Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 14, Août 1992

- MAIN-BASSE SUR LA VENDANGE - VOUTHON - 1685 -

 

L'affaire dont il s'agit ici nous semble assez peu commune. Jacques Sauvo, sieur de La Font, paroisse de Vouthon, ne s'est-il pas vu dérober une partie de sa vendange qu'il faisait faire au Plantier de la Fenêtre, et ceci en plein jour, en sa présence, au vu de nombreux témoins qui travaillaient alors à vendanger ? Cette sorte de "hold up" qui n'avait rien d'improvisé fut perpétré par une bande d'hommes armés, bien connus de tous pour la plupart, le 12 septembre 1685. Nous préciserons que le sieur de La Font était de grosse bourgeoisie et que ses voleurs habitaient presque tous Vouthon.
Lisons la dernière plainte que Sauvo adresse au Lieutenant Criminel d'Angoumois le 16 octobre 1685 :

"Supplie humblement Jacques Sauvo sieur de La Font, disant qu'il nous a rendu plusieurs plaintes des violences et voies de fait, port d'armes et attroupements de nuit, faits par Pierre et Jean Trufandier frères, avec enlèvement des fruits du suppliant, sur lesquelles plaintes le suppliant en a fait information par devant nous...et obtenu décret de prise de corps signifiant aux dits Trufandier et à ces accusés, après des perquisitions de leurs personnes depuis quoi et le douzième de septembre dernier..."

Après cette introduction, Jacques Sauvo relate de nouveau les faits:

"...les dits Trufandier sachant que ledit jour le suppliant avait fait vendanger ses vignes du Plantier de La Fenêtre et que la vendange était dans des barriques défoncées qui sont les vaisseaux desquels on a accoutumé de se servir dans la terre de Montbron, pour mettre la vendange dans le temps de la récolte. Ces dits Trufandier, sur le soir dudit jour, ayant chacun un fusil et pistolet de poche et des épées par leurs côtés, assistés des nommés François Guyon, Imbert, Boisse, Ragot et Delâge, armés de semblables armes, avaient de force et violence enlevé, pris et amené le nombre de huit fûts de barriques pleins de vendange qu'ils avaient amenés où bon leur a semblé, et le lendemain de ladite action, treizième du mois de septembre, assistés des dessus-dits et autres satellites, avaient fait enlever des vignes appartenant au suppliant dans le Plantier de La Fenêtre la vendange qui y restait, avec résolution que si le suppliant ou quelqu'un de sa part s'y fussent présentés de les tuer, qui sont des violences commises ... contre l'autorité du roi et celle de la justice..."

Jacques Sauvo demande que la justice l'aide à recouvrer son bien volé, quitte à ce qu'il faille se livrer à des perquisitions chez tous les habitants de Vouthon, et à pénétrer de force chez quiconque opposerait des portes fermées :

 

"Ce considéré, Monsieur, il vous plaise de nos grâces donner acte au suppliant de sa plainte par continuation aux précédentes plaintes ci-dessus...et lui permettre de recouvrer le vin provenant de ladite vendange, et les huit fûts de barriques où était ladite vendange au temps qu'elle fut enlevée, saisir et déplacer le tout et le déposer en main sûre et à cette fin enjoindre à toutes sortes de personnes de faire ouverture des portes de leurs maisons et bâtiments à la première sommation et réquisition qui leur en sera faite et, en cas de refus, procéder à la levée des fermetures et si besoin est, aux bris et ruptures d'icelles en appelant des voisins et faisant inventaire suivant l'ordonnance et notre jugement exécuté..."
Signé : Sauvo, suppliant.

Les témoignages sont nombreux et ils concordent tous plus ou moins. Charles Rapinot "laboureur à bras demeurant au bourg de Vouthon, âgé de trente-sept ans" relate ainsi les faits; il manque à ce témoin d'avoir tout vu, mais sa déposition est précise :

Charles Rapinot "...vendangeant pour lui, Sauvo accusateur, dans le Plantier de La Fenêtre, avec plusieurs autres en présence dudit Sauvo accusateur, après que ledit Sauvo leur fait vendanger et fait mettre la vendange dans plusieurs barriques, ayant ledit Sauvo sa charrette au bas de la vigne. Le déposant vit que lesdits Jean et Pierre Trufandier frères et François Guyon et trois autres inconnus au déposant arrivent à pied, armés, savoir cinq de fusils et le sixième de deux pistolets, tous ayant leurs épées au côté, lesquels ayant un valet après eux conduisant deux bœufs, emmenèrent dessus la charrette dudit Sauvo accusateur, trois fûts de barriques pleins de vendange appartenant audit Sauvo, à quoi ledit Sauvo dit qu'il se pourvoirait en justice, qui est tout ce que ledit Rapinot témoin a dit..."

La déposition de Jean Fouchier "cordonnier, demeurant au bourg de Vouthon, âgé de vingt-cinq ans" nous semble tout ensemble plus complète et plus savoureuse:

Il déclare "...que, aux vendanges dernières, un certain jour qu'il n'a pu citer, vendangeant avec les autres dans le Plantier de La Fenêtre pour ledit Sauvo accusateur, en présence dudit Sauvo, après que le déposant et autres aient vendangé et mis la vendange dans cinq fûts de barriques, ledit déposant vit arriver dans ladite vigne lesdits Jean et Pierre Trufandier frères, François Guyon, Pierre Delâge et deux autres inconnus au déposant, tous armés d'armes à feu et épées, étant tous à pied, ayant un valet avec eux qui conduisait deux bœufs, de quoi ledit Sauvo fut fort surpris et auxquels ledit Sauvo demanda ce qu'ils cherchaient, qui disent qu'ils voulaient emmener ladite vendange, et en effet, ils firent atteler leurs deux bœufs à la charrette dudit Sauvo, emmenèrent trois fûts de barriques pleines de vendange, accompagnant avec leurs armes jusqu'en la maison des dits Trufandier au dit bourg de Vouthon, puis ils retournèrent et emmenèrent encore deux autres fûts de barriques pleines de vendange appartenant au dit Sauvo qui dit qu'il se pourvoirait en justice, et ensuite les dits Trufandier et autres accusés firent vendanger le reste de la vigne du dit Sauvo, icelui Sauvo, le déposant et autres s'étant retirés..."

Témoignent encore Jacques Rapinot "laboureur à bras, demeurant au bourg de Vouthon, âgé de trente-deux ans", Jean Ducouret "laboureur à bras, demeurant au lieu de la Basse-Ville de Montbron, paroisse Saint-Pierre, âgé de vingt-cinq ans", et enfin Pierre Corret "charpentier, demeurant au bourg de Vouthon, âgé de trente-deux ans , tous ayant été occupés à vendanger pour le compte du sieur Sauvo au moment de l'attentat. Leurs témoignages sont plus ou moins complets, pour la raison que tous ne se trouvaient pas au même endroit du Plantier quand les frères Trufandier et leurs acolytes commirent leur hardi méfait.

Les frères Trufandier et leurs "satellites" ont visiblement pris toutes leurs précautions pour réussir leur coup de main spectaculaire : ils se sont armés de fusils, de pistolets, d'épées, dans le but d'impressionner plus fortement le sieur Sauvo et les vendangeurs spectateurs. Ils ont eu soin de se nantir d'une paire de bœufs capables de traîner la lourde charge d'une charrette pleine de barriques de vendange. Même l'heure du vol est favorable : en fin d'après-midi, quand la vendange de la journée est presque terminée.
Nous conviendrons que la petite troupe ne manque pas d'audace : c'est à la propre charrette de Sauvo toute chargée de barriques qu'ils attellent leurs bœufs personnels, et non contents d'une seule prise, ils gagnent Vouthon pour se décharger de leur larcin, puis reviennent faire un nouveau chargement le soir même. Le vol du 12 septembre ne leur suffisant pas, ils reviennent dès le lendemain au Plantier, afin de finir de vendanger ce qui reste. Il est évident que leur but est de priver Sauvo de l'intégralité de sa vendange du Plantier de La Fenêtre.

Nous noterons que la plainte adressée par Jacques Sauvo au Lieutenant Criminel d'Angoumois le 16 octobre 1685 n'est pas la première : "Jacques Sauvo, sieur de La Font, disant qu'il nous a rendu plusieurs plaintes des violences et voies de fait, port d'armes et attroupements de nuit, faits par Pierre et Jean Trufandier frères, avec enlèvement des fruits du suppliant...". Sauvo a déjà obtenu l'arrestation des voleurs : "...et obtenu décret de prise de corps...". Mais il s'est donc écoulé plus d'un mois depuis le vol de sa vendange, perpétré le 12 septembre, et Sauvo n'a toujours pas récupéré son bien. C'est pourquoi il demande avec autant d'âpreté des perquisitions dans tout le bourg de Vouthon.

La plupart de ces hommes sont connus de Sauvo aussi bien que des vendangeurs, et les frères Trufandier, principaux acteurs, habitent Vouthon. Ce serait chez eux que les barriques volées seraient recelées. Nous n'avons certainement pas affaire à un banal vol de vendange qui serait, avouons-le, de la plus grande incongruité. Nous pensons plutôt à une entreprise spectaculaire de représailles menée contre le riche Sauvo, gros propriétaire terrien, dont on peut imaginer que les frères Trufandier et autres ont eu à pâtir. Toutes les suppositions sont permises, mais comment ne pas trouver à une telle mésaventure une saveur particulièrement truculente...

Sources : Archives Départementales de la Charente. Série E.

 

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