Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 13, Juin 1992

- L'EAU DANS LES CROYANCES POPULAIRES LES PRATIQUES RELIGIEUSES, LE LEGENDAIRE -

 

Le Limousin est le pays de l'eau sous toutes ses manifestations naturelles. Les précipitations y sont abondantes, les plus faibles s'élevant annuellement à 800 mm et les plus fortes pouvant atteindre 1500 mm en certains points de la Montagne limousine.
Aussi, un dense réseau de modestes cours d'eau existe-t-il; les sources jaillissent partout, et les marécages s'étendent, favorisés par la mollesse du relief et l'imperméabilité des sols.
Bien que ce Limousin, "tout mouillé d'eaux vives" comme l'écrivaient joliment les frères Tharaud, ne semble pas pouvoir être menacé de sécheresse, les pluies capricieuses, irrégulières, demeurant absentes pendant de longs mois, les rivières aux brusques crues et aux forts étiages marquent la région d'une double contradiction : excès et manque, ceci sans qu'aucune prévision ne soit possible, ni à l'échelle de l'année, ni à celle des saisons.
C'est la raison pour laquelle les Limousins du passé comme ceux d'aujourd'hui durent lutter et luttent toujours contre cette eau redoutée dans sa surabondance et son absence, cette eau qu'ils vénèrent et domestiquent car elle est vitale et fécondante.

Dans ce vieux pays celtique qu'est notre Limousin, comment ne pas être sensible au rôle profond de l'eau dans les croyances populaires, les pratiques religieuses, dans tout le légendaire dont était tissée la vie quotidienne traditionnelle.

Dans la plupart des civilisations, pour ne pas dire toutes, l'eau comme l'arbre et le rocher étaient des éléments sacrés. Les sources, les fleuves, les lacs étaient la demeure de divinités quand ils n'étaient pas eux-mêmes des divinités. C'est que les eaux sont à 1' origine de toute vie, et riches de toutes les potentialités de la fécondité .

Ces eaux avaient le pouvoir de rajeunir, assurant la vie éternelle : c'est pourquoi l'immersion dans l'eau symbolisait, dans toutes les grandes mythologies, une régénération physique et surtout spirituelle car elle purifiait. Le baptême chrétien a conservé cette signification venue du fond des âges. Nous pouvons concevoir pourquoi les eaux jouaient un rôle si important dans tous les rites de passage, moment de la naissance, du baptême, de la mort.

Les eaux étaient guérisseuses, car dans la pensée "primitive", la maladie était une punition des dieux ou de Dieu, qui sanctionnaient ainsi les fautes des hommes oublieux de leurs devoirs envers eux. Dans les civilisations antiques, telles les civilisations grecque ou égyptienne, les prêtres étaient également médecins.
La civilisation rurale traditionnelle limousine, héritière de la civilisation celtique, connaissait ces vérités premières, qui faisaient intervenir l'eau dans nombre de pratiques médicales.

Comment ne pas penser au culte des fontaines guérisseuses dont nous avons déjà parlé. Dans la plupart des cas, lieux de culte pré-chrétien, elles furent récupérées par le christianisme, et c'est de la volonté et du geste d'un saint qu'on les dit nées. Nombre d'entre elles possèdent des vertus thérapeutiques, et elles passaient pour soulager, guérir les hommes et le bétail.
D'autres possèdent des vertus magiques, procurant un époux aux jeunes filles, la fécondité aux femmes stériles. Dans tous les cas, magie et religion font bon ménage.

Quelle que soit la fontaine à laquelle on veuille s'adresser, la méthode de recherche est identique. C'est une femme, la "recommandeuse" , qui "met de part" et "nomme les bons saints" vers la fontaine desquels les malades devront se tourner pour obtenir la guérison. Il n'est pas fortuit que ce soit une femme et non un homme qui joue le rôle de médiateur magique entre l'eau et celui qui cherche et demande.

Une fois sur place, tout le rituel extérieur : signes de croix, prières, offrandes, déambulations autour de la fontaine, s'accompagne de la démarche essentielle qui consiste à entrer en contact physique avec l'eau sacrée : il faut soit en boire, soit s'en frictionner, soit en emporter une bouteille, soit en mouiller un vêtement appartenant au malade n'ayant pu se déplacer etc...

Mais ces eaux bénéfiques peuvent tout aussi bien être sources de malheur. Tout d'abord, du fait même de leur pouvoir purificateur, elles sont destructrices : pensons au grand mythe du Déluge. Nous pouvons assimiler cette notion à l'existence des "gours" ouverts dans le lit de nos rivières et que la tradition présente comme des lieux d'engloutissement d'êtres humains, de bétail, d'objets, en châtiment d'une faute. Des églises seraient englouties et le tintement des cloches ainsi immergées serait toujours annonciateur de malheur, de mort.

Autre manifestation symbolique des ravages d'une rivière en crue, un animal monstrueux tel la Grande Goule à Poitiers, la Tarasque à Tarascon, dévaste le pays jusqu'à ce qu'un saint intervienne pour la vaincre : saint Hilaire à Poitiers, sainte Marthe à Tarascon. De telles légendes n'existent pas en Limousin, mais on pourrait en rapprocher celle de la construction du Moustier de Saint-Yrieix-la-Perche. Dans ce cas, l'abbé Arédius parvint à achever la construction de son église après avoir dû déjouer maintes fois les stratagèmes du Diable. Le Malin, alors fou de rage, déclencha un véritable ras-de-marée pour engloutir l'édifice, mais les prières du saint abbé furent assez puissantes pour réussir à enfermer dans les profondeurs de son Moustier toujours debout, un "bras de mer" : sans doute une nappe d'eau souterraine d'une grande ampleur.

