Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 11, Février 1992

- JEAN-BAPTISTE DEVARS -

 

Jean-Baptiste Devars du Mayne naquit à Lussas, en Dordogne, le 30 novembre 1753. Il était fils de Georges Devars du Mayne et d'Anne Fistugères. Les Devars du Mayne appartenaient à une famille fortunée de petite noblesse ou de grosse bourgeoisie, dont l'origine remontait à des maîtres de forge, au 16ème s. ou au 17ème s.

 

Il épousa à Montbron, en 1778, Marie-Anne Lériget, elle-même issue d'une puissante famille de noblesse de robe, fortunée, ayant, depuis plus de deux siècles, su contracter des alliances avantageuses. De cette union ne devait naître qu'un fils, Gabriel.

Jean-Baptiste Devars mena une carrière d'avocat à La Rochefoucauld, jusqu'à la révolution de 1789. Il fut alors membre du premier conseil du district de La Rochefoucauld mis en place en juillet 1790, puis juge au tribunal de ce district.

Il fut élu député à la Convention en septembre 1792, en étant désigné le sixième sur neuf, avec 233 voix sur 537 votants. Il devait siéger avec la Plaine, et jouer un certain rôle. Cette prise de position révélait beaucoup de son caractère : sagesse, modération, sens des réalités, refus de toute utopie révolutionnaire extrêmiste.

Lors du procès du roi, il se distingua avec Maulde de l'Oisellerie en refusant de voter la mort du souverain, et en réclamant pour seule sanction la simple détention. Grâce à la complaisance de Madame Couvrat-Desvergnes, l'une de ses descendantes, qui possède la version originale manuscrite du discours prononcé par Devars avant le vote, le 12 janvier 1793, nous possédons la copie de ce discours. Ce long texte, qui s'articule en trois parties, est celui d'un homme de loi, empreint tout autant de rigueur que de sagesse et de mesure.

Par ailleurs, le Moniteur nous a conservé quelques-unes des dignes et mémorables paroles que Devars prononça lors de cette séance du 12 janvier 1793.

Après le coup d'Etat du Neuf Thermidor, il réussit à jouer un rôle conciliant, parvenant à faire mettre en liberté nombre de détenus, agissant même en faveur d'anciens responsables révolutionnaires extrêmistes arrêtés à leur tour. Il fit montre d'un courage exceptionnel, et sut demeurer l'homme loyal, mesuré qu'il avait toujours été.

En l'an IV, lors de la désignation des assemblées du Directoire, Devars fut élu premier parmi les sortants, et on le vit siéger parmi les modérés au Conseil des Anciens.
Sortant en l'an V (en mars 1797), il fut réélu aisément.

Cependant, cinq mois plus tard, il fut invalidé à cause du coup d'Etat de Fructidor. Il se trouva donc éliminé de la scène politique pendant le second Directoire. Cette situation lui fut pesante, car ni la nouvelle situation politique, ni les nouveaux dirigeants ne lui convenaient. Nous voyons alors cet homme profondément modéré ne pas hésiter à adresser de sa Charente, à divers ministres, des lettres relativement violentes dans lesquelles il dénonçait l'action de 1' administration centrale du département, prédisait l'élection à venir d'ultra-révolutionnaires, et attaquait des personnalités comme Albert, qui présidait l'administration centrale dans les derniers mois du Directoire.

Devars remonta sur la scène politique après le coup d'Etat de Brumaire, et en Prairial an 8, il fut nommé juge au tribunal civil d'Angoulême, fonction qu'il conserva jusque sous la Restauration. Inscrit sur la liste des Soixante, il fut également membre du Conseil d'Arrondissement.

En 1808, lors du passage à Angoulême de Napoléon qui se rendait en Espagne, il fut présenté à l'Empereur au titre de magistrat. Ce dernier 1' aurait reconnu, lui aurait offert sa Légion d'Honneur, en lui disant, félicitant ainsi l'ancien Conventionnel : "Vous êtes un honnête homme".

En l'an 13, l'administration préfectorale porta sur Devars le jugement suivant : "Sans talent prépondérant et sans influence", ce qui, à notre avis, est aussi faux que mesquin.

Certains historiens présentent Devars comme ayant adhéré à la Franc-Maçonnerie. Cette opinion est fermement réfutée par certains de ses descendants qui le disent fortement attaché à l'Eglise catholique. Il est vrai que la plupart de nos révolutionnaires Montbronnais étaient Franc-Maçons, et nous citerons seulement le maire Durousseau-Chabrot.

Retiré à Montbron à partir de 1815, il y mourut en 1822, justement estimé de tous ceux qui l'avait connu, lui devant souvent la vie.

La fortune déclarée à Montbron, lors de la mort de Devars, représentait un total immobilier de 52 430 F. et consistait essentiellement dans une grande propriété achetée en communauté avec sa femme, propriété agrandie par des achats successifs et comportant une partie en Dordogne, et, en outre, les biens personnels de la veuve.

Son fils, Gabriel Devars, devint à son tour juge au tribunal civil d'Angoulême, membre du Conseil général du département sous la Monarchie de Juillet. Il fut réélu après 1848, pour le canton de Montbron.

