Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 15, Octobre 1992

- LES VILLAS GALLO-ROMAINES -

 

Les découvertes archéologiques nous montrent que si le plus grand nombre de "villas" gallo-romaines se sont développées au IIIème et IVème s. de l'occupation de la Gaule par les Romains, la plupart sont apparues dès le 1er s. de cette occupation. Très certainement, beaucoup de ces "villas" se sont implantées sur les grands domaines terriens qui existaient déjà à l'époque de l'indépendance gauloise.

Dès la conquête achevée, l'Empire Romain entreprend de mettre en valeur rationnellement l'économie de la nouvelle province, c 'est à dire la Gaule. Ce serait une erