Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 13, Juin 1992

- LE LOGIS DE BELLEVILLE A BUSSIERE-BADIL -

 

Le logis de Belleville, proche de l'église, est situe à l'angle nord-ouest de la place de la Pile, soit de la fontaine. Malgré de très importants remaniements, nous pouvons le dater de la fin du 15ème s. ou du début du 16ème s.

 

La façade sud, visible de la route, a conservé une tourelle d'angle à laquelle fut rendue une toiture en poivrière. La porte et les vastes fenêtres qui rythment cette façade ont été ouvertes soit à la fin du 18ème s. soit au début du 19ème s. si ce n'est à notre époque pour certaines d'entre elles, et donnent au logis une apparence de maison bourgeoise bien éloignée de celle du logis Renaissance d'origine. Dépourvue de caractère, cette façade possède un rez-de-chaussée et un étage. La toiture a visiblement été intégralement reconstruite lors de ces aménagements tardifs. Nous n 'insisterons pas sur la grande grille 19ème et son portail qui bordent la route.

La tourelle d'angle, tourelle d'escalier, a été dotée au 20ème s. en même temps que de sa toiture, de deux petites bretèches en ciment du plus mauvais effet, tandis que les linteaux neufs de certaines fenêtres de la façade recevaient des blasons sculptés dans la pierre, parfaitement incongrus. Nous ne nous attarderons pas davantage sur cette façade sud, car elle a perdu tout caractère et même tout charme, du fait de trop nombreuses reconstructions successives qui l'ont entièrement dénaturée.

Il en est tout autrement pour la façade nord du logis, invisible de la route, difficilement accessible, et dont rien ne peut laisser soupçonner l'intérêt. Elle a par chance échappé à toute reconstruction, et en la contemplant, nous avons le sentiment de nous trouver devant le véritable logis de Belleville.

Le côté nord présente trois niveaux, car en raison de la pente du terrain, le rez-de-chaussée de la façade sud correspond au nord à un premier étage.

Une belle tourelle couronnée de trois bretèches et d'une vétuste toiture en poivrière se dresse en son centre, et la porte d'entrée du corps de logis est située au niveau du premier étage. On y accède par un escalier collé contre le mur et protégé par un parement. Le linteau de cette porte est surmonté d'un blason soutenu par deux animaux stylisés, mais, malheureusement, celui-ci a été martelé.

Toutes les fenêtres de cette façade et de la tour sont intéressantes car visiblement d'origine. Certaines possèdent des meneaux transversaux et des appuis moulurés.

Il est évident que la disparition de la haute toiture d'origine en bâtière ôte beaucoup de son caractère au logis vu du nord, mais celui-ci, bien qu'en très mauvais état, possède l'avantage incomparable d'être authentique. Malgré son état de délabrement, le logis de Belleville demeure beau sous cet angle, alors qu'il nous apparaît d'une grande médiocrité vu de sa façade sud, tellement rénovée, surtout au 20ème s.

Des dépendances disparates, pouvant dater des 18ème et 19ème s. ont été greffées tout autour, et nous ne pouvons pas dire que leur présence flatte particulièrement le vieux logis.

Nous ignorons tout de l'état intérieur de cette demeure, mais si nous en jugeons par les aménagements outranciers de sa façade sud et de sa tourelle d'escalier, nous pouvons avancer que des travaux de réfection eurent lieu à notre époque, succédant sans doute à des aménagements plus anciens, ce qui laisse à penser qu'il reste peu du vieux logis noble du 16ème s.

 

 

Derrière le logis de Belleville coule un petit ruisseau, le Banaret, et sa présence ajoute encore au charme de la façade nord dont nous avons évoqué la beauté et la vétusté.

Nous avons de fortes raisons de penser que la construction du logis noble de Belleville est due à Jean Hélie de Colonges, prieur de 1' abbaye bénédictine de Bussière-Badil depuis 1481. Le fief de Belleville appartenait au prieur, et nous pouvons donc dater cette construction soit de la fin du 15ème s. soit du début du 16ème s. En 1514, Jean Hélie de Colonges acheta aux Vigier leur important fief de Feuillade dont le château était situé au bourg, tout près de l'église. Nous supposons que c'est lui qui donna ce nom de Belleville à son nouveau domaine, sans doute à cause de son attachement pour son fief de Belleville à Bussière-Badil.

