Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 11, Février 1992

- ABJURBATION DES SEIGNEURS DES DEFAIX ET DU VALLON -

- A ECURAS EN 1701 -

 

Voici, extrait d'un registre paroissial d'Ecuras, le texte exact de l'abjuration de JACOB DE CHEVREUSE, seigneur des Defaix, et de ses cousins, ELIE et MARC DE CHEVREUSE, seigneurs du Vallon.

 

"Nous Jacob de Chevreuse seigneur du Defeix et Elie de Chevreuse et Marc de Chevreuse seigneurs du Valons avons abjuré de nostre propre volonté l'hérésie de Calvin nous la détestons de tout notre cœur, et nous promettons de vivre et mourir dans la foy de la religion catholique apostolique et romaine ce que nous avons juré sur les saints évangiles en présence des tesmoins souscrips en foy de quoy nous avons signé. Fait dans l'église d'Escuras à l'issue de vespres le lundy de Pasques le 28 mars 1701. Jacob de Chevreuse a déclaré ne scavoir signer ".

Signatures de : Elie de Chevreuze et de M. de Chevreuze.

Si les calvinistes étaient peu nombreux dans la paroisse d'Ecuras après la révocation de l'Edit de Nantes, une partie de sa petite noblesse et de ses propriétaires paysans avait résisté dans sa foi de longues années. Aux de Chevreuse se joignent les de Lambertie de La Montecaille, avec lesquels nous pouvons compter certains membres de la famille Delavallade qui abjurèrent environ à la même époque, entre autres rares résistants aux pressions catholiques.

Qui étaient ces de Chevreuse, seigneurs des Defaix et du Vallon ? Dans le courant du 16ème s. un certain François de Chevreuse, écuyer, sieur du Montizon, épouse Prançoise de Lavaud. Ils sont vraisemblablement calvinistes. De leurs trois enfants, Marthe, Paule et Martial, ce dernier épouse le 2 février 1591 Marguerite Masson. Martial de Chevreuse est écuyer et sieur des Champs ou de Chambes. Il acquiert la seigneurie des Defaix où il s'installe.
Parmi leurs nombreux petits-enfants ou arrières-petits-enfants, nous pouvons compter Jacob de Chevreuse qui abjure le protestantisme de sa famille le 28 mars 1701.
Quant à ses deux cousins, Elie et Marc, tous deux seigneurs du Vallon, il nous est plus difficile de retrouver leur ascendance, bien que nous soyons assurés qu'eux aussi descendent de François de Chevreuse sieur du Montizon, et de Françoise de Lavaud.
Les de Chevreuse posséderont des biens dans la paroisse d'Ecuras jusqu'à la révolution de 1789.

  Cette branche des de Chevreuse qui se démultiplie dans notre région depuis le 15ème ou le 16ème s. est apparentée à la grande famille de Chevreuse d'Ile de France.
Les armes des de Chevreuse d'Angoumois sont : "de gueules au sautoir d'argent cantonné de quatre mollettes de même" . (Armorial Poitevin).
  Le logis noble des de Chevreuse des Defaix est bien difficile à localiser. Sans doute peut-on voir une fenêtre à meneaux et de très anciennes ouvertures chanfreinées et à défenses sur l'un des murs d'une maison totalement remaniée au 19ème s. (maison des Fils). Mais les vestiges qui nous semblent les plus intéressants se trouvent en façade d'un très ancien bâtiment, reconverti en grange, et situé tout près de la maison des Fils.
Il s'agit d'une porte dont les montants ont été dénaturés, mais dont le lourd linteau de granit est sculpté d'un écusson avec monogramme. Nous y pouvons voir deux J, l'un pour Jacob, l'autre pour Jean. En effet, le père de Jacob de Chevreuse portait ce prénom.
D'autre part, une très belle rosace, elle aussi sculptée dans le granit, fut intégrée au-dessus de la poutre qui sert de linteau à la porte cochère de cette même grange.
En prolongement de cette grange, il existe une petite maison sans aucun caractère, mais qui a conservé une fort belle cheminée de granit, datable du 17ème s. avec un très important motif quadrilobé sculpté au milieu de son manteau.

Quant au logis noble des de Chevreuse du Vallon, il a totalement disparu. Dans sa vaste grange actuellement rasée, on pouvait pourtant déceler des traces de son ancienneté.

Mieux vaut ne pas parler du château de la Montecaille dont plus rien ne reste; portes, fenêtres, escalier à vis et autres beaux éléments architecturaux ont servi à donner un air ancien à une maison contemporaine, construite dans la région, voici quelques décennies.

Nous allons tenter d'examiner les diverses raisons qui pouvaient conduire des huguenots à abjurer leur foi, un siècle environ après la fin des guerres de religion.

Par l'Edit de Nantes, en 1598, Henri 1V met officiellement fin aux guerres de religion en accordant aux Protestants six libertés essentielles : l'exercice du culte réformé dans une ville par baillage, sauf Paris; l'admission des huguenots dans les écoles; leur admission dans la fonction publique; la réunion des assemblées; la représentation d'une chambre mi-partie dans les parlements; la maintenue d'une centaine de places de sûreté, dont La Rochelle, pour une durée de huit ans. Bien que la religion catholique soit rétablie dans toute sa puissance, certains réclament contre le libéralisme de Henri IV.

Moins d'un siècle plus tard, Louis XIV, par la révocation de l'Edit de Nantes, supprime tous les avantages accordés par Henri 1V aux Protestants, le 17 octobre 1685.

