Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 12, Avril 1992

- DUEL -

 

Nous savons que, tout au long des 17ème et l8ème s., malgré les interdictions et les sanctions judiciaires, les membres de la noblesse se battaient toujours fréquemment en duel.

Nous tenons d'un fonds d'archives privées une lettre datée du 7 mars 1672, adressée à Madame Nadaillac à Mirambeau, par son homme d'affaires qui est en même temps huissier, un certain Denis.
Dans sa longue missive, Denis aborde divers sujets, tels que le recouvrement des baux des moulins appartenant à la dame, la récupération d'une paire de gants blancs et l'achat d'un métrage de taffetas blanc introuvable, deux commissions dont Madame de Nadaillac l'a chargé à La Rochefoucauld.

 

Il relate enfin les circonstances d'une évasion dont il a été le témoin et presque la victime, et dont on jase apparemment beaucoup depuis la veille dans les maisons nobles de la région.

En effet, le 5 mars 1672, un duel a opposé deux fils de la noblesse locale; l'un d'entre eux a été tué, l'autre incarcéré à La Rochefoucauld. Le 6 mars, c'est à l'occasion du transfert du survivant de la maison d'un chirurgien où on l'avait conduit pour être confronté avec le corps de sa victime jusque dans la prison de cette ville, que, profitant de complicités extérieures, il s'est prestement évadé, échappant ainsi à l'incarcération et aux poursuites dont il était 1' objet, temporairement, du moins, autant que nous puissions l'imaginer. L'homme d'affaires de Madame de Nadaillac est d'autant plus apte à livrer un récit précis de toute l'affaire, que le 6 mars, sa charge d'huissier l'obligeait à être présent au déroulement de faits qu'il rapporte avec autant de vivacité.
Nos lecteurs pourront peut-être penser qu'il s'agit là d'une évasion digne d'Alexandre Dumas.

Avant de citer le passage de la lettre qui nous intéresse, nous tenons à préciser que nous avons rétabli une orthographe et une ponctuation qui permettent une lecture plus aisée.

 

"... Le gentilhomme qui a été tué est Monsieur de Lussac, fils de feu Monsieur de Fornel, qui fut tué devant hier par Monsieur de Foutignac, fils de Monsieur de Charbonnière; lequel fut pris prisonnier et emmené dans les prisons de cette ville et, hier au matin, la justice le sortit de la prison pour l'amener chez un chirurgien où était le corps du défunt pour le lui confronter. Et la chose étant faite, comme on le ramenait dans la prison, il y eut un employé qui le délivra des mains de la justice : c'est à dire qu'un cavalier passa devant chez Monsieur de La Mirande, le pistolet à la main, du quel il me voulut tirer, attendu que j'étais, comme étant greffier, le plus proche du prisonnier, et la poudre prit seulement dans le bassinet. Et à même temps, le dit prisonnier fut poussé dans la maison du sieur de La Mirande, lequel passa par le derrière et ensuite par le jardin de Monsieur de l'Hermitage, à la porte de laquelle, étant dans la rue, il trouva un cheval avantageux sur lequel il monta et s'en alla à toutes jambes devers la Tête Noire (1), où il trouva plusieurs cavaliers qui l'emmenèrent.
Ce combat passe pour être généreux. Le défunt avait deux coups d' épée qui lui perçaient le corps d'outre en outre, et l'autre a un coup proche de la mamelle gauche qui pénètre trois travers doigts".

.... Votre très humble et obéissant serviteur, Denis". (Archives de Ferrières)

Nous avons cherché à identifier les deux duellistes, ce qui fut aisé pour le survivant, mais moins assuré pour la victime.

Celui qui s'évada avec autant d'audace et de succès, bien que blessé d'"un coup proche de la mamelle gauche qui pénètre trois travers doigts", était Joseph de Viaud. Fils aîné de Galliot de Viaud, seigneur d'Aigne, dit Monsieur de Cherbonnière ou Charbonnière (paroisse de Chazelles) et de Marguerite de Certain, mariés en 1649, il pouvait avoir quelque 22 ans au moment du duel.

(1) La Tête Noire : faubourg de La Rochefoucauld.

La victime de Joseph de Viaud, "fils de feu Monsieur de Pornel" serait Jacques de Fornel, alors âgé de 20 ans environ. Il aurait été fils de Jean de Fornel, écuyer, seigneur de Mainzac et de Coutillas qui avait épousé Marie de Villars en 1639. Comme nous l'avons pu lire, le jeune homme "défunt avait deux coups d'épée qui lui perçaient le corps d'outre en outre".

Revenons à Joseph de Viaud, le survivant d'un duel qui, aux yeux du greffier Denis "passe pour être généreux", sans doute équitable et noble veut-il dire.
Issu d'une famille de hobereaux locaux à l'humeur combattive et arrogante, nous sommes bien incapable de compter ses duels et autres affaires du même genre. Nous sommes d'ailleurs tout aussi incapable de savoir l'issue judiciaire du fameux duel et de l'évasion des 5 et 6 mars 1672.

C'est lui que nous retrouvons, une vingtaine d'années plus tard, toujours animé d'humeur belliqueuse, pour ne citer que l'exemple suivant.
Il est alors l'objet d'une plainte adressée au Lieutenant Criminel d'Angoumois, émanant de Pierre de Villeneuve, sieur de l'Eschelle, Conseiller du Roi, le 3 octobre 1695. Joseph de Viaud est donc alors âgé de 45 ans environ et se comporte toujours en bretteur impénitent. Pierre de Villeneuve, sa victime, déclare "que le jour d'hier, ayant ouï sonner le dernier coup de la messe paroissiale de Chazelles, il serait parti à pied du lieu de Leschelle, ayant son épée à son côté, et se pressant pour ne pas perdre la messe. Il aurait précipitamment passé par une route ordinaire, au travers de quelques prés joignant le pont de Chazelles, par laquelle tous les habitants circonvoisins passent journellement. Et étant parvenu sur le dit pont, il aurait été fort surpris d'entendre la voix d'un homme qui courait après lui et de voir en se tournant que c'était Joseph de Viaud, écuyer, sieur d'Aigne et la Cherbonnière, qui en l'abordant et le tutoyant, lui aurait dit tout ému et en colère : "d'où vient, coquin, que tu passes dans mon pré ?" et en même temps, aurait mis l'épée nue à la main contre le suppliant (Pierre de Villeneuve) qui se vit réduit àl'y mettre aussi pour éviter d'être tué, ce que sans doute le dit de Viaud avait projeté puisqu'il serait revenu sur lui à la charge jusque à deux fois comme le suppliant s'acheminait à l'église, le dit de Viaud le traitant de coquin, de maraud et de scélérat..."

Dans notre N° 11 de février 1992, nous avons relaté comment François de Viaud, fils de Joseph de Viaud, tuait à coups d'épée, aux environs de Saint-Germain de Montbron, en 1727, Claude Roux, juge de Pranzac.

Sources :
- Archives de Ferrières.
- Archives départementales de la Charente. B1-1017.
- La Baronnie de Marthon. Abbé Mondon.

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