Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 14, Août 1992

 

- VILHONNEUR - LA VOIE ROMAINE - LE GUE DU PERRAT -

 

On aurait tendance à croire que le réseau routier des Gaules fut l'œuvre exclusive de Rome après la conquête. On imagine une Gaule à peine sillonnée de pauvres chemins mal carrossables, ce qui va à l'encontre des découvertes archéologiques et de tout ce que nous savons sur l'ampleur des échanges commerciaux , entre divers peuples gaulois, d'une part, et tous les pays voisins, de la Bretagne à 1' Etrurie, la Grèce et les comptoirs phéniciens, carthaginois du pourtour de la Méditerranée, d'autre part. Sans doute, les voies maritimes et fluviales étaient-elles très actives, mais les routes gauloises, qui souvent ne faisaient que suivre des tracés préhistoriques jouaient un rôle prépondérant.

Comment les légions de Jules César, qui parvinrent à investir aussi rapidement toutes les Gaules, se seraient-elles transportées si elles n'avaient pu emprunter, en l'aménageant immédiatement, ce réseau routier déjà fortement structuré ? Il fallut huit jours à Cesar pour gagner les bords du Rhône, ce qui signifie que les voies parcourues valaient bien toutes les autres de la péninsule. Notons cependant que la Province Lyonnaise avait déjà été fortement romanisée, ce qui n'était pas le cas de notre région, ni des environs de Vilhonneur particulièrement, à la frontière arverne.

Par ailleurs, comment expliquer la variété et la qualité des véhicules gaulois si ceux-ci n'étaient pas destinés à rouler bien, loin et longtemps ? La variété et la qualité de ces véhicules gaulois étaient telles que les autres peuples de l'Empire en empruntèrent les formes et les noms après la conquête. Voilà qui renforce une théorie en faveur des voies gauloises, de l'importance de leur réseau et de leur rôle.

Les fouilles archéologiques nous ont livré des chars de guerre, de parade, faits à l'image de chariots quotidiens et du plus haut intérêt. Les Gaulois étaient de grands maîtres en matière de charrerie, de charronnerie et de conception d'attelages divers.

Dès leur implantation en Gaule, les Romains perfectionnent et adaptent à leurs besoins spécifiques ce réseau routier gaulois, tout en procédant à la création de nouvelles voies dont le rôle est vital pour mener à bien une colonisation efficace. Ce réseau routier est à la fois un instrument militaire, politique et commercial. Il permet une facilité et une rapidité encore jamais connues aux déplacements des troupes, à l'acheminement des marchandises, et à la transmission des ordres. Les services romains des Ponts et Chaussées devaient connaître une activité incessante, obéissant à une excellente organisation.

Rien n'arrête les ingénieurs romains, qui appliquent les mêmes techniques et les mêmes structures en les adaptant aux divers types de terrains, de reliefs. Ils préfèrent les lignes droites sans se soucier des accidents de terrain et les lignes de faites, qui assurent une plus grande sécurité.

Les voies romaines sont de trois types : les grandes voies, comparables à nos nationales, les voies vicinales et les chemins privés. Leur largeur varie de 13m pour les plus importantes à 3m pour les chemins secondaires.

La voie romaine est jalonnée de bornes ou "milliaires" constituées d'une colonne sur laquelle sont mentionnés le nom de l'empereur auquel on doit la construction ou la réfection de la route, et un chiffre indiquant la distance par rapport à un point d'origine et un point d'aboutissement. Ces bornes sont placées tous les "milles" soit 1481m. Des dizaines d'entre elles sont demeurées debout malgré toutes les vicissitudes de l'histoire.

Les distances indiquées sur les bornes gallo-romaines le sont soit en milles soit en "lieues" : la lieue étant une mesure proprement gauloise intégrée avec sagesse par les ingénieurs romains.
La lieue gauloise mesure 2222m. Cette persistance de l'identité gauloise est remarquable et elle s'affirme au cours de l'occupation romaine, pour être généralisée sur toutes les bornes milliaires dès le 3ème s. de l'occupation. Deux lieues gauloises correspondaient à peu près à trois milles romaines.

