Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 12, Avril 1992

 

- VOUTHON - L'ORDRE DES TEMPLIERS -

 

L'apparition et l'existence même de l'ordre des Templiers sont liées aux Croisades en Terre Sainte.
A la fin du 11ème s. la prise de Jérusalem (15 juillet 1099) avait rendu aux pêlerins occidentaux la liberté d'accès aux lieux saints. Une fois leurs voeux de Croisade accomplis, la plupart des chevaliers revenaient en Europe. La Terre Sainte redevint alors aussi dangereuse qu'auparavant, à cause du brigandage qui régnait sur les chemins, et non plus à cause des persécutions dont les Chrétiens avaient fait l' objet de la part des Musulmans auparavant.
Par ailleurs, nombre de pélerins parvenaient aux lieux saints dans un état pitoyable : certains mourant d'épuisement, de faim, de soif, d'autres ayant été dépouillés de tout par des raids de brigands, d' autres encore ayant dépensé toute leur fortune et devant survivre de mendicité. La foule de tous ceux qui n'étaient pas préparés à une telle entreprise était innombrable.

 

Le besoin se faisant sentir d'une protection militaire et spirituelle, c'est alors qu'apparurent les ordres militaires et hospitaliers, vivant sous une règle religieuse, au service de la Chrétienté et des Chrétiens. Déjà, avant 1099, on pouvait compter à Jérusalem des hôpitaux tenus par des bénévoles et des religieux.

L'ordre du Temple naquit vers 1118, autour de Hugues de Payens et de Geoffroy de Saint-Omer. Ce petit groupe d'hommes, religieux et soldats, s'appelait la Milice du Christ. Ils prirent le nom de Templiers après que le roi de Jérusalem leur eût abandonné une partie de son palais construit sur l'emplacement du Temple de Salomon.

En 1127, Hugues de Payens et quelques-uns de ses compagnons revinrent en Occident afin de faire reconnaitre leur ordre par le pape. Saint Bernard qui tenait en grande estime l'ascétisme et le mysticisme des Templiers, oeuvra pour que le Concile de Troyes leur donnât une règle religieuse, en 1128. Ainsi l'ordre des Templiers fut reconnu.

C'est au cours de ce voyage qu'apparurent en France les premières maisons de l'ordre : en Picardie, en Champagne, en Poitou et dans toute l'Aquitaine.

L'ordre comprenait quatre classes :
- Les chevaliers, qui devaient être nobles.
- Les écuyers, les frères lais, qui étaient les sergents et soldats.
- Les chapelains et prêtres qui formaient le clergé de l'ordre.
- Les commandeurs à la hiérarchie fortement structurée, dont le grand maître avait rang de prince.

Leur devise, inscrite sur leur étendard noir et blanc, appelé Beauséant, était : "Non nobis, Domine, sed nomini tuo da gloriam" et le sceau de l'ordre représentait un cheval monté par un ou deux cavaliers avec ces mots : "Sigillum militum Christi".

En Orient, les Templiers formèrent l'avant-garde des armées chrétiennes. Leur rôle fut donc déterminant dans tous les engagements militaires des Croisades.
Outre leur mission particulière de protéger et d'aider les pélerins, les Templiers reçurent la garde de plusieurs forteresses en Terre Sainte, et les chroniqueurs du temps nous ont laissé des récits émerveillés sur ces chevaliers qui savaient combattre, se déplacer et vivre dans une discipline parfaite.

 

Les Templiers jouèrent aussi un rôle prépondérant dans les croisades d'Espagne contre les Maures. Le fondateur de l'ordre avait compris la nécessité de joindre les efforts de ses chevaliers religieux à ceux des Hospitaliers. De nombreuses expéditions étaient parties d'Aquitaine et les contingents des Templiers d'Angoumois ne manquèrent pas à l'appel.

Ils furent récompensés de leurs nobles services par de nombreuses donations. C'est ainsi qu'en Occident ils devinrent de grands propriétaires terriens. Ils surent s'enrichir encore davantage en se faisant les banquiers du pape, des rois, des princes et des particuliers. C'est à leur ordre qu'il incomba de financer presque exclusivement les croisades, tache considérable qu'ils étaient seuls à assumer rigoureusement. Leurs temples, ou commanderies, véritables forteresses, constituaient des coffres-forts inviolables. A leur puissance militaire et religieuse s'alliait donc une puissance financière énorme.

