Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 11, Février 1992

- LA MESSE SECHE -

 

La messe sèche est un rituel entouré de mystère, et qui, selon la croyance populaire, s'apparente à la magie noire. Pratiquée après les relevailles, elle comportait sans doute un maléfice.
Dans le Périgord, on croyait à la possibilité d'assouvir une vengeance ou d'obtenir la mort d'un ennemi par la sorte d'envoûtement qu'était la messe sèche. On dit que les populations rurales pouvaient réaliser elles-mêmes un tel rituel.

A Saint-Saud, par exemple, les métayers du Pimpidour virent avec terreur l'un des membres de leur famille mourir d'un mal de langueur. Ils se souvinrent alors d'une menace proférée contre ce dernier par un mendiant qui avait été éconduit par le paysan décédé : "Je te ferai dire une messe sèche !". C'est ainsi que cette malédiction aurait été exécutée. Crédulité ? Hasard ? Réceptivité superstitieuse ? Nous ne saurions le dire.

Cependant, le cérémonial de la messe sèche véritable est inconnu dans nos campagnes. Ceux qui parlent de ce service satanique n'ont réellement aucune connaissance de la manière dont il se pratiquait. Sans doute, nos paysans proposent-ils de très vagues interprétations, mais dénuées de toute précision authentique.

La messe sèche serait célébrée sans eau ni vin, d'après certains. Le rite de cette messe sans consécration figure d'ailleurs au Cérémonial de Joseph Baldeschi, "Maître des Cérémonies de la Basilique de Saint-Pierre de Rome", et traduit de l'italien, puis complété par le chanoine Favrel, maître de cérémonies de la cathédrale de Langres.
(Paris, Lecoffre. 1851).
"Le prêtre se revêt à l'ordinaire des ornements sacrés; il lit à 1' Autel la Messe jusqu'à l'Offertoire; de là, il passe à la préface qu'il récite; il laisse le Canon, dit l'Oraison dominicale et omet tout ce qui se doit dire "secrete" dans l'ordinaire de la Messe; on omet aussi toutes les paroles et les cérémonies prescrites concernant 1' hostie et le calice, lesquels ne doivent point être sur l'autel".

L'origine de cette messe sèche remonterait aux Croisades et elle aurait ensuite été pratiquée lors des voyages en mer au long cours, quand l'instabilité du navire aurait risqué de faire répandre ce qui symbolisait le sang de Jésus-Christ. Mais après le Moyen-Age cette pratique fut condamnée par les docteurs en théologie comme une simulation du vrai sacrifice.

En 1838, une enquête fut ordonnée par l'autorité diocésaine sur les pratiques superstitieuses alors en usage : certains habitants du Périgord essayaient d'obtenir des messes sèches "c'est à dire sans cierges allumés, pour faire sécher sur pied un mari, une femme, un ennemi .

Il existe un certain Saint Sicaire, honoré à Brantôme, qui possède le redoutable pouvoir de "faire sécher". Aussi, les messes demandées en l'honneur de Saint Sicaire auraient-elles une terrible efficacité. Quant à la menace : "Faire dire une messe au nom de Saint Sicaire" qui, prononcée après un vol, et parvenant aux oreilles des gens soupçonnés, elle les remplit de tels remords qu'ils rendent le fruit de leur larcin.

A la fin du 19ème s., Paul Sébillot nous parla de la messe de Saint Sicaire dans son ouvrage "Le Folklore de France" (T 1V P. 238-239). L'office de cette messe relève de la magie noire et n'a rien à voir avec le rituel catholique.
"En Gascogne, la messe de Saint Sicaire avait pour but de faire sécher peu à peu celui à l'intention duquel elle était dite. Les curés qui la savaient étaient rares, et il n'y avait à se charger de la célébrer que les mauvais prêtres, ceux qui sont damnés sans rémission. Elle ne peut être dite que dans une église où l'on ne peut s'assembler parce qu'elle a été profanée. L'officiant amène sa maîtresse pour lui servir de clerc : il doit être seul avec elle et avoir fait un bon souper. Au premier coup de onze heures, la messe commence par la fin et continue tout à rebours, pour finir juste à minuit. L'hostie est noire et a trois pointes. Le prêtre ne consacre point de vin, il boit de l'eau d'une fontaine où on a jeté le corps d'un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait toujours par terre avec le pied gauche. Cette messe se disait, parait-il dans la Gironde, et coûtait de 25 à 50 F; en Saintonge, on payait aussi fort cher les messes à 1' envers. Dans la Bigorre, la messe de "malemort", qui est surtout célébrée contre les usuriers, provoque une agonie longue et douloureuse; après une messe de Sento Secairo, le jeune homme qui n'épouse pas la jeune fille qu'il a séduite, ou la jeune fille volage, mourra de consomption.

La messe dite après les relevailles aurait le même pouvoir que celle dite pour faire se dessécher un ennemi. Elle aurait pour vertu de nouer les aiguillettes du mari, c'est à dire de le rendre impuissant par maléfice. Il est des femmes qui, désolées de trop nombreuses maternités, ont essayé de tarir les réserves viriles de leur mari en utilisant une queue de lézard sur laquelle elles auraient obtenu une bénédiction. Cette bénédiction n'était efficace que si elle avait été réalisée au cours d'une messe sèche, sans consécration.

Ici et là, on utilise la queue de lézard gris dans le même but. Une belle-mère prépare un bouillon spécial de queues de lézard, ne disant mot de la satanique bénédiction préalable, et le réserve à son gendre. Cette soupe dessèche le malheureux qui maigrit, et continue de se passionner pour la chasse de ces charmants reptiles inoffenssifs. Mais le gendre peut se défier de la fatale soupe, et toute la difficulté consiste alors à l'amener à l'avaler...

Nombreuses sont encore les femmes du Périgord, qui, au 20ème siècle, persistant dans leur superstitieuse et satanique requête, ont conservé la mentalité des femmes du temps passé, lesquelles, au jour de leurs relevailles, estimant leur progéniture suffisante, faisaient dire une messe sèche.

Nous ne saurions souhaiter qu'une chose : c'est que de nos jours, un tel rituel ait cessé d'exister. Mais dans ce domaine occulte, secret entre tous, nous ne possédons aucune preuve qui puisse nous permettre de l'affirmer. Nous avons assez bien connu un prêtre du Montbronnais, voici une dizaine d'années, pour que ce dernier nous assurât que des actes sataniques étaient encore commis dans la région même. N'ayant pas osé le questionner plus avant, nous n'avons jamais su à quoi il faisait allusion, et avec autant de certitude.

Sources : - "Le vieux Périgord" par Georges Rocal; édité chez Fanlac à Périgueux 1982.
- "Le Folklore de France" par Paul Sébillot.

 

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