Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 13, Juin 1992

- UN CAS DE FOLIE A MONTBRON SOUS L'EMPIRE -

 

Le 20 juillet 1808, le maire de Montbron dresse un procès-verbal au sujet de la folie de François Trufandier dit Maillet, habitant de Montbron. Suite à ce procès-verbal, le Tribunal Civil de Première Instance de l'arrondissement d'Angoulême rend le jugement suivant sur demande du Procureur Impérial : le Tribunal ordonne qu'un conseil de famille soit formé et convoqué par le Juge de Paix de Montbron pour donner son avis sur l'état mental et la situation matérielle de François Trufandier, le 5 août 1808.
La délibération du conseil de famille a lieu le 21 août 1808, et c' est l'étude de son compte-rendu dressé par le greffier du Juge de Paix de Montbron qui nous attache. Nous en livrerons la transcription intégrale puis y ajouterons quelques commentaires.

"Le vingt et un août mille huit cent huit, nous, Michel Marchadier, avocat, juge de paix et officier de police judiciaire du canton de Montbron, ayant avec nous notre greffier ordinaire, en exécution du jugement rendu par le Tribunal Civil de l'arrondissement d'Angoulême, le cinq août présent, sur le réquisitoire de Monsieur le Procureur Impérial près ledit tribunal, relativement à l'état de folie et fureur du nommé François Trufandier dit Maillet, originaire de la commune de Montbron, certain qu'il sera convoqué par et devers nous, Juge de Paix commis à cet effet, un conseil de famille dudit Trufandier, pour donner son avis sur l'état de la personne de ce dernier, ainsi que sur ses facultés personnelles et celles de sa famille. En conséquence de la susdite commission, ayant convoqué à ce jourd'hui les deux frères, l'oncle dudit Maillet, et à défaut d'autres parents connus, trois voisins et amis dudit Maillet, sont comparus en effet : Jean Trufandier, colon au village de Saint-Sauveur, commune de Marthon, âgé d'environ trente-cinq ans; autre Jean Trufandier aussi colon au lieu de Chez Persavaud, commune de Montbron, âgé de trente et un ans, tous les deux frères germains dudit Maillet; Martin Trufandier, colon au village de Lachaize, commune de Vouthon, oncle paternel dudit Maillet, et à défaut de parents maternels connus, Jean Blanchard, bordier au lieu de Sainte-Catherine, susdite commune de Montbron; François Brun, métayer au lieu de Chez Rousseau, même commune, et Jean Deborde, aubergiste demeurant en la ville de Montbron, chez lequel ledit Maillet a demeuré en qualité de domestique environ deux ans, de la maison duquel il est sorti il y a environ dix mois, ces trois derniers, amis et voisins dudit Maillet, et en cette qualité, ayant une connaissance particulière tant de son état moral que de ses facultés nécessaires et de celles de sa famille.

Lesquels six parents et amis constitués en assemblée de conseil de famille sous notre présidence, conformément à la loi, et ayant délibéré sur les deux objets qui doivent faire la nature de leurs délibérations d'après le jugement du cinq août présent mois dont lecture leur a été faite par notre greffier, la majorité de ses membres et notamment nous, Juge de Paix, a connaissance que ledit Maillet donna pour la première fois, il y a environ trente ans, des marques de folie par les extravagances qu'il faisait dans la ville de Montbron et qui attroupaient les enfants autour de lui.

Les dits deux Trufandier ses frères ont attesté que leur mère le fit saigner, ce qui vraisemblablement ayant opéré un bon effet, ledit Maillet revint à un état de tranquillité jusqu'aux premières années de la Révolution, à laquelle époque, il fit encore quelques fredaines. Il s'enrôla et partit pour la Vendée, il ne revint au pays qu'au bout de trois ans.

Il parut alors encore tranquille et entra en qualité de domestique chez le sieur Desvergnes Fontverte, où il demeura en deux reprises l'espace de trois ans. De là, il entra en la même qualité dans 1' auberge dudit Desbordes, l'un des délibérant, où il est resté jusqu'à son mariage. Et pendant tout ce temps-là, il n'a manifesté aucun trait de folie.

Mais s'étant marié il y a environ onze mois, sa tête s'est de nouveau détraquée, soit par des sentiments de jalousie qu'il a manifestés, soit par l'effet naturel de la désorganisation de son cerveau. Mais on a remarqué que cette désorganisation ne se manifestait que quand ledit Maillet était épris de vin.
Jean Maillet le jeune, son frère, et l'un des délibérants, a dit que Maillet, il y a un mois aujourd'hui, s'étant rendu à la foire de Marthon, d'où lui déclarant, où était la femme dudit Maillet avec son enfant qui pleurait, il leva son bâton pour frapper sadite femme à cause des pleurs de l'enfant qui n'avait que quinze jours, mais le frère retint le bâton et l'empêcha de frapper.
Cependant, le conseil n'a été témoin d'aucun acte d'ailleurs de fureur de la part dudit Maillet.

