Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 12, Avril 1992

- LE NOTAIRE ET LE CURE - ECURAS - 1651 -

 

Le 28 mars 1651, le curé d'Ecuras, Clément Laisné, adresse une plainte au lieutenant criminel d'Angoumois concernant les agissements de son voisin et paroissien Jean Pradignac, notaire du comté de Montbron. Bien que le comportement du notaire à l'égard du curé se soit brusquement dégradé depuis quelques mois, c'est un évènement bien précis, la pêche de la serve appartenant à Pradignac, qui motive cette plainte.

Clément Laisné fut nommé curé d'Ecuras en décembre 1629. Il était donc curé de cette paroisse depuis vingt-deux ans quand il porta plainte contre Fradignac. Il devait devenir doyen du Chapitre de La Rochefoucault en 1661, pour résilier sa cure d'Ecuras en faveur de son neveu en 1665.
Quant à Jean Pradignac, il appartenait à une solide famille de bourgeoisie fortunée, comme l'atteste sa charge de notaire du comté de Montbron.

De bons rapports de voisinage et d'affaires avaient visiblement régné pendant des années entre les deux protagonistes, puisque le curé Laisné avait affermé pendant vingt ans les revenus de sa cure à Jean Pradignac.

Dès le début du 17ème s., ce procédé d'affermer les revenus d'une cure était de plus en plus répandu, et le bail à ferme pouvait aussi comprendre les revenus des dîmes de blé, de vin, de chanvre, de légumes et d'agneaux qui revenaient à une cure.

Le curé Laisné avait donc affermé à Pradignac le revenu de sa cure en totalité pendant quinze ans, puis seulement la moitié de celui-ci pendant les cinq dernières années. Cependant, aux dires du curé ulcéré, la gratitude qu'il s'estimait en mesure d'attendre de Pradignac se serait muée en "haine" depuis qu'il n'avait plus voulu affermer au notaire son bénéfice, ni en entier, ni par moitié.

Il est bien évident que dans sa plainte, le curé Laisné ne livre pas les raisons qui l'ont amené à ne plus vouloir renouveler à Pradignac le bail à ferme des revenus de sa cure, au terme de vingt ans d'entente mutuelle.
"Supplie humblement Clément Laisné, prêtre curé de Saint-Etienne d' Ecuras, disant que quoiqu'il ait fait son possible de bien vivre et en repos avec Jean Pradignac, notaire du comté de Montbron, son paroissien et proche voisin des maisons presbytérales et jardin de la dite cure, il lui aurait été impoli, combien qu'il lui ait donné le revenu de son dit bénéfice et ferme pendant quinze ans entiers et même joui les cinq années dernières passées par moitié conjointement avec lui, sans avoir eu aucune dispute telle qui le puisse être, et quoique le dit Pradignac y eut beaucoup profité et qu'il en dut avoir obligation au dit suppliant, néanmoins au contraire de ça et en haine ainsi que croit icelui suppliant (le curé) de ce qu'il ne lui a plus voulu affermer son dit bénéfice au total ni pour moitié".

Malheureusement et comme par voie de conséquence, depuis quelques mois, le notaire Pradignac affiche une attitude franchement hostile vis à vis du curé, médisant de lui dans les lieux publics, le calomniant et l'insultant auprès des enfants du sacristain. Nous noterons les remarques toutes empreintes de bénignité jésuite glissées ça et la par le curé, résigné, s'il faut l'en croire, à supporter beaucoup par charité chrétienne...

En premier lieu, le curé se plaint d'avoir été traité de voleur dans un cabaret de Montbron par Pradignac. En effet, le notaire "aura depuis quatre ou cinq mois et ça sans aucune suite et scandalisé et médit du dit suppliant en plusieurs lieux et particulièrement à Montbron, étant au cabaret chez le nommé Lagorce, en présence de gens d'honneur, qu'il était un voleur et exigeait de ses paroissiens beaucoup au-delà de ce qu'il lui fallait, tant pour les sacrements de mariage ou autrement, et depuis peu, avoir deux mois, étant en sa maison avec grande compagnie pour faire énoiser".

