Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 10, Décembre 1991

- HORREURS DES GUERRES DE RELIGION -

 

Les guerres de religion embrasent progressivement toute une partie du royaume de France, et la guerre civile sévit en Champagne, en Normandie, en Orléanais, en Dauphiné, en Languedoc et en Guyenne.

La ville d'Angoulême n'est pas épargnée et est prise une première fois en 1558-59. Pillage du Chapitre de la cathédrale, bris des statues religieuses, exactions contre les personnes. Les ravages s'étendent à toute la région avec ce centre de fanatisme calviniste que représente la ville de La Rochefoucault, dont le duc, François III et sa femme, Charlotte de Roye, sont de puissants zélateurs de la Religion Prétendue Réformée.

En 1562, les troubles redoublent, bien que la reine Catherine de Médicis eût accordé aux religionnaires la liberté de leur culte. Le 16 mai 1562, les calvinistes, au nombre de 6000, et pour la plupart Gascons désargentés, ayant à leur tête le duc de Gramont, prennent la ville d'Angoulême pour la seconde fois et sévissent d'une façon odieuse.

En 1568, la ville est prise pour la troisième fois, et c'est sans doute le plus grave et le plus sanglant des trois épisodes. Nouvelle mise à sac, nouveaux massacres. Les troupes sont importantes, les chefs calvinistes prestigieux : il s'agit de l'amiral Coligny qui emporte la place en commençant par le faubourg Saint-Ausone. Il est aussitôt rejoint par les troupes d'Henri de Navarre (futur Henri IV) et par celles de Condé, beau frère de François III de La Rochefoucault. L'entrée triomphale des trois armées réunies a lieu le 15 octobre 1568. Et ce sont toutes les horreurs de la guerre civile qui sont perpétrées tant dans la ville que dans toute la région, dès cette année 1568 et au cours des années suivantes.

A Angoulême, au faubourg Saint-Ausone et à Saint-Cybard, des religieux sont torturés, massacres, ainsi que dans d'autres points de la ville. Dans les environs, de petites villes comme Chasseneuil, Rivière, Fouquebrune ne sont pas plus épargnées que le Montbronnais, où la ville de Montbron est prise le 4 mars 1577 par le sieur de Ruffec. Dans tout l'Angoumois, les bandes de calvinistes pillent, torturent, tuent, religieux tout autant que laïcs, et ces exactions dureront des années.

 

Il existe un livre fort rare, le "Théâtre des Cruautez des Hérétiques de nostre Temps", édité à Anvers, chez Hubert, en 1587, qui relate nombre des supplices infligés aux catholiques par les calvinistes. Cet ouvrage fut réédité en 1538, puis au cours des années suivantes.Il existe aussi sous le titre abrégé de "Théâtre des Cruautés des Hérétiques" et est d'une édition plus tardive. Nous présentons quatre planches, dont la première est de l'édition de 1588, et les trois autres d'une édition plus tardive, toutes accompagnées de leur texte.

La première retrace le supplice de la demoiselle de Marendat, dans le Montbronnais, les trois autres les tortures et massacres de religieux et de laïcs, à Angoulême et dans ses environs, après la prise de la ville par Coligny, en 1568.

Nous avons affaire là, bien entendu, à un ouvrage de propagande papiste. Sans doute les exactions dénoncées eurent elles lieu, mais il ne faut pas oublier que les passions déchaînées aboutissaient, dans les deux camps, aux pires atrocités, dont l'horreur était malheureusement également partagée. Pensons seulement à la Saint-Barthélémy de 1572...

Voici, illustré par la gravure ci contre le récit du drame de la demoiselle de Marendat, d'après l'édition de 1588.
"Les Huguenots estant en garnison en la ville de Montbron, visitoient fort souvant la demoiselle de Marendat, voisine de leur garnison. Cette bonne demoiselle, pleine de douceur et d'honesteté qui sont compagnes perpétuelles de la Religion Catholique, les recevoit avec fort bonne volonté et meilleur traictement, à fin d'avoir quelque support de ces déloyaux garnements.

Mais ces barbares cruels despouillez de toute humanité, après avoir bien souppé en sa maison, la firent monter en une chambre haute, où premièrement par menaces la voulurent forcer de leur bailler quelques deniers avec argent, non moins qu'ils pensoient qu'elle eust, et voyans leurs menaces ne l'esmouvoir, firent apporter du bois et allumèrent du feu, et prenans cinq palettes de fer qu'ils firent rougir, les apposèrent aux plantes de cette pauvre hotesse. Puis voyans le milieu de leurs palettes arrousées du sang de cette pauvre femme délicate et de l'humeur que le feu tiroit de ses pieds, ils tournèrent vers elle le bout trenchant desdites palettes encore toutes rouges, et depuis les chevilles des pieds jusques aux hanches, luy firent dix ou douze rayes, tirans la peau par esguillettes, finalement ils la dépouillèrent, et emportèrent tout l'argent monnoyé et à monnoyer qu' elle avoit espargné pour pourvoir ses enfants".