Les effets de sa folie sont de crier beaucoup en disant ou faisant des extravagances qui excitent la risée des enfants qui se réunissent autour de lui et le suivent. Cependant, le conseil présumant qu'à la longue cette même folie pouvant dégénérer en fureur, il serait peut-être dangereux pour la société de le laisser divaguer.

Quant aux facultés de la famille et à celles dudit Maillet, il est notoire qu'aucun de ses divers membres, ni lui, ni aucun de ses pa-rents connus n'ont de moyens pour lui fournir des aliments, tous sont chargés de famille, l'oncle a trois enfants, l'un de ses frères quatre et le second frère sept. Et tous n'ont aucune espèce de bien connu et ne vivent que du travail de leurs bras.

De tout quoi, nous Juge susdit avons dressé le présent acte a Montbron en notre hôtel, les jour, mois et an que dessus et ont tous les membres du conseil de famille déclaré ne savoir signer. De cet interpellé, nous avons signé avec notre greffier".

Signé : Marchadier et Marandon greffier.

Note marginale sur la première page de la main de Marchadier :
"L'état habituel de fureur du nommé Trufandier n'étant pas constaté par cette délibération du conseil de famille, il n'y a pas lieu de continuer la provocation de son interdiction d'après l'article 489 et 491 du Code Napoléon. Ecrit en conséquence à Monsieur le Préfet le . . . "

La lecture de ce procès-verbal aura peut-être paru fastidieuse à certains d'entre vous, essentiellement dans sa longue première partie. C'est volontairement que nous nous sommes gardé de résumer ou d'abréger, ceci dans le but de montrer la complexité de toute la procédure : en effet, grâce au Code Napoléon, il était impossible de faire interner qui que ce soit sur la seule demande d'un maire, et cette complexité même de procédure était un garant de la sécurité des personnes. Revenons au procès-verbal de la délibération du conseil de famille.

Le juge Marchadier ainsi que les divers membres du conseil de famille se livrent donc d'abord à la description de la maladie mentale du pauvre Maillet. Puisqu'il a commencé à donner des signes de déséquilibre dès son enfance, trente ans auparavant, nous pouvons estimer qu'il est alors âgé de quelque trente-sept ans. A ces troubles du comportement dont il souffrait dans son enfance, il semble qu'ait succédé une période de calme relatif lorsqu'il devint jeune homme, encore que la crise de la Révolution ait paru le perturber. Il s'engage alors dans les troupes républicaines qui combattent en Vendée et en revient apparemment normal, alors que l'on aurait pu s'attendre au résultat opposé, comme si, dans la violence extrême d'une situation exceptionnelle, il eût trouvé un exutoire à ses tourments intérieurs .

De retour des guerres de Vendée où il a combattu pendant trois ans, François Trufandier est capable de travailler à peu près normalement comme domestique chez deux maîtres successifs, et ceci pendant des années .

Cependant, ses troubles mentaux ont réapparu, aggravés semble-t-il, à la suite de son mariage survenu moins d'un an auparavant. La naissance d'un bébé ne l'a pas apaisé et ses crises de folie violente éclatent quand il boit plus que de raison. La jalousie maladive qui l'habite le pousse sans doute à boire davantage.

Un mois auparavant, à l'occasion de la foire de Marthon où les Trufandier s'étaient rendus, François, sa femme portant son bébé de deux semaines et l'un de ses frères, un drame de la démence a failli éclater. Cet éclat de violence meurtrière est le seul auquel se soit livré le malheureux Maillet. Suit une description des manifestations de la folie de François Trufandier, qui sont, en fait, très semblables à ce qu'elles étaient dans son enfance : sorte de délire verbal et gestuel qui attire les enfants moqueurs du voisinage. Nous sentons peser sur ses proches la peur, l'angoisse. Maillet deviendra-t-il dangereux pour la société si son état va empirant ?

Le juge Marchadier examine ensuite, de concert avec les membres de la famille de François Trufandier, les moyens de survie de chacun, et il mesure qu'il est impossible à ses frères et oncle de subvenir aux besoins matériels d'un homme ne pouvant plus travailler à cause de sa maladie mentale. C'est que les Trufandier sont de pauvres gens qui gagnent leur pain du seul travail de leurs bras, et qui, de plus, sont tous chargé de nombreux enfants.

Ces raisons expliquent sans doute pourquoi, contrairement à la demande du maire de Montbron, le juge Marchadier estime que François Trufandier ne relève pas de l'internement car il allègue que son "état habituel de fureur" n'a pas été constaté par le conseil de famille. Dans ce but, il utilise deux articles très précis du Code Napoléon. C'est ce que mentionne la note marginale ajoutée de la main de Marchadier au procès-verbal relatant la délibération du conseil de famille.

Là s'arrête notre documentation. Il est difficile de ne pas se poser un certain nombre de questions relatives à la suite de la vie de François Trufandier, à celle de sa femme et de son enfant...

Sources : Archives Fils Dumas-Delâge.

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