’à faire partie du Conseil Municipal de Montbron... Il était sans doute plus aisé de flirter avec les utopies patriotiques que d’aller se faire tuer pour elles...

Avant la révolution de l789, cette famille de grosse bourgeoisie compta des procureurs fiscaux des comtes de Montbron, des juges, des notaires, des procureurs, des avocats etc...

Six Lériget figurent dans la Garde Nationale de Montbron établie en 1790(elle comptait 730 membres). Un Pierre Lériget en fut le commandant avec le grade de lieutenant-colonel. Un certain Pierre Lériget de Chloroze fut élu membre de la première municipalité de Montbron et tint les fonctions de procureur de la commune.

Notre déserteur était le fils d’un Pierre Lériget et habitait aux Bouchelots. On l’avait vu s’engager à l’âge de 19 ans en 1791, en même temps que d’autres Montbronnais qui faisaient partie de la 8ème compagnie du 1er bataillon. Jean Redon, fils d’un commerçant de Montbron, en fut élu capitaine par ses hommes, et Mathelon, fils d’un notaire, lieutenant.

Ce 1er bataillon de volontaires charentais issus des districts de La Rochefoucault, de Ruffec et de Confolens, quitta la Charente au début du mois de décembre 1791, pour se diriger, à pied, vers la Champagne, et être versé au 29ème régiment d’infanterie sous les ordres de La Fayette, puis de Dumouriez.

Nos volontaires combattirent à Jemmapes le 6 novembre 1792, puis essuyèrent la défaite de Neerwinden. Les troupes françaises battirent en retraite, s’enfermèrent dans Valenciennes et subirent le siège des Autrichiens. Les Français repoussèrent les assauts autrichiens, mais durent céder après un bombardement intense, épuisés par la famine. Ils finirent par capituler le 28 juillet 1793. Les Autrichiens les laissèrent sortir avec les honneurs de la guerre en hommage à leur courage, mais contre l’engagement de ne participer àaucun combat pendant un an.

Après de telles épreuves, certains de ne pouvoir combattre pendant une année, nos soldats supportèrent mal leur nouvelle situation :
regroupés dans des camps, ils y connurent l’ennui, la maladie. Nombre d’entre eux décidèrent de regagner leur foyer quitté depuis deux ans, peu soucieux de déserter, puisqu’il leur était interdit de prendre part aux combats.La notion de discipline militaire était encore très chancelante.

C’est ainsi que le jeune Lériget et deux de ses compagnons, l’un de Chabanais, l’autre de Chasseneuil, s’échappèrent, tandis que leur capitaine, Redon, en avertissait la municipalité de Montbron. Le père du déserteur, Pierre Lériget, fut convoqué par celle-ci, alors que son fils était déjà revenu chez lui. Voici le procès-verbal de la comparution du père :

"Le 18 nivose an 2 de la République une et indivisible, le corps municipal assemblé au lieu ordinaire de ses séances publiques et permanentes, s’est présenté le citoyen Lériget père, des Bouchelots, lequel étant informé que le Conseil d’administration du 1er bataillon de la Charente rappelait son fils à son poste et qu’il invitait le corps municipal de le faire rejoindre de suite, et qu’instruit que la municipalité de Montbron allait prendre des moyens sévères pour remplir le voeu du dit Conseil d’administration, il nous sollicite de ne point user de ces moyens envers son fils et qu’il s’ engageait à le faire rejoindre.

A quoi le corps municipal obtempère. En conséquence, le citoyen Lériget père s’ engage personnellement de l’y faire rendre et de le représenter dans le délai de quinzaine au dit Bataillon et partout où besoin sera .

Signé : Lériget, Gillibert-Desvergnes, Raoul, Vieillemard, Chapiteau- Rémondias fils, Vallentin.

 

Un bon mois plus tard, le 26 ventose an 2 (fin février 1794), Pierre Lériget se fit recevoir par Romme, le représentant en mission à Angoulême, qui lui annonça que son fils avait fait une demande pour servir dans la cavalerie et reprendre les combats. Le fils Lériget aurait déclaré à Romme que ne recevant aucune réponse, il avait regagné ses foyers "pour réclamer contre de tels abus". Supercherie ou bonne foi de notre déserteur ? A nos lecteurs d’en juger... Le fait est que Romme sembla accorder un total crédit àcette version des choses, et qu’il décida de renvoyer le jeune Léri- get dans ses foyers jusqu a nouvel ordre, sous la surveillance de la municipalité de Montbron.

Lorsque le capitaine Redon fut mis au courant de la décision de Romme à propos du déserteur, il adressa au maire de Montbron la missive suivante, qui était sans équivoque. "Je soussigné, capitaine de la 8ème compagnie du 1er Bataillon de la Charente, dénonce au corps municipal de la commune de Montbron, les citoyens Brunet de Chabanais, Nexon de Chasseneuil, Lériget de Mont- bron, lesquels je déclare coupables de désertion attendu qu’ils ont quitté leur bataillon sans aucune permission ni congé.

Ayant appris aujourd’hui qu’ils étaient à Montbron, je n’ai pu penser qu’ils y fussent sans un motif décidé pour y troubler l’ordre public. J’affirme également qu’ils ont induit en erreur le représentant du peuple Romme".

En mars 1794, le 6 germinal an 2, la municipalité de Montbron décide "que les trois soldats seront conduits le lendemain par la gendarmerie, devant le représentant du peuple Romme pour statuer sur leur sort" .

Nous ignorons la suite de cette affaire car nous n’en trouvons plus trace dans les registres municipaux de Montbron; il est vraisemblable que Romme fit reconduire les trois déserteurs dans leur unite.

Trois ans plus tard, Lériget fait encore parler de lui en haut lieu. Le jeune volontaire de 1791 a maintenant six ans de service derrière lui. Nous sommes en octobre 1797, soit le 17 vendémiaire an 6. De nouveau, le déserteur de 1794 se trouve en situation irrégulière dans sa famille, aux Bouchelots. L’agent municipal de Montbron le fait convoquer par la gendarmerie, avec cinq autres déserteurs.

 

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