Il existait au fond des puits une "Vieille" qui s'y cachait afin de voler les petits enfants assez hardis pour se pencher sur la margelle. Ces puits sont aussi dangereux que tous ces marécages où l'on s'enlisait pour avoir voulu suivre un feu follet...
Certaines nuits, il n'était pas bon de passer auprès de mares où 1' on rencontrait ces "laveuses de la nuit", condamnées à laver un linge qui ne serait jamais blanc, car on y perdait la vie.

Les manifestations météorologiques de l'eau sont ambivalentes : tantôt fécondantes, tantôt catastrophiques. Dans ce dernier cas, depuis des siècles, génération après génération, des techniques variées ont été mises en oeuvre pour s'en protéger.

L'orage, ce grand destructeur de récoltes, est particulièrement redouté du paysan, et de temps immémoriaux. Les Gaulois ne redoutaient ils pas que le ciel leur tombât sur la tête ? Dès que l'orage menaçait, le sacristain ou n importe quel homme du village se précipitait à l'église pour y sonner les cloches à toute volée. L'ouragan, assimilé à une puissance maléfique au service de Satan se dissipait, comme dompté par le carillon de ces objets bénis.

On pouvait également "couper" l'orage avec une efficacité assurée, en brandissant une hache avec laquelle on faisait le signe de la croix, en dirigeant le tranchant vers celui-ci, et en même temps, il fallait dire par trois fois :
"Sainte Barbe, gardez-nous de ce qui s'approche, Sainte Barbe, Sainte Croix, le Bon Dieu ait pitié de nous !"

En voici une autre version :
"Sainte Barbe, sainte fleur,
Vous qui protégez les pauvres pécheurs,
Si je le dis trois fois,
Vous obtiendrez que l'orage ne tombe ni sur moi, ni sur personne".

C'est que sainte Barbe, patronne des pompiers, des artificiers, etc, tous gens ayant rapport avec des explosions, aurait le pouvoir de détourner l'orage et on sait l'invoquer par une prière appropriée.

Toujours contre l'orage, il était bon de mettre au feu des herbes de la Saint-Jean, ou des bleuets, d'allumer le cierge de la Chandeleur, d'avoir recours a certaines fontaines spécialisées...

Comme nous l'avons signalé en introduction, les pluies qui tombent à un moment inopportun ou bien celles qui se transforment en averses diluviennes sont une réalité courante en Limousin. Ce qui est aujourd'hui une grave gêne pouvait être autrefois un vrai désastre, entraînant disette, famine et mort de populations. Dans de telles circonstances, à qui pouvait-on faire appel, si ce n'est au saint de la paroisse, et mieux encore, à saint Martial ou à saint Martin.

Cependant, il semble que la grande préoccupation du paysan autrefois était plus le manque d'eau que sa surabondance. Contre la sécheresse il existait un arsenal de moyens de lutte beaucoup plus riche que contre les excès de précipitations.
Selon une certaine loi de l'ambivalence, un saint capable d'arrêter la pluie avait le pouvoir de faire cesser une grande sécheresse. Dans l'un et l'autre cas, par exemple, les habitants de Glandon avaient recours à saint Yrieix.

Il est assez surprenant de constater que cette séculaire confiance dans les pouvoirs de certains saints n'a pas disparu avec notre civilisation matérialiste et rationaliste : c'est ainsi que le 3 août 1896, devant une sécheresse inquiétante, toute la paroisse de Magnac-Laval se groupa derrière les reliques de saint Maximin, et la pluie tomba enfin dans les heures qui suivirent.

Il est d'autres lieux où le cortège se rendait directement à la chapelle où reposait la statue du saint jusqu'à une source ou une mare consacrée de temps immémorial à cet usage. On trempait alors dans l'eau sacrée la statue du saint en l'implorant de faire revenir la pluie. Peut-être faut-il considérer qu'il existe, entre le saint, ancêtre mythique de la communauté et celle-ci, un contrat qui exige une protection effective du saint répondant aux prières, à la vénération des fidèles.
Il est intéressant de voir qu'il est nécessaire de plonger une ou plusieurs fois dans l'eau la statue du saint comme si l'on voulait régénérer à ce contact ses forces taries. Et tout comme la statue qui ressort de l'eau trempée, il est d'usage que chacun soit à son tour inondé et ruisselant de pluie en rentrant de cette cérémonie. Peut-être sommes-nous alors dans un univers si irrationnel qu'il met en marche tout un inconscient collectif qui remonte à la nuit des temps néolithiques. Il est évident que dans ce genre d'opération, les fontaines de dévotion jouent toujours un rôle de base.

Ces gours, ces mares à laveuses de la nuit, ces fontaines de dévotion, ces statues de saints, ces mégalithes aussi parfois, parce qu'ils entretenaient les étroits rapports avec l'eau, étaient autant de points de repère mythiques qui constituaient quelques-uns des éléments d'une histoire véritablement sacrée de la paroisse. Ils dessinaient une sorte de géographie sacrée, connue de tous, ils délimitaient avec netteté le territoire familier, sécurisant du groupe, en dehors duquel commençait le domaine des autres, qui pouvait être inquiétant, hostile même.

Sources : "L'eau en Limousin : pratiques, techniques, usages, croyances" par François Guyot. La Lettre du C C S T I Limousin. N°4. 1990.

 

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