 

Jean Hélie de Colonges fut sans doute le plus illustre de tous les prieurs de l'abbaye de Bussière-Badil. De haute naissance, il était fils d'Antoine Hélie de Colonges et d'Ysabelle de La Goublaye. Cette famille posséda le marquisat du Bourdeix et la châtellenie de Piégut. Le prieur est parfois qualifié du titre de "seigneur du Bourdeix".

Les armes des Hélie de Colonges sont les mêmes que celles des Pompadour : "d'azur à trois tours d'argent" (de Froidefond).
On les trouve sculptées sur les églises du Bourdeix, de Saint-Estèphe, de Pluviers et de Bussière-Badil.

Jean Hélie de Colonges, licencié en droit, protonotaire apostolique, fut nommé en même temps prieur de l'abbaye de Bussière-Badil et du prieuré de Montbron.

Comme tout seigneur bien né, à une époque où les bénéfices ecclésiastiques s'achetaient, Jean Hélie de Colonges en cumula de nombreux particulièrement avantageux.
En 1482, un an à peine après sa nomination à Bussière et à Montbron, le prieur devint premier abbé commandataire de Dalon, dont il fut le dix-neuvième abbé. Situé non loin de Hautefort, Dalon, ce prestigieux monastère bénédictin, n'a pas survécu à la révolution de 1789.
En 1489, Jean Hélie de Colonges devint abbé de Tourtoirac et en 1530, il conservait encore ce titre.

La fortune de Jean Hélie de Colonges était considérable. Les revenus de ses bénéfices ecclésiastiques, les dîmes, les rentes seigneuriales perçus en Limousin, en Angoumois et en Périgord firent de lui l'un des personnages les plus importants de la région, sans compter la fortune et le rang de sa famille.
Cependant, il serait injuste de ne parler que de sa fortune en omettant sa générosité magnifique. Ses donations furent multiples et s'étendirent à toutes les cures, tous les prieurés, toutes les abbayes d'où il tirait ses bénéfices. Cet homme d'Eglise fut tout ensemble un grand seigneur, tant par sa naissance que par son style de vie.

Au terme de sa vie, il rédigea deux testaments successifs, l'un en septembre 1530, l'autre en avril 1534. Il s'y montrait d'une grande générosité et y prévoyait des obsèques d'une pompe extrême. Il mourut quelques jours après son dernier testament et fut inhumé devant l'autel de la Sainte Vierge dans l'église de Bussière-Badil.

Si le logis noble de Belleville fut édifié par Jean Hélie de Colonges et s'il lui donna de si belles proportions, nous pouvons en conclure que ce fut là sa résidence favorite. Mais comme pour tous les abbés commandataires, nous ne saurions penser que ce logis fut 1' unique résidence de l'illustre prieur qui possédait d'autres biens, a commencer par le château de Belleville à Feuillade, ou bien le logis noble du Bourdeix par exemple.

Après la mort de Jean Hélie de Colonges, l'histoire des propriétaires du logis de Belleville manque quelque peu de précision.
Ce domaine aurait appartenu à la famille Lajamme pour passer à la famille Thibaud.

Le domaine de Belleville passa ensuite à Hélie de Labrousse, sieur de Chabans, à la fin du 17ème s. ou au début du 18ème.
Les Labrousse sont une vieille famille de la noblesse périgourdine. Hélie de Labrousse, sieur de Chabans, légua Belleville à son fils, François de Labrousse, sieur des Granges, le 6 février 1710. Ce dernier était gendarme de la garde du roi.

Nous pensons que la famille Labrousse conserva le domaine jusqu'à la révolution de 1739 et que celui-ci fut vendu en bien national. Si nous considérons le martelage du bel écusson de pierre qui surmonte la porte de la façade nord du logis, ceci nous confirme dans notre opinion.

Au 19ème s. nous trouvons les de Masfrand possédant le logis de Belleville.
Cette famille de vieille noblesse originaire du fief de La Domaize près de Piégut, avait de nombreuses branches, dont certaines appartenaient à la bourgeoisie.
Les armes des de Masfranc sont : "de sable au lion d'or tenant une épée haute d'argent en pal, au chef d'or chargé de trois étoiles d'azur". (de Froidefond).

Dans la première partie du 20ème s. le logis de Belleville était la propriété d'une famille Callendreau.

Cette demeure appartient aujourd'hui à d'autres propriétaires auxquels elle doit la réfection de sa façade sud et celle de sa tourelle d'escalier, sans compter d'importants aménagements intérieurs.

 

Sources :
- La Baronnie de Marthon. Abbé Mondon.
- Piégut et ses environs. Bussière-Badil. Abbé Farnier; 1938.

 

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