Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 12, Avril 1992

- JACQUETTE DE MONTBRON -

 

Jacquette de Montbron naquit en 1542, et mourut le 28 juin 1598 au château d'Archiac. Elle était fille de François III de Montbron et de Jeanne de Montpezat. Elle épousa par contrat du 27 juin 1558 André de Bourdeille, Baron de la Tour Blanche, Pannetier ordinaire du Roi. Il était fils de François, Baron de Bourdeille et d'Anne de Vivonne.
Jacquette de Montbron demeura seule héritière de son frère aîné, René de Montbron, Baron d'Archiac, tué à la bataille de Gravelines, et fut la dernière représentante de la branche aînée de la Maison de Montbron.

Le mari de Jacquette de Montbron, messire André, Vicomte et Baron de Bourdeille, de la Tour Blanche et autres lieux, Premier Baron du Périgord, Chevalier de l'ordre du Roi, était capitaine de cinquante hommes d'armes, Lieutenant-Général des armées du Roi et Sénéchal du Périgord.
En janvier 1582, sous le règne de Henri III, à l'âge de soixante-trois ans, il mourut au château de Bourdeille des suites d'une chute de cheval survenue six ans auparavant. Son épouse qui lui était passionnément attachée fit embaumer son corps qu'elle conserva pieusement pendant plus de six mois. Au mois d'août suivant seulement, elle ordonna ses funérailles "avec beaucoup de magnificence".

Messire André de Bourdeille avait un frère, Pierre de Bourdeille, Chevalier, seigneur et abbé commandataire de l'abbaye de Brantôme, seigneur de la Chapelle-Montmoreau et de Saint-Crépin, baron de Richemont et Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi qui s'honora dans la carrière des armes et sut s'attacher tout particulièrement àCharles IX et à sa mère, Catherine de Médicis. Après avoir essuyé la déconvenue de ne pas recevoir le titre de Sénéchal du Périgord à la mort de son frère, un fâcheux accident de cheval vint changer le cours de sa vie. 11 dut garder le lit et la chambre pendant quatre ans environ, et c'est au cours de cette retraite forcée dans son château de Richemont qu'il entreprit de rédiger ses mémoires qui, aux yeux de la postérité, l'ont immortalisé sous le nom de Brantôme. Ces mémoires brillants, lestes, nous livrent une foule de renseignements sur les personnages et la vie de son temps.

Brantôme vouait à sa belle-soeur, Jacquette de Montbron, une tendresse, une admiration sans réserve.C'est grâce à ses écrits que nous pouvons connaître les multiples facettes d'une personnalité aussi riche.
Lisons plutôt l'oraison funèbre que Brantôme écrivit, quarante jours après la mort de Jacquette de Montbron, à l'occasion de cette "noble et sainte cérémonie de la quarantaine":

"Dame de Bourdeille, elle fut en son vivant une dame très accomplie et de corps et d'âme. Du corps, ce fut une des plus belles dames de la France, ainsi jugée par les grands et les grandes à la Cour et en tous les lieux où elle a comparu : son visage très beau, rempli de tous les beaux traits de la face et des yeux que peut loger une beauté, sa grâce, sa façon, son apparence, sa riche et haute taille, et surtout sa belle majesté, si que partout on l'eut prise pour une reine ou grande princesse. Aussi était-elle extraite de si haut lieu qu'elle en pouvait bien tenir, laquelle, à cause de la fille de la Marche mariée en sa maison, comme j'ai dit, avait cet honneur d' appartenir à ceux d'Orléans, d'Angoulême, de Bourbon. Aussi feu Antoine de Bourbon, roi de Navarre, se contentait bien de l'appeler sa cousine; le roi d'aujourd'hui (Henri IV) et Madame sa soeur en ont fait de même ... Bref, la grâce et la majesté paraissaient en cette dame de toutes façons. Aussi la reine mère dernière (Catherine de Médicis), pour mieux embellir sa Cour, la prit à son service pour l'une de ses dames, et la chérit très fort. Elle vécut en sa Cour avec une belle et illustre réputation; qu'elle s'y voulut par trop assiduer ni assujetir, désirant plus élever sa belle et noble famille, que séjourner à la Cour tant comme d'autres font..."