Cet ordre du Temple était ouvert à celui qui faisait voeu de chasteté, d'obéissance et de pauvreté. Nous redirons que Saint Bernard avait, dès sa naissance, senti et soutenu la force d'un tel ordre, et la règle du Temple, après s'être rapprochée de celle de Saint Augustin, adopta celle, très proche, des Cisterciens.

De plus, l'ordre des Templiers relevait directement de l'autorité du pape, et cette indépendance vis à vis de toute autorité épiscopale ne pouvait aller sans inquiéter le clergé.

Dans sa bulle "Omne Datum Optimum" de 1139, que l'on considère comme la charte de l'ordre, le pape Innocent II avait accordé au commandeur Robert de Craon le droit "...de construire des oratoires dans tous les lieux rattachés au Temple, pour que vous et vos familiers y puissiez entendre l'office et y être enterrés. Car il est indécent et périlleux aux âmes que les frères profès, en allant à l'église, doivent se mêler à la tourbe des pécheurs et des fréquentateurs de femmes".

Les statuts de l'ordre, ou "retrais", rédigés avant 1187, nous donnent de précieux renseignements sur les fonctions des commandeurs de l'ordre du Temple.
Les pouvoirs de ces derniers ne pouvaient dépasser les limites de la commanderie sur laquelle ils avaient toute autorité. Ces commandeurs étaient placés sous l'autorité d'un commandeur de province, et ils ne pouvaient entreprendre l'édification d'une construction neuve "de pierre ni de chaux ni de mortier" sans en référer au maître. Cependant, ils pouvaient réparer ou reconstruire les bâtiments qui se détérioraient dans leur propre commanderie.

Les commanderies de province devaient procurer à l'ordre les fonds vitaux. Ces vastes domaines qu'étaient les commanderies remettaient au commandeur de province, qui les remettait à son tour au trésorier du Temple de Paris, tous les revenus des terres non indispensables a la vie des Maisons, les dons, les legs et les aumônes.

Nos commanderies locales ne demeurèrent donc pas inactives, participant au recrutement des Croisés, aidant à leur franchissement des Pyrénées, assurant leur protection militaire, les assistant jusqu' aux maladreries, veillant à la sûreté et à l'entretien des routes. Le rôle de ces Templiers bâtisseurs de routes et de ponts n'est pas négligeable. C'est ainsi qu'il y eut rapidement dans notre région une maréchaussée semblable à celle qui servait en Terre Sainte.
La participation des commanderies dans l'organisation des croisades, tant en Espagne qu'en Orient, fut la raison même de leur fondation.

Comme les Hospitaliers, les Templiers devaient assister aux cérémonies célébrées par le frère chapelain ainsi qu'aux réunions du chapitre qui avaient en général lieu à la chapelle, après l'office du dimanche.

Dans un premier temps, ainsi que le préconisait la bulle "Omne Datum" dans le passage déjà cité, les chapelles des Templiers leur furent exclusivement réservées. A partir de 1159, il en fut autrement, car les fidèles qui avaient offert des dons furent autorisés à participer aux offices des Templiers, dans des chapelles qui eurent alors besoin d'être agrandies. De même, des sépultures de donateurs furent tolérées dans les cimetières jusque là réservés aux seuls moines-soldats. Le clergé paroissial conçut une jalousie certaine devant l'afflux des fidèles dans les lieux de culte et de sépulture des Templiers.

Nous devons insister sur la grande fortune de l'ordre, dont la cause était le rôle même joué par les Templiers au cours des Croisades, rôle vivement encouragé alors par le pape qui leur avait accordé tant de privilèges.

Mais l'élan des premières Croisades devait s'effriter rapidement, les demandes de secours à l'Occident restant souvent sans effet, et bientôt les royaumes Francs de Terre Sainte furent reconquis par les Musulmans. Jérusalem tomba en 1187, pour ne revenir que très brièvement aux mains des Chrétiens.
Les ordres religieux militaires et hospitaliers tentèrent de se maintenir en Orient, combattant pour défendre les hôpitaux et les places fortes confiés à leur garde.
La dernière place chrétienne, Saint-Jean-d'Acre, tomba aux mains des Musulmans le 28 mai 1291, après une hérolque résistance dans le couvent des Templiers. Les dernières places, Tyr, Sidon, Tortose furent ensuite évacuées.
Les ordres militaires et hospitaliers se retirèrent sur l'île de Chypre avant de retrouver une place fixe. Les Templiers choisirent pour chef d'ordre la Maison du Temple de Paris.