 
 

Le roi considère que les religions réformées mettent en péril l'unité du royaume et que les huguenots pratiquent un prosélytisme trop efficace, et il est fortement poussé dans cette voie par les Jésuites, assistés par Madame de Maintenon, l'épouse morganatique du roi.
En fait, cette révocation de l'Edit de Nantes est l'aboutissement de mesures répressives prises à l'égard des Protestants depuis plus de vingt
ans.

La révocation de l'Edit de Nantes s'accompagne des mesures suivantes: suppression des temples et des écoles confessionnelles; interdiction des prêches, publics et privés; bannissement des pasteurs refusant de se soumettre, accompagné de leur déportation aux galères; baptême et éducation catholique rendus obligatoires pour les enfants des huguenots. Les religionnaires qui résident à l'étranger doivent, dans les quatre mois, regagner le royaume, et faute de quoi, leurs propriétés demeureront confisquées. Ceux qui sont restés dans le royaume ne peuvent franchir la moindre frontière, sous peine de condamnation aux galères pour les hommes, et d'emprisonnement et de saisie des biens pour les femmes.

En conséquence de ces mesures répressives, on peut considérer que près de 200 000 Français calvinistes s'expatrièrent à la suite de la révocation de l'Edit de Nantes.

Pour ceux qui refusent de s'expatrier, reste la seule solution dramatique de se convertir au catholicisme. Ces conversions ne vont pas sans déchirement, et nombreux sont ceux qui persistent secrètement dans leur foi.
Si la haute noblesse calviniste a rapidement abjuré sa foi, bien avant même la révocation de l'Edit de Nantes, il n'en est pas de même des humbles et d'une certaine bourgeoisie, gens du peuple, paysans, petits hobereaux pauvres des campagnes. L'abjuration que nous présentons aujourd'hui est tardive, et prouve, s'il en est besoin, la force de la religion réformée dans le Montbronnais, force encore plus grande à La Rochefoucauld et ses environs.
Nous ignorons à quelle date exacte fut fermé le temple de La Sudrie, paroisse du Lindois, autre centre calviniste actif.

Pour hâter ces conversions, Louis XIV, fortement influencé par Louvois, conçoit un plan de répression armée : ce sont les dragonnades de sinis-tre mémoire. Ce procédé de persécution, rapidement étendu à tout le royaume, sévit d'une manière particulièrement cruelle dans le Poitou, le Béarn et le Languedoc. La Rochefoucauld et notre région immédiate connurent les excès sanglants des "missionnaires bottés".
Ce procédé des dragonnades consiste dans le logement forcé des soldats chez les Protestants. Leurs foyers sont alors surchargés de garnissaires qui vivent "à discrétion" chez eux, avec tous les excès que cela implique : pillages, viols, violences des tortures entraînant la mort. Aucune classe sociale n'est épargnée et les atrocités des Dragons font vite merveille. C'est ainsi qu'en Poitou, la dragonnade de l'intendant Marillac est suivie de 30 000 conversions en 1680. En dépit de nombreuses plaintes, l'influence de Louvois sur le roi est assez forte pour que les dragonnades soient renforcées, en 1685 particulièrement.

Les dragonnades à La Rochefoucauld sont ainsi évoquées : Arrivèrent "deux compagnies de dragons rouges, conduites par le marquis d'Argen- son, lieutenant général d'Angoumois, et suivies le surlendemain de Mgr l'Evêque d'Angoulême et de l'Intendant, lesquelles firent convertir plus de 400 huguenots tant de la ville que des environs" . Ce déploiement de forces militaires et ecclésiastiques eut lieu le 29 septembre 1685, deux semaines avant la révocation de l'Edit de Nantes. (Annales de La Rochefoucauld, Curieux Récits, publiés par E. Biais dans S. A. H. C. 1870 page 411).

Les pires exactions et crimes furent relatés pour certains d'entre eux. C'est ainsi qu'à Vilhonneur, le propriétaire du logis de Rochebertier, Antoine Pasquet, sieur de La Brousse et de Vilhonneur, fervent huguenot, fut lamentablement torturé :
"Le sieur Pasquet, un des plus considérables bourgeois du lieu fut mis par les dragons dans un berceau comme un enfant; étant là, ils préparèrent la bouillie, la lui firent avaler toute bouillante et lui en couvrirent le visage; à quoi il ne put résister sans succomber".
(Livre de Raison de la famille de Lâge de Luget).

Nous ignorons si les de Chevreuse des Defaix et du Vallon eurent à souffrir des dragonnades, mais il est certain que pour ceux des Defaix, du moins, la situation matérielle devint rapidement précaire. Quelque trente ans avant la révocation de l'Edit de Nantes, ces petits hobereaux paysans durent arrenter tous leurs biens.
C'est Marguerite Masson, qui, après son veuvage, dut arrenter tous ses biens, y compris ceux des Defaix, à Jean Nadaillac de Galard de Béarn, en décembre 1655.
Les Nadaillac de Galard de Béarn étaient catholiques, et par la suite, ils payèrent rarement et chichement les de Chevreuse qui continuèrent d'habiter aux Defaix.

Les de Lambertie de La Montecaille connurent le même sort, huguenots ruinés qui perdirent tous leurs biens à la même époque.

Dans l'ancien cimetière d'Ecuras, rasé au début des années soixante-dix, on pouvait remarquer quelques tombes de calvinistes datant du 18ème s. Orientées différemment des autres, des cyprès les ombrageaient.

Sources : - Archives Départementales de la Charente.
- Archives de Perrières.

 

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