Les voies romaines étaient jalonnées de "mutationes" : relais pourvus de chevaux de poste, et de "mansiones" : gîtes d'étapes. Au fur et à mesure que la Paix Romaine s'installait, ces établissement prirent une importance variable, à vocation commerciale affirmée. Ils furent à l'origine de nos villages, bourgs et villes.

Les relais de poste étaient établis à des distances variables en raison des difficultés de la route et variaient de 15 à 20 km pour un trajet facile, à 9km environ pour un chemin plus ardu, particulièrement en régions montagneuses. Pour les gîtes d'étapes, ils s'échelonnaient tous les 50km environ. Tout au long des voies s'ouvraient auberges et cabarets.

Les grandes stations routières jouèrent de nombreux rôles : centres de réunion pour les hauts fonctionnaires en tournées, soit de collecte d'impôt soit de fonctions administratives ou judiciaires; halles et entrepôts pour les marchés périodiques; bâtiments annexes, hôtelleries, écuries, magasins, ateliers d'artisans tels que forges, selleries etc...

Quand la Paix Romaine sera ébranlée par les vagues d'invasions barbares, ces stations routières quitteront les lieux de passage d'accès aisé, abandonneront leurs vocations adjacentes, pour ne plus être que des postes militaires défensifs, perchés sur des éperons rocheux. Sans doute, faut-il voir, à Vilhonneur tout particulière-ment, dans les vestiges du "Château Philandre" qui surmonte le roc du Pinier, et dans ceux observés par Fermont au 19ème s. sur la Roche à Berthier, au-dessus du site préhistorique du Placard, deux de ces fortins défensifs occupés par les gallo-romains. Le matériel archéologique retrouvé sur ces sites confirme l'époque de cette occupation militaire.
Ces "castella" sont nombreux, et la voie romaine qui a été pour les Romains l'instrument de la pacification leur deviendra position de repli défensif.

Toujours est-il que pendant deux ou trois siècles de Paix Romaine, on voyagea beaucoup, à pied, à cheval, en voiture, toutes conditions socio-culturelles confondues, grâce à ces voies gallo-romaines dont la solidité et l'utilité ont défié les siècles, et dont nombre de tronçons servent de substrat à nos routes et chemins actuels. Non seulement on voyagea beaucoup, mais vite et loin, dans des conditions que seules nos premières lignes de chemin de fer furent capables de concurrencer à la fin du 19ème s. et encore, d'une façon très imparfaite, incomplète, mais avec des vitesses enfin semblables...

 

La voie qui passait par Vilhonneur s'inscrit dans le réseau transversal qui reliait la ville et le port fluvial de Saintes à la métropole intérieure d'Avaricum (Bourges). Comme on peut le voir sur la carte, ces deux villes, qui comptaient parmi les plus importantes de la Gaule romaine, pouvaient être rejointes par deux grands axes, l'un passant au nord par Poitiers, et l'autre au sud par Limoges. Le tracé de ce dernier était rectiligne, franchissait le site de Saint-Cybardeau et celui de Chassenon sans desservir Angoulême. Cette ville, directement reliée commercialement à Saintes par la Charente, était donc à l'écart des deux grands tracés nord-sud de notre région. Mais elle se trouvait à la bifurcation de deux variantes des liaisons Saintes-Limoges au nord, et Saintes-Périgueux au sud, voie d'une grande importance puisqu'elle menait finalement à Rome.

D'Angoulême, donc, on pouvait rejoindre la voie de Périgueux via Dirac et la Valette ou la voie de Limoges via Vilhonneur. Pour compléter ce réseau, il faut ajouter un axe nord-sud reliant Poitiers à Périgueux et dont les variantes étaient multiples. Les cartes forcément fragmentaires qu'on a pu dresser du réseau gallo-romain ten-draient à indiquer que cette voie se divisait en deux branches, l' une desservant directement Angoulême et l'autre l'évitant par l'est, via Brie, Champniers et Sers.

La voie secondaire qui nous intéresse passait près des sources de la Touvre, rejoignait directement le Queroy par la forêt de Bois-Blanc. C'est au Queroy qu'elle croisait la voie nord-sud Poitiers-Périgueux que nous venons de mentionner. Elle suivait ensuite plus ou moins le tracé de l'actuelle D 699, franchissait le Bandiat à Pranzac, et, à partir du carrefour de Saint-Paul, filait tout droit sur Vilhonneur par chez Nadaud.