Il est évident qu'après avoir contribué à débarrasser l'Espagne de la présence musulmane, qu'après avoir essuyé tous les désastres qui mirent un terme aux Croisades, la mission des Templiers était plus ou moins terminée. Par ailleurs, cet esprit mystique et ascétique qui avait rempli Saint Bernard d'admiration avait disparu. Demeurait la puissance militaire et financière.

Les privilèges et la richesse dont jouissait l'ordre du Temple ne tardèrent pas à allumer la jalousie des plus grands. De plus, l'orgueil des Templiers n'était pas fait pour désarmer leurs ennemis. Des préjugés violents, de plus en plus opiniâtres s'élevèrent contre l'ordre qui eut rapidement à souffrir dans son prestige, comme tous les autres ordres militaires, des désastres des Croisés en Orient. Des calomnies obscures s'élevèrent contre les Templiers, puisqu'on alla jusqu'à les accuser d'intelligence avec les Musulmans.
Des légendes infâmantes couraient sur leur moralité, leurs moeurs, leur avidité, parfois compromis par des frères peu respectueux de la règle de l'ordre et dont les excès donnèrent naissance à des proverbes tels que : "Boire comme un Templier", "Jurer comme un Templier" par exemple. Ces mêmes légendes obscures couraient sur le mystère de leurs chapitres dont les assemblées passaient pour être des scènes d'idôlatrie et de débauche.
D'ailleurs, même les esprits les plus éclairés reconnaissaient la nécessité d'une réforme des ordres militaires à l'issue des Croisades. Cependant, rien ne pouvait laisser prévoir la fin rapide et tragique des Templiers.

Le drame éclata avec le règne de Philippe le Bel, roi de France,dont les besoins financiers et la cupidité ne pouvaient s'accommoder d'une telle situation. La toute-puissance temporelle et financière de l' ordre était intolérable au roi de France et à son proche entourage. Le roi avait déjà frappé les Juifs, et il vit dans les Templiers une proie plus belle encore.

Dès 1305, des gens de l'entourage royal pensaient à confisquer les biens de l'ordre du Temple. Des négociations s'engagèrent avec le pape Clément V qui tergiversa. Enfin, le 13 octobre 1307, à l'instigation de Guillaume de Nogaret, homme d'état tout puissant proche du roi, Jacques de Molay, le grand maître, et tous les Templiers du royaume furent saisis par les officiers royaux, au nom de l'Inquisition, et sur l'accusation d'hérésie. Pour obtenir les aveux nécessaires, les inquisiteurs multiplièrent les plus atroces tortures.
C'est ainsi que de grands dignitaires du Temple avouèrent des crimes dont, bien entendu, ils n'étaient pas coupables. Certains avouèrent le reniement du Christ, la pratique de moeurs contre nature qu'on leur imputait; Jacques de Molay luimême avoua sous la torture avoir craché sur la croix...

Le pape s'émut, tenta de venir au secours de l'ordre, mais la puissance royale l'emporta. Guillaume de Nogaret obligea Clément V à céder en convoquant à Tours les Etats Généraux qui, en 1308, déclarèrent passibles de mort tous les Templiers.
Clément V fit alors comparaître l'ordre devant le Concile de Vienne, et par la bulle du 3 avril 1312, il en prononça la suppression, mais sans qu'il y eût condamnation effective de l'ordre par l'Eglise.

Mais, de son côté, Philippe le Bel avait déjà fait condamner les Templiers par des conciles provinciaux, et nombre d'entre eux avaient péri sur le bûcher après avoir rétracté des aveux arrachés sous la torture.
En même temps, le roi avait fait saisir tout le numéraire accumulé dans les commanderies, et avait fait occuper les biens des Templiers. Ces biens ne devaient être concédés aux Hospitaliers, tels que les chevaliers de l'ordre de Malte, que sur le paiement de lourdes indemnités, suivant la décision du concile.

Dans certains autres royaumes d'Europe, tels que l'Angleterre, l' Espagne, l'Allemagne, les princes agirent de même : suppression de l'ordre des Templiers, confiscation de leurs biens, mais sans avoir recours aux supplices et exterminations tragiques commis en France.

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