Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 15, Octobre 1992

- UN FAIT DIVERS SOUS LA TERREUR -

 

L'extrait des registres de la municipalité de Grassac que nous présentons ci-après, est un exemple de la sottise paradoxale dans laquelle s'enfermait la bureaucratie révolutionnaire pendant la Terreur.

"Extrait des registres de la municipa1ité de Grassac, canton de Marthon, district de La Rochefoucauld, département de la Charente,

Le vingt six mars mille sept cent quatre vingt treize, l'an deuxième de la République Française, la municipalité en permanence au lieu ordinaire de leurs séances, s'est présenté le citoyen Vassoigne père, domicilié dans notre commune, lequel nous a dit que hier vingt-cinq du présent, son fils avait été arrêté à la foire de Montbron et conduit à la municipalité, à défaut de passeport, constitué prisonnier chez le citoyen Chabrot juge de paix du canton de Montbron, qutil soit porté pour sa caution suivant sa déclaration en vertu d'une lettre qu'il lui a écrite le vingt-cinq de ce mois, par laquelle il demande un certificat de civisme avec un passeport. A été dit par la municipalité ne pouvoir donner de certificat de civisme ni de passeport, attendu qu'elle ne peut délivrer qu'en personne et après les délais fixés par les lois et la forme. La municipalité en délibérant a dit qu'elle a une parfaite connaissance que le fils du citoyen Vassoigne est vu dans notre commune depuis mieux de six mois, que n'ayant su ni ne sachant qu'il y ait aucun reproche à faire sur sa conduite, bien qu'il ne s'est pas rendu à l'assemblée des citoyens enrôlés les dix-neuf et vingt de ce mois, jours indiqués par la municipalité, mais que son père s' est présenté le dix-neuf, et a dit que son fils était absent et dit qu'il répondait pour lui.
Fait en séance publique les dits jour, mois et ce que dessus, ceux qui ont su signer ou signé et les autres pour ne pouvoir signer"...

   

Ainsi, le 26 mars 1793, le citoyen Vassoîgne se présente devant la municipalité de Grassac afin d'obtenir un certificat de civisme et un passeport pour son fils, lequel est allé la veille à la foire de Montbron, sans ces deux papiers indispensables à tout citoyen qui change de commune, ne serait-ce que pour quelques heures.

Le fils de Vassoigne est détenu chez le juge de paix du canton de Montbron, le citoyen Chabrot, et ne pourra regagner ses Loyers qu a la condition de présenter ces deux documents indispensables à la municipalité de Montbron, dont le maire est alors Gillibert-Desvergnes.

Situation paradoxale et tristement absurde la municipalité de Grassac répond au père que, en l'absence de la personne de son fils il est impossible de lui délivrer les papiers objets du litige. Cependant, cette municipalité veut bien concéder que le fils de Vassoigne a été vu dans la commune de Grassac depuis plus de six mois, sous entendant par là qu'il n'a pas émigré, qu'il n'y a "aucun reproche à faire sur sa conduite" encore qu'il ne se soit pas présenté les 19 et 20 mars, jours de l'enrôlement des conscrits républicains. N'oublions pas que la levée obligatoire de 300 000 hommes avait été décrétée le mois précédent, soit en février 1793.

Tout d'abord, il nous faut situer les de Vassoigne. Nous l'avons déjà fait dans le N°14, lors de notre étude de La Bréchinie.
Cette famille de vieille noblesse originaire du Soissonnais possède le fief de La Bréchinie depuis le 15ème s.

 

Les armes des de Vassoigne sont:
"d'or au lion de sable, couronné de même ou de gueules, à trois souches d'arbres de sable, 2 et 1" (de Froidefond).
"le citoyen Vassoigne" est Pierre de Vassoigne, seigneur de La Bréchinie, Beauchamp et du Mas Milhaguet, capitaine au régiment royal de la marine, qui avait épousé Marie-Claude Prévost de Sansac de Touchimbert dont il eut cinq enfants René, Auguste, Elie, Jean et Thérèse.

Trois des fils de Pierre de Vassoîgne émigrèrent dès 1791 René, né le 7 novembre 1761, Auguste, né le 19 août 1765, et Elie, né le 26 mars 1769.
Tous trois firent la campagne de 1792 dans l'armée des Princes, et furent inscrits sur la liste générale des émigrés le 2 juin 1792. Auguste continua les combats dans l'armée de Condé, tandis que ses frères s'engageaient dans des armées à la solde de l'Angleterre, tous menant une même lutte contre les forces révolutionnaires.

Voici des données qui ne peuvent plaider en faveur de Jean de Vassoigne, alors détenu sans papiers chez le juge de paix de Montbron. Jean de Vassoigne est non seulement issu d'une famille aristocratique, mais trois de ses frères ont émigré, et sont, en ce mois de mars 1793 en train de combattre les armées républicaines.

D'autre part, comme il le lui est reproché d'une manière sous-entendue, il ne s'est pas présenté les 19 et 20 mars 1793 pour s'enrôler dans les armées républicaines. Son père s'est alors porté garant de sa personne en son absence. Le jeune noble est alors âgé de vingt à trente ans et ferait certainement une recrue de choix pour les armées de la République.

Nous sentons, à travers tout cet extrait, de quelle méfiance les pouvoirs municipaux de Grassac entouraient cette famille et tout particulièrement le fautif.
Mais ce que nous sentons plus encore peut-être, c'est l'extrême embarras dans lequel se trouve la municipalité de Grassac face à cette affaire.
D'une part le jeune de Vassoigne est coupable de ne pas posséder de passeport ni de certificat de civisme, bien que la municipalité lui concède ne pas afficher une attitude contre-révolutionnaire, d' autre part, les lois sont les lois, et il est impossible de délivrer à une tierce personne les dits papiers exigés par la loi de La Terreur en l'absence de l'intéressé.

Nous signalerons que le domaine devait être mis sous séquestres le 12 nivôse an 7 comme bien d'émigrés (1798).

Nous ignorons comment les de Vassoigne père et fils se tirèrent de cette absurde situation. En revanche, nous sommes en mesure de supposer poser que l'affaire eut une conclusion positive. Nous retrouverons Jean de Vassoigne, après la Révolution, marié avec la jeune veuve Elisabeth de Roffignac, qui devait laisser à la postérité des Mémoires où elle narre ses mésaventures sous la Terreur, tentant par tous les moyens de soustraire son père à la guillotine, après son émigration en Espagne.

Nous rappellerons à nos lecteurs qu'un certificat de civisme était un document délivré à un citoyen par les autorités municipales de sa commune et dans lequel son intégrité républicaine était attestée. Par ailleurs, il n'y avait guère de différence entre un passeport et un laisser-passer dont nous présentons un formulaire vierge datant du temps de la Terreur.

Sources:
- La baronnie de Marthon par l'abbé Mondon.
- L'émigration militaire. Campagne de 1792. Armée des Princes. compagnies de Saintonge, Aunis et Angoumois par Jean Pinasseau; édité chez Picard. Paris 1971. - L'émigration militaire. Emigrés de Saintonge, Aunis et Angoumois dans les corps de troupe de l'émigration française. 1791-1814, par Jean Pinasseau; édité chez Picard. Paris 1974.
- Affiche de la mise sous séquestres de La Bréchinie en 1798. archives de Ferrières.
- Document d'archives privées.

 

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