Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 14, Août 1992

- NOBLESSE D'EPEE ET BOURGEOISIE DE ROBE VERS 1700 -

 

Dans notre N° 11, à propos de François de Viaud tuant à coups d'épée Claude Roux, juge de Pranzac, près de Saint-Germain de Montbron en 1727, nous avions évoqué le violent antagonisme qui opposait vieille noblesse d'épée et bourgeoisie de robe.

La première, privée depuis la Fronde de toutes ses prérogatives, souvent ruinée, s'attachait avec violence à des valeurs archaïques, alors que la seconde, parmi laquelle se comptaient avocats, notaires, juges, magistrats divers, voyait se confirmer sa fortune et sa puissance. On peut aisément imaginer dans quel mépris jaloux la vieille noblesse tenait cette bourgeoisie montante, et avec quelle morgue elle s'acharnait à vouloir affirmer sur elle la supériorité de sa race, toute formelle sans doute, mais primordiale à ses yeux.

Ne négligeons pas, à la décharge de cette noblesse hautaine et violente, le rôle de toute cette bourgeoisie de robe. D'une part, ces hommes de loi tenaient la justice entre leurs mains, d'autre part, ils savaient alimenter les procès dans lesquels se ruinait la noblesse, et pour finir, ils étaient pour certains les régisseurs des biens de cette même noblesse. Aussi, le facteur de la vengeance n'est-il pas à exclure, loin de là.

La plupart des affrontements qui débouchaient sur la violence du noble sur le robin étaient l'objet de plaintes devant la justice, plaintes portées par les victimes de véritables agressions. La cause la plus courante de ces agressions était un salut que le noble estimait devoir lui être adressé et auquel le bourgeois ne se sentait pas tenu. Alors, la réaction du noble était de dégainer son épée, d'en menacer ou d'en molester sa victime, cette épée, symbole d'un état dont le noble revendiquait l'absolue supériorité.

Les exemples ci-après illustrent des états de fait et des mentalités qui nous apparaissent comme des survivances de la féodalité.

La plainte suivante émane d'un avocat d'Angoulême, Jean Boisseau qui, le 29 mars 1724, rentrait à pied à Angoulême : "Sur les cinq heures du soir, étant au-dessus du lieu de Monlogis, il fit rencontre d'un jeune homme à lui inconnu, monté sur un cheval noir, armé de pistolets et d'une épée. Après avoir outrepassé Jean Boisseau l'avocat, ce jeune homme retourna sur ses pas à course de cheval, et ayant joint l'avocat, lui dit d'un ton fier et hautain : "Pourquoi ne m'as-tu pas salué lorsque j'ai passé auprès de toi ?" L'avocat lui ayant répondu que le salut était libre et que lui-même ne l'avait point salué, le sieur de La Croix mit l'épée à la main, s'avança sur lui, le traita de bougre, de gueux et de maraud, et lui dit qu'il lui apprendrait à saluer les gentilshommes". L'avocat étant à pied, il continua son chemin, poursuivi par le sieur de La Croix qui "remit son épée dans son fourreau, tira un de ses pistolets, le banda..." et gagna le champ de foire en en menaçant Jean Boisseau. Arrivé là, "...il le renversa par terre avec la tête de son cheval, le faisant ensuite passer sur le corps de l'avocat". Ce dernier, tout meurtri, réussit à grand peine à se réfugier dans une maison voisine. (B1-1044.1 Arch. Départ.)

Le gentilhomme est François de La Croix, sieur de La Chaise (Vouthon) fils de Jacques de La Croix, écuyer, seigneur de La Fenêtre, de La Chaise, des Ombrais (résidant au château de La Fenêtre à Saint-Sornin) et de dame Angélique de Massacré.
François de La Croix est le premier de la branche des Lislauds ou Linlauds (Montbron) et si par sa naissance il appartient à l'une des plus anciennes familles nobles de la région, sa fortune est plus que modeste et ne se peut comparer avec celle de ses parents.

Avec quelle arrogance et quelle cruauté théâtrale se comporte le jeune François de La Croix. Il est certain qu'il cherche une querelle particulière à un avocat qu'il a reconnu. L'absence de salut émanant de ce dernier est alors prétexte à toutes sortes de sévices : aux injures succèdent les menaces de coups de pistolet, puis la correction cuisante qui consiste à le bousculer du cheval. Le hobereau estime qu'il se doit de donner une leçon à un robin qui ose refuser de le saluer, car il "lui dit qu'il lui apprendrait à saluer les gentils-hommes".