  La dame ainsi suppliciée est MARIE COURAUDIN, veuve de JUNIEN DUROUSSEAU, écuyer, fils du seigneur de Marendat, devenu seigneur de Ferrière par son mariage avec elle, fille du maître de forge Couraudin de Ferrière.
Le drame eut lieu au château de Ferrière, proche de Montbron, entre les années 1567 et 1577. Nous pencherons pour 1577, année de l'occupation de Montbron par le sieur de Ruffec et ses bandes huguenotes. Le responsable de telles atrocités et pillages est Georges de Clermont d'Amboise, originaire d'Anjou, et petit fils de Louis et Renée d'Amboise, Celui ci ne doit pas être confondu avec un autre homme de guerre huguenot, le capitaine de Clermont, seigneur de Pilles, qui, dans le même temps, s'illustrait par ses cruautés en Angoumois. Nous retrouverons ce triste personnage au cours des évocations suivantes.

Malgré ses blessures, Marie Couraudin vécut jusqu a 77 ans, et elle eut la satisfaction, ainsi que ses fils, de voir condamner "par défaut et contumaces" son bourreau, et d'être grassement indemnisée.

" La ville d'Angoulême pressée par les Huguenots, leur fut enfin rendue par composition, mais à condition promise et jurée, qu'il serait loisible aux catholiques tant ecclésiastiques que laïcs d'y demeurer sûrement , sans être recherchés, ni inquiétés. Toutefois les hérétiques étaient à peine entrés dans la ville, qu'oublieux ou plutôt mêpriseurs de l'accord solennellement juré, ils se mirent à choisir quelques catholiques pour les jeter en prison.

A. Parmi eux se trouvait Michel Grelet, religieux de l'ordre de Saint-François et gardien du couvent de son ordre en ladite ville, lequel fut dès le lendemain pendu à un arbre et étranglé en la présence de Gaspard de Coligny, lors Amiral de France et chef des rebelles. Mais le pauvre patient, souffrant courageusement la mort, avertit cet amiral de sa propre ruine. Au moment où ce saint martyr fut précipité de l'échelle pour être étranglé, toute cette félonne troupe s'écria par trois fois : Vive l'Evangile.

B. Frère Jean Viroleau, lecteur dudit couvent, fut par les mêmes honteusement mutilé et cruellement occis.

C. Frère Jean Avril, vieillard de quatre vingts ans, eut par eux la tête fendue d'un coup de hallebarde et son corps jeté en lieu d' aisance.

D. Frère Pierre Bonneau, Docteur en Théologie, après avoir été détenu huit mois ene affreuse prison, fut pendu à un arbre près les murs de la ville.

D'autres catholiques, enfermés au nombre de trente dans la maison d' un bourgeois nommé Papi ne, y moururent en divers genres de supplices. On en attacha quelques-uns deux à deux, les privant de toutes espèces de nourriture, dans l'espoir que la rage causée par la faim les pousserait à s'entre-dévorer; et on les laissa ainsi mourir dans une affreuse langueur. On en plaça d'autres sur des cordes tendues, et allant et venant sur ces cordes, on les scia en deux. Enfin, on attacha les autres à dés pieux et on alluma derrière un faible feu, pour les faire brûler petit à petit et prolonger ainsi leur affreux tourment".

A. " En la paroisse de Chasseneuil près d'Angoulême, ils prirent un prêtre nommé Maître Loys Frayard, homme, selon le rapport et témoignage des habitants du lieu, de fort bonne vie et de vertueux exemple. Ils lui mirent les mains dans une chaudière pleine d'huile toute bouillante, si souvent et si longuement, qu'à la fin sa chair cuite tomba en lambeaux. Et non contents de si cruelles tortures, ils lui versèrent dans la bouche de cette même huile bouillante; et voyant qu'il respirait encore, ils le tuèrent à coups d'arquebuse.

B. Ils prirent une autre prêtre, nommé Maître Colin Guillebeaut, vicaire de Saint-Auzone; et après l'avoir honteusement mutilé, ils l'enfermèrent dans un coffre tout percé de trous, puis versèrent sur ce pauvre malheureux telle quantité d'huile bouillante qu'ils le firent mourir en ce tourment.

C. En la paroisse de Rivières, ils prirent encore un autre prêtre auquel ils arrachèrent la langue par-dessous le menton, et puis le massacrèrent. Semblablement, à une autre nommé Maître Bachellon de Lanville, ils écorchèrent les pieds avec fers chauds, puis lui coupèrent la gorge".

A. "Maître Octavien Ronier, vicaire de Saint-Cybard, tomba entre les mains des tyrans sans merci. Après lui avoir fait endurer une infinité de maux et vilainies, ils lui attachèrent des fers de cheval aux pieds; puis, le liant à un arbre, ils l'arquebusèrent.

B. Maître François Raboteau, vicaire de la paroisse de Fouquebrune fut aussi pris et attaché devant les boeufs pour tirer la charrue. Il fut si cruellement aiguillonné et fouetté qu'à la fin il mourut en ce tourment.

C. Ils arquebusèrent un grand nombre de catholiques : entre lesquels Philippe du Mont, chirurgien, et Nicolas Guivée, drapier, furent, par commandement du capitaine Pilles, attachés à un arbre, où, confessant constamment Jésus-Christ Notre-Seigneur, selon l'instruction sainte qu'ils avaient reçue de l'Eglise catholique, ils moururent arquebusés.

Si bien qu'en ce diocèse d'Angoulême, en moines de deux ans, furent martyrisés pour la foi chrétienne, plus de cent vingt personnes de l'un et de l'autre sexe, tant prêtres, gentilshommes, damoiselles, qu'autres personnes de différents états et qualités".

 

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