A Vilhonneur, la Tardoire était traversée au gué du Perrat, et la voie prenait ensuite la direction du nord-sud, vers Orgedeuil par le bois du Peroux, à partir d'où elle suivait la ligne de faîte de ce premier contrefort du Limousin. Via l'Arbre, Mouzon et Lézignac, elle rejoignait l'axe nord Saintes-Limoges à Saint-Quentin sur Charente.

L'abbé Michon qui atteste l'avoir étudiée "avec une attention minutieuse" courant du 19ème s., dit avoir vu près du village du Mas (commune de Mazerolles) les substructures d'un fanum (temple).
Fermond, autre chercheur du l9ème s., signale qu'à chez Nadaud, (commune de Vilhonneur), lors de l'arrachage d'un antique noyer, l'on mit à jour les vestiges du pavage de cette voie romaine. Autour de ce site, il découvrit le sol jonché de tessons de poteries et de tuiles à rebord.

Proche du gué du Perrat, Fermond nota les ruines d'une construction en partie romaine, située sur la hauteur qui domine l'emplacement de l'ancien moulin du vieux château de Vilhonneur, sur cette hauteur rocheuse du Pinier où la légende a planté le "Château Philandre". Fermond nota la présence d'une épaisse couche de cendres mêlées à de la terre, des briquettes émaillées et ornées qu'il ne date pas, et celle de 9 monnaies romaines.
Etait-ce un fortin défensif ? Tout peut nous permettre de l'avancer, et nous y avons déjà fait allusion à l'occasion de ces "castella" qui furent érigés sur les hauteurs à proximité des voies de passage lors de la décadence de l'Empire romain. Cependant, faute de fouilles plus poussées et plus contemporaines, nous devons garder une grande réserve dans toute affirmation. Mais ce site défensif fut occupé au long des siècles suivants, ceux des temps troublés des grandes invasions, et son existence ne peut être dissociée de celle du château féodal qui barre l'entrée de la vallée, en contre-bas.

Le gué du Perrat est situé sur la Tardoire, à proximité du château de Vilhonneur. Il semble nécessaire de signaler que nous ne pouvons voir exactement dans le gué du Perrat actuel l'image d'un gué gallo-romain dans l'état. Si ses origines sont bien datables de cette époque (ce qui ne saurait exclure l'usage de ce passage à gué en des temps bien plus reculés), son utilisation prolongée au cours des siècles suivants, jusqu'à nos jours, a contraint les usagers de ce gué à des réfections perpétuelles.

Il n'est que d'examiner certaines des dalles qui le constituent pour en voir les origines historiques multiples. Il est bien difficile, par exemple, de différencier une dalle de pierre posée au Moyen- Age d'une autre mise en place dès l'aménagement de ce gué, à l' époque gallo-romaine, et ceci sans parler de nombreux réemplois.

En fait, ce qui nous apparaît comme remarquablement intéressant dans ce gué du Perrat, c'est, d'une part, sa pérennité, et, d'autre part, qu'il est l'un des rares gués à usage piéton encore en place dans tout le sud-ouest de la France.

Bibliographie :
- M. J. M. Denis. Montbron en Charente. Tome 1 pages 113. 114. 115.
- Abbé Michon. Statistique de la Charente. Angoulême 1844. Réédité par Bruno Sépulchre. Pages 149 et l65.
- Louis Sauzet. B. S. A. H. C. 1894. Page 83.
- Bastier. Communication B. S. A. H. C. 1901.1902. Pages 36-37.
- Daniel-Henri de La Courade: lettre dans le B. S. A. H. C. 1922.
- F. Marvaud. Répertoire Archéologique du département de la Charente B. S. A. H. C. 1862. Pages 196-442 et 232-241.
- A. F. Lièvre. Les chemins gaulois et romains entre Loîre et Gironde. Edité par L. Clouzot à Niort en 1893.
- Henri-Paul Eydoux. La France antique. Chez Plon. 1962.

 

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