Jean-Baptiste Devars est à nos yeux une personnalité historique de Montbron, qui, pour avoir adhéré à la cause révolutionnaire, sut conserver modération, intégrité et courage à travers les moments les plus périlleux de cette houleuse période.

Nous présentons deux documents dont nous devons le prêt à la grande obligence de Madame Couvrat-Desvergnes.
Le premier est une lettre où Desgranges, placé à la tête du district de La Rochefoucauld, remercie Devars de son humanité, louant l'action qu'il a menée pour obtenir l'élargissement de la plupart des prisonniers politiques du canton, et sauvant ainsi la plupart d'entre eux de la guillotine. Desgranges dénonce en même temps, avec une virulence particulière, le régime de la Terreur.
Dans son post-scriptum, il met Devars au courant des dernières nouvelles politiques du district, et attire son attention sur le sort des dames Perry de Saint-Auvent, alors incarcérées. Devars parviendra à les sauver de l'échafaud ultérieurement.

Lettre adressée "Au Représentant du peuple, Devars, à Paris"

  A la Rochefoucauld, ce 27 frimaire

"Citoyen Représentant,

La Société populaire de Montbron me charge de te faire part de la satisfaction qu'elle a éprouvé à la lettre que tu m'as adressé le 9 de ce mois dans laquelle s'est trouvée la mise en liberté de presque tous les reclus de ce canton. Les sentiments d'humanité et de Justice qui ont dirigé tes démarches ont été approuvés avec enthousiasme, et doivent te convaincre que la Société en adoptant tes principes, chérit autant la Vertu et la Justice que la liberté, loin de nous en effet ces maximes abominables qu'il valait mieux que tout innocent périssent que si un coupable s'échapoit; périssent à jamais ces hommes pervers qui ont couvert le sol de la liberté de carnage et de sang, qui ont ruiné la fortune publique et dépouillé les particuliers de leur propriété, qui ont anéanti le commerce, compromis les talents et les arts, qui vouloient de chaque citoyen une bête féroce prête à égorger son semblable, la Société a souvent gémi des excès qui ont été commis, et elle n'a qu'à s'applaudir dans le choix qu'elle a fait d'un Représentant qui joint au patriotisme le plus pur la Sagesse et la Justice d'Aristide. Je me trouve en mon particulier bien flatté d'être l'organe de la Société et de là à même de te renouveler les sentiments d'estime dûs à ta Vertu.

Salut et fraternité
Signé : Desgranges.

  Le représentant du peuple Bordas en mission dans ce département a fait sa tournée à la Rochefoucauld et est parti pour Bordeaux; il y quatre jours qu'il a fait passer un arrêté portant réorganisation des autorités constituées du district; la direction nouvelle est en activité aujourd'huy; je sais un des membres du Conseil, son travail n'a pas été du goût de tout le monde. Les membres du Directoire sont Naud agent national exerçant provisoirement; il a demandé sa démis-sion; Hériard, Albert, Lautrète et (illisible) ceux du Conseil sont Grosdesvaux qui a demandé sa retraite, Philippon Joly, Dubois et moi, Mattet,Bernard et Marchais (illisible) ont donné leur démission; les membres du Comité sont Laroque, Cambois, Le Boiteau (illisible), Le Jeune, Guéry de Vitrac et Corette; les autres nommés ont donné leur Grosdesvaux chargé de l'exécution de l'arrêté de Bordas lui fera passer une liste d'individus pour compléter ce Corps. Adieu mon ami, pense à la malheureuse affaire des Desvarans et Ferry; elles sont dans une maison de force de Limoges, avec toutes sortes de personnes perdues de réputation, sans couche et manquant presque de pain".

Le second document daté du 22 pluviose 3ème année républicaine, est une pétition aux louanges de Devars ses nombreux signataires consti-tuent un ensemble des plus disparates quant aux engagements politiques de chacun. On y voit tout aussi bien des ultra-révolutionnaires locaux remercier le Conventionnel de les avoir aidés, voire sauvés, que des gens soit neutres, soit persécutés pour leur appartenance sociale par le régime de la Terreur.

 

"Les membres soussignés composant la Société populaire de la Rochefoucauld, au citoyen Devars, représentant du peuple".

"Citoyen Législateur,

Les membres soussignés, composant la Société populaire de la Rochefoucauld, cédant au plus doux sentiment de leurs cœurs, en te votant ici, leurs sincères remerciements de la correspondance active et lumineuse dont tu as daigné les favoriser jusqu'à ce jour; Four en propager 1' heureux fruit, la société vient d'en arrêter unanimement l'impression et l'expansion dans le district... puisse-tu en trouver le prix, dans le bon esprit public qui la dirige, dans les vertus qu'elle professe, et dans la reconnaissance, l'estime et l'amitié de tes concitoyens !

Salut et fraternité.
Signé : Lacroix jeune".

Suivent plus de trois pages de signatures dont nous laissons l'examen à nos lecteurs, qui ne manqueront pas d'être fort surpris à la lecture de certaines d'entre elles...

 

Sources : - Archives de la famille Couvrat-Desvergnes.
- "Grands Notables du Premier Empire" par Jean Jézéquel.
Editions du Centre National de la Recherche scientifique.

 

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