Le 2 juin 1710, Pierre Desmazeaud, sieur du Maine-Large, habitant Rochepine, à côté de Saint-Germain de Montbron, dépose la plainte suivante contre son voisin Pierre de Mergey, seigneur du Chastelard et de Rochepine. Il expose:
"Qu'il a le malheur d'avoir dans son voisinage au lieu de Rochepine Pierre de Mergey, écuyer, sieur du Chastelard et ses enfants, lesquels font journellement insulte au suppliant, soit en sa personne soit aux siens et en ses biens. Notamment le jour de la Pentecôte, environ les huit à neuf heures du matin que le suppliant étant en chemin avec sa femme pour aller à la messe au bourg de Saint-Germain, le suppliant fit rencontre dudit sieur du Chastelard qui était en compagnie de ses deux enfants, de l'aîné et du cadet, les deux enfants ayant chacun une épée à leur côté, lesquels approchèrent le suppliant, et l'aîné desdits enfants lui aurait dit qu'il prétendait qu'il le saluât sur le champ et que s'il ne le saluait, il lui passerait vingt fois son épée dans le corps, que c'était un chien, un bougre à tuer à coups de bâton; à quoi le suppliant aurait répondu qu'il n'y avait rien de plus libre que le salut et qu'il ne pouvait pas l'exiger de lui. Ledit fils aîné tira son épée aussi bien que son frère cadet la sienne et auraient l'un et l'autre fait effort de tuer le suppliant, ce qu'ils auraient effectivement fait sans le secours de quelques personnes qui se trouvèrent présentes et a la faveur d'une chute que fit le suppliant, voulant se garantir de la fureur desdits enfants dudit sieur Chastelard. Lequel suppliant s'étant plaint audit sieur du Chastelard, bien loin de blâmer ledit mauvais dessein, l'aurait approuvé en disant qu'ils avaient raison d'en agir de cette manière, et les uns et les autres auraient fait une infinité de menaces au suppliant. Comme les suites d'une telle action peuvent être fâcheuses et qu'elles méritent correction, le suppliant a recours à vous pour en être préservé". (la Baronnie de Marthon. Abbé Mondon)

Les protagonistes de cette fâcheuse mésaventure sont, d'une part :
Pierre Desmazeaud, notaire à Rochepine de 1671 à 1702, issu d'une famille de bourgeoisie fortunée qui comptait des marchands, des praticiens, des notaires, tous installés soit à Rochepine, soit à Saint-Germain, soit à Marthon.

D'autre part, Pierre de Mergey, écuyer, seigneur du Châtelard et de Rochepine, capitaine au régiment de Navarre, mort à 80 ans en 1728, qui avait épousé en 1674 Henriette Béchade, fille de Jean, sieur de Rochepine. Il avait eu neuf enfants de cette union, et pour appartenir à une vieille famille de noblesse d'épée, il n'en connaissait pas moins une condition matérielle des plus défavorisée.
En effet, nous voyons Pierre de Mergey déclarer, lors de la convocation du ban de 1689 qu'il ne possédait que le fief de Grand-Pré en Chazelles de la contenance de 4 journaux et donnant 4 livres de revenu, que de plus il était chargé d'affaires et de quatre enfants, mais que, bien que peu fortuné, il se mettait à la disposition du roi pour le servir.

Il s'agit donc toujours du même antagonisme entre bourgeoisie de robe fortunée et vieille noblesse d'épée ruinée.
Pour le notaire Pierre Desmazeaud, avoir pour voisins les de Mergey l'expose à des vexations et humiliations quotidiennes, car ils "font journellement insulte au suppliant, soit en sa personne, soit aux siens et en ses biens". Cette situation pénible connaît un paroxysme le jour de la Pentecôte, où, allant avec sa femme au bourg de Saint-Germain pour y entendre la messe, l'ancien notaire a à affronter le vieux Pierre de Mergey et deux de ses fils.
De nouveau, c'est le salut exigé comme un dû à leur rang par les de Mergey et le refus de Desmazeaud qui déclenche l'affrontement violent.

Toute la hauteur et le mépris de l'aîné des fils de Mergey s'expriment dans cette contrainte qu'il veut imposer à Desmazeaud de les saluer, lui-même, son père et son frère cadet, dans les insultes dont il couvre le notaire : "...c'était un chien, un bougre à tuer à coups de bâton". N'oublions pas la qualité hautement infâmante de la bastonnade à cette époque.
Les deux fils de Mergey tirent alors leurs épées et essaient d'en tuer Desmazeaud qui a eu l'impudence de leur répliquer que son salut ne leur était pas dû. L'aîné des de Mergey menace alors Desmazeaud de lui passer "vingt fois son épée dans le corps". L'ancien notaire de Rochepine ne doit son salut qu'à l'intervention de personnes étrangères et à une chute peu noble, il faut en convenir. Le comble réside sans doute dans le fait que le père de Mergey soutienne totalement ses fils.

