Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 13, Juin 1992

- UNE ORDONNANCE SOUS LA REGENCE -

 

"Les précautions que Monsieur de Nadaillac doit prendre pour son mal consistent en régime plus qu'en autre chose.

Sa boisson ordinaire sera d'une tisane avec la racine de fragon (1) et de chiendent et sur chaque prise on mettra une dragme (2) de cristal minéral (3).

Le matin à son lever il prendra une écuellée d'eau chaude, et une heure après un bouillon, quatre heures après, il dînera.

Trois heures après le dîner on lui donnera encore une écuelle d'eau chaude, et le soir il soupera légèrement à cinq heures.

A l'entrée de la nuit, il lui faut donner un grand verre d'émulsion avec les semences froides (4), les amandes et une once de sirop de nymphéa (5) dans sa tisane.

Il serait aussi avantageux qu'il prît chaque jour un lavement d'eau tiède et qu'il le gardât longtemps.

Si après huit ou dix jours d'usage de ce régime la douleur de tête ne cessait pas et que l'appétit ne revint point, on le purgerait et on pourrait lui appliquer deux fois la semaine cinq ou six sangsues autour du col.

La purgation dont on doit se dervir sera faite de deux dragmes de séné (6) et d'une demie dragme de bonne rhubarbe (7) infusées pendant la nuit dans un verre et demi de sa tisane. L'infusion étant passée on y démêlera et fera un peu bouillir la moëlle de la moitié d'un bâton de casse (6). On coulera encore la liqueur et on y fera fondre une once de manne (8). Ensuite on y dissoudra six grains de julep (9) en fine poudre et on donnera le remède en observant le régime ordinaire.

Signé : Bouniton pour Monsieur de Nadaillac le 18 septembre 1719.

S'il paraît que Monsieur de Nadaillac ait des vers comme il est à soupçonner, le soir devant qu'il ne prenne la médecine, on aura soin de lui donner trente grains de graine aux vers mise en fine poudre et pliée dans quelque morceau de confiture.
Qu'il n'aille point au soleil et qu'il ne fasse pas de grands exercices" .

(1) fragon : plante dont l'espèce la plus connue est le fragon épineux ou petit houx. Son rhizome constituait une des cinq racines apéritives de l'ancienne pharmacopée. (2) la dragme ou drachme : 1/8 d'once, soit un peu moins de 4 grammes, l'once pesant environ 30 grammes.
(3) cristal minéral : nom donné au nitre fondu et coulé en plaques.
(4) semences froides : on distinguait les semences chaudes et majeures (ache, ammi, carotte et persil) et les semences froides majeures (concombre, melon, courge et citrouille).
(5) nymphéa ou nénuphar : son rhizome a des propriétés astringentes.
(6) le séné et la casse sont des purgatifs. Le bâton de casse était le nom donné à la gousse de cette plante.
(7) la rhubarbe est un laxatif. L'usage de ces plantes était si courant, qu'on en avait fait un proverbe : "Je vous passe la casse, passez-moi le séné" ou : "Passez-moi la rhubarbe, je vous passerai le séné", ce qui signifiait: Je vous fais une concession, faites-m'en une à votre tour.
(8) la manne : nom donné à la résine de divers arbres et en particulier du frêne. Sucrée et soluble dans l'eau et l'alcool, elle était utilisée, elle aussi, comme purgatif.
(9) le julep : servait d'excipient; il était composé de gomme arabique, de sucre et de fleur d'oranger.

Autant que l'on puisse en juger, Monsieur de Nadaillac, outre ses maux de tête, devait souffrir de troubles digestifs dûs à une suralimentation certaine. Il n'est pas exclu qu'il ait eu des vers en plus. Le régime prescrit nous paraît, en tous cas, constituer une bonne cure d'amaigrissement.

Sources : Archives de Ferrières.

 

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