Jacquette de Montbron et André de Bourdeille avaient eu six enfants : quatre filles : Jeanne, Renée, Isabeau et Adrienne, et deux garçons : Henri et Claude.

Au cours des guerres de religion, Jacquette de Montbron, alors veuve, eut l'occasion de donner la mesure de son courage et de son esprit de détermination.
Le Prince de Condé, l'un des chefs du parti huguenot, se trouvant alors à Saint-Jean-d'Angély, fit demander à Jacquette de lui livrer quelques personnes réfugiées auprès d'elle dans son château de Matha. Jacquette refusa, alléguant que jamais elle ne livrerait ou trahirait "ces pauvres gens qui s'étaient allé couvrir et sauver sous sa foi". Les instances du prince restèrent vaines, et lorsqu'il la menaça de lui apprendre à obéir si elle ne s'exécutait pas, Jacquette lui fit dire qu'elle trouvait fort étrange qu'un prince qui ne savait pas obéir à son roi se mêlât de faire obéir les autres.
Elle ne perdit pas un instant, mit son château en état de défense, ne redoutant ni Condé ni le siège éventuel de son château de Matha. Elle fit savoir au prince qu'elle était prête à se défendre avec tant d'ardeur que jamais il ne l'emporterait, et Condé cessa ses menaces pendant quelques jours. Brantôme nous dit que Jacquette s' était préparée "de coeur, de résolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir, et crois qu'il y eut reçu de la honte".
Sur ces entrefaits, Condé mourut, vraisemblablement empoisonné, en mars 1588, à Saint-Jean-d'Angély, sans avoir pu mettre ses menaces a exécution.

Pour Brantôme, son beau-frère, Jacquette de Montbron fut une héroïne incomparable, riche de tous les dons, de toutes les vertus. il nous vante son courage, sa beauté, son intelligence, ses qualités de coeur, ainsi que la beauté et la valeur de ses enfants, avec une constance jamais démentie.

"Elle fut très belle en son printemps, très belle en son été, très belle en son automne; si de son temps les chevaliers errants eussent eu vogue, elle eut bien fait reluire plus leurs armes que n'avait fait jamais sa prédécesseresse Frédégonde de Montbron, pour l'avoir à femme. Avant qu'elle tombât en sa maladie, qui lui a duré et tenu sept mois jusqu'à son décès, elle paraissait aussi jeune et belle comme en son été, bien qu'elle soit morte en l'âge de cinquante-six ans. Et il ne faut point douter que, si elle eût vécu encore dix ans, sa beauté ne s'en fût nullement effacée, tant elle était de bonne et belle habitude, et prédestinée à toute beauté qu'elle a laissée à messieurs ses enfants et surtout à mesdames et damoiselles ses filles. ... Pour messieurs ses enfants, leurs belles armes, qu'ils ont fait valoir jusqu'ici en leur jeune âge, font bien paraître ce qu'ils sont et seront un jour : la vraie semblance et imitation de leurs pères, grands-pères, aïeux, bisaïeux et leurs antiques prédécesseurs, tant du côté du père que de la mère, si qu'ils se peuvent dire et vanter extraits, de l'un et de l'autre côté, de deux aussi grandes maisons qu'il y en ait en France".

Jacquette de Montbron eut la douleur de perdre sa fille Renée, qui, déjà veuve, mourut avant 1597. D'après Brantôme : "la mélancolie qu' elle conçut de cette honête fille l'emporta dans les dix-huit mois". En effet, Jacquette devait mourir le 28 juin 1598.
Dès les premiers symptômes de sa maladie, Jacquette se dit perdue, tout en conservant une grande sérénité devant les approches de la mort, demandant seulement à Dieu de lui accorder patience en son mal, de lui donner une mort douce et paisible. il semblerait qu'elle fut exaucée, car, rendant l'âme, elle parut seulement évanouie : "Elle resta morte aussi belle qu'elle l'avait été vivante en sa perfection".

De nouveau, Brantôme se plait à peindre la beauté de l'âme et de 1' esprit de sa belle-soeur :
"... qui l'a connue jugera avoir été une des accomplies de France. Elle était sage et fort vertueuse, et surtout très bonne, aimant fort son peuple, et jamais ne le foula, ainsi soulagea toujours. il le peut bien témoigner. Elle avait l'esprit fort bon et subtil, et le jugement surtout ferme et solide, qui ne se rencontre pas toujours en un même sujet. Elle parlait fort bien, et avec de très beaux termes et de toutes choses, soit de théologie et d'histoire. Elle écrivait très bien et fort éloquemment. Plusieurs lettres qui se trouvent d' elle, écrites aux plus grands et grandes, aux moyens et moyennes, communs et communes personnes en font foi, quelque sujet qu'elles traitent, soit guerres, affaires et de toutes sciences, bref de toutes choses, car elle n'ignorait rien; et son entretien était très beau, et toujours plein de beaux discours et paroles".
C'est là le portrait non seulement d'une femme de grande valeur morale, mais aussi celui d'un bel esprit ouvert à toutes les richesses de la Renaissance.

Outre Brantôme que nous pourrions soupçonner de partialité, des hommes éminents de son siècle rendirent hommage, non seulement à la beauté de Jacquette de Montbron, mais aussi à ses dons et à son savoir.
Si la production littéraire de Jacquette est oubliée de nos jours, Brantôme insiste sur ses dons de femme de lettres.

A ces talents et à cette culture, il nous faut ajouter un aspect inattendu et combien frappant de cette personnalité si riche : Jacquette de Montbron fut sans doute dans notre pays la première femme à la fois architecte et sculpteur.

Après la mort de son mari en 1582, alors âgée de trente-sept ou trente-huit ans, Jacquette de Montbron entreprit, à côté du vieux château féodal de Bourdeille, sans l'aide d'aucun architecte, concevant elle-même tous les plans, la construction d'un château Renaissance, dont une aile seulement fut édifiée. On attribue à son ciseau quelques-unes des sculptures de la façade de ce très bel édifice, que l'on appelle aujourd'hui le Château Neuf.
Ses descendants devaient achever l'agencement du château si harmonieusement conçu par Jacquette.

Ses talents d'artiste et de créatrice n'empêchèrent pas Jacquette de Montbron de faire face à une situation financière difficile à la mort de son mari. Si elle ne put achever son château, elle s'employa avec sagesse et fermeté à reconstituer le patrimoine familial au bénéfice de ses enfants, et l'administration de ses biens fut si rigoureuse que l'héritage familial fut préservé. A ce propos, Brantôme écrit : elle fut "une grande et sage économe, comme elle a fait paraître; car son mari la laissa endettée de deux cent mille francs, à cause des dettes qu'il avait faites pour le service du. roi. Elle est morte désendettée quasi de tout, ayant laissé à ses enfants de quoi à se désendetter du reste, qui est peu".

Veuve jeune encore, réputée être la plus belle femme de Guyenne, toujours d'après Brantôme, Jacquette fut, après son deuil, plusieurs fois demandée en mariage par de riches et puissants seigneurs. Toujours elle refusa. Aussi longtemps qu'elle vécut, jamais elle ne voulut envisager l'éventualité d'un remariage "tant elle portait de révérence aux cendres de son feu mari, et à ses petits enfants mineurs, lesquels lui doivent une obligation immortelle".

Ce portrait de Jacquette de Montbron est esquissé d'après les témoignages fervents de son beau-frère, Brantôme. Sans doute, celui-ci portait-il à sa belle-soeur un attachement, une admiration que 1' on peut suspecter de partialité. Néanmoins, c'est une belle figure de femme qui se dresse là, une personnalité hors du commun. A une beauté frappante, Jacquette de Montbron joignait toutes les vertus du coeur, de l'esprit, et sa grande culture, ses dons artistiques ne le cédaient en rien à des qualités de solidité, de réalisme. Elle semble incarner à la perfection l'idéal de l'être complet recherché à la Renaissance.

Sources :
Les Seigneurs de Montbron et leurs Alliés du 12ème au l8ème s. par M. Jean-Marie Denis. Imprimerie Paton. Troyes. 1984.

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