Ensuite, le comportement du notaire auprès des enfants du sacristain est scandaleux et ses paroles tiendraient du blasphème; il affirme face à ce jeune auditoire une volonté de puissance qui semble effectivement éhontée lorsque "il aura demandé aux enfants du sacristain qui était leur maître, lesquels ayant répondu que c'était leur curé, il leur aura dit qu'ils étaient donc les valets du diable, et leur ôtera quand il voudra la charge de sacristain et la donnera à qui bon lui semblera, et qu'en cas que celui qu'il y mettra ne fasse à sa volonté, il ... encore, voulant être le maître de tout, ce qui obligea les enfants du dit sacristain de se retirer..."

Enfin, le curé Laisné ne peut que déplorer "plusieurs paroles insolentes et mauvaises que le dit Pradignac disait contre le dit suppliant, lequel aura supporté cela sans se plaindre jusques après, espérant qu' icelui Pradignac reconnaîtrait sa faute puisqu'il ne lui avait jamais donné aucune suite de plainte..."

Cependant, le jeudi précédent, un évènement grave entre tous, impardonnable, est venu mettre un terme à la patience évangélique du curé. Alors que le curé Laisné avait donné à Pradignac la permission de pêcher sa serve, le notaire n'a-t-il pas osé déposer son vanier (grand panier servant à entreposer les poissons) dans le jardin même de la cure, contigü à la chaussée de la serve ?
Lisons le récit de cette scène sans sourire, car elle est bien de toutes les époques, que l'on soit curé, notaire, peu importe.
"... jeudi dernier, entre les dix ou onze heures du matin, le dit suppliant ayant eu admis qu'icelui Pradignac fit pêcher sa serve proche le jardin de la dite cure, n'y ayant que la chaussée entre deux, et qu'il aura de là dressé un vanier dans le jardin du dit suppliant.
Il y sera allé pour lui remontrer comme il faut que d'icelui Pradignac avait tort d'entreprendre sur le bien de l'Eglise, ce qu'il ne lui pouvait permettre pour ce qu'il était obligé en conscience de conserver le bien et droit de son bénéfice en voulant empêcher cette entreprise, et ôtant quelques branches du vanier".
Comment ne pas être sensible à la saveur des arguments du curé Laisné ?

La réaction de Pradignac est d'une extrême violence, et nous pouvons imaginer le comportement des deux protagonistes : le curé, calme et fort de ce qu'il estime son bon droit sacerdotal, le notaire, hors de lui, gesticulant, blasphémant, révolté par ce qu'il doit considérer comme une attitude d'une hypocrisie insoutenable. Continuons de lire : "icelui Pradignac se serait mis en furie et en blasphémant horriblement, comme par la mort, ventre, tête et sang de Jésus-Christ, qu'il lui passerait son épée et qu'en dépit de qui que ce fut, de toute sa parenté et amis, il pêchera et avec son vanier. Ces menaces furent suivies d'injures atroces et très grandes, comme il appela le dit suppliant voleur, sans-Dieu, méchant prêtre, et que le diable se chaufferait de sa carcasse un jour dans les Enfers, ce qu'il aura répété à plusieurs fois dès que les jurons continuaient si longtemps et en dernier lieu, qui scandalisent beaucoup ledit suppliant".

Pour qui connait les lieux, il est difficile de concevoir de quelle manière Pradignac aurait pu faire pêcher son étang sans déposer son vanier dans le jardin de la cure, tant la chaussée limitrophe est étroite. D'ailleurs, nous avons toutes les raisons de supposer qu' au cours des vingt années précédentes, le notaire avait agi exactement de la même façon lorsqu'il pêchait sa serve, sans rencontrer de difficultés de la part du curé.
Toujours est-il que le curé Laisné, fort de son bon droit, insulté, menacé de se faire passer une épée au travers du corps, s'estimant bafoué dans ses droits ecclésiastiques les plus sacrés, porte sa plainte devant le lieutenant criminel d'Angoumois avant de s'en "justifier" auprès de son évêque.

Ainsi que nous l'avons laissé entendre, la serve est toujours là, semblable à ce qu'elle était au 17ème s. et sa digue longe toujours le jardin de l'ancien presbytère d'Ecuras.

Sources :
- Pouillé du diocèse d'Angoulême par l'abbé Nanglard. 1894.
- Archives départementales de la Charente. B1-983/2.

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