Dans notre N°12, nous avions vu comment, en 1672, après un duel avec un autre jeune noble, Joseph de Viaud réussissait une évasion spectaculaire de la prison de La Rochefoucauld, puis, afin de mettre en lumière ses tristes qualités de bretteur impénitent, alors qu'il était dans sa maturité, nous avions cité la plainte contre lui déposée par Pierre de Villeneuve, sieur de Leschelle, Conseiller du Roi, le 3 octobre 1695. Sans doute, à cette occasion, l'aristocrate met-il de nouveau la main à l'épée, mais il nous semble que dans ce contexte, il ne puisse s'agir d'une simple provocation en duel, mais bien plutôt de l'expression de la haine violente d'un hobereau contre un magistrat. Reprenons cette plainte :
Pierre de Villeneuve se plaint au Lieutenant Criminel d'Angoumois et il expose ". . .Que le jour d'hier, ayant oui sonner le dernier coup de la messe paroissiale de Chazelles, il serait parti à pied du lieu de Leschelle (son domicile) ayant son épée à son côté et se pressant pour ne pas perdre la messe. Il aurait précipitamment passé par une route ordinaire, au travers de quelques prés joignant le pont de Chazelles, par laquelle tous les habitants circonvoisins passent journellement. Et étant parvenu sur ledit pont, il aurait été fort surpris d'entendre la voix d'un homme qui courait après lui, et de voir en se tournant que c'était Joseph de Viaud, écuyer, sieur d'Aigne et la Cherbonnière, qui en l'abordant et le tutoyant, lui aurait dit, tout ému et en colère : "d'où vient, coquin, que tu passes par mon pré ?" et en même temps, aurait mis l'épée nue à la main contre le suppliant (Pierre de Villeneuve) qui se vit réduit à l'y mettre aussi pour éviter d'être tué, ce que sans doute ledit de Viaud avait projeté puisqu'il serait revenu sur lui à la charge jusque à deux fois comme le suppliant s'acheminait à l'église, ledit de Viaud le traitant de coquin, de maraud, de scélérat..." (Archives Départementales de la Charente Bl-1017)

Pierre de Villeneuve, Conseiller du Roi, rapporteur des défauts au Présidial, sieur de l'Echelle, était fils de Jean de Villeneuve, avocat et Procureur au Présidial d'Angoulême. Il avait épousé Marie Mesnard dont il avait eu huit enfants. Il fut inhumé à 75 ans, le 8 décembre 1736, dans l'église de Chazelles. Il appartenait donc à une riche famille d'hommes de loi, de bourgeoisie anoblie tardivement .

Quant à Joseph de Viaud, ainsi que nous l'avons déjà vu, il était écuyer, seigneur de la Charbonnière (paroisse de Chazelles) et fils de Galliot de Viaud, seigneur d'Aigne et de Marguerite Certain. Il avait épousé Louise-Julienne Picant qui lui avait donné cinq enfants, dont François, qui tua Claude Roux en 1727, comme nous 1' avons rappelé au début de cet article.

Il ressort de cette plainte que c'est bien à la personne de Pierre de Villeneuve qu'en veut Joseph de Viaud, de vieille noblesse d'épée. En effet, le magistrat emprunte comme tout le monde à Chazelles les près de la Cherbonnière pour gagner le pont. Dès qu'il 1' aperçoit, Joseph de Viaud court à lui, l'épée dégainée, l'insulte à la bouche : "d'où vient, coquin, que tu passes dans mon pré ?" Et aussitôt, de Viaud attaque le magistrat alors que ce dernier se contente de parer ses coups. De Viaud complète sa démonstration de violence physique par un redoublement d'injures : "coquin, maraud, scélérat . . ."
Si le hobereau cherche un duel, ce qui paraît évident, c'est à un magistrat en vue de la paroisse de Chazelles qu'il s'en prend; la chose nous semble assez révélatrice si l'on considère le nombre de gens de toutes sortes que de Viaud tolère journellement à traverser son pré.
De nouveau, dans cet exemple, nous voyons l'expression du même antagonisme, même si l'on tient compte que les de Viaud avaient l'humeur particulièrement belliqueuse, de père en fils.

Nous pourrions multiplier les exemples de ce genre à cette époque. Tous mettent en lumière cette morgue, cette rancœur violente d'une certaine noblesse, souvent ruinée, oisive, malheureusement incapable d'évoluer face à cette classe montante qu'était la petite et grande bourgeoisie de robe. Cet antagonisme conduira aisément à la révolution de 1789, car, nous le savons, celle-ci fut fomentée et mise en œuvre par une bourgeoisie dont la fortune et le rôle social avaient depuis longtemps supplanté ceux de l'aristocratie.

Sources :
- La Baronnie de Marthon par l'abbé Mondon.
- Dans le temps en Angoumois par M. Gabriel Delâge, édité chez Bruno Sépulchre. 1984.
- Emotions populaires en Angoumois par M. Gabriel Delâge, édité chez Bruno Sépulchre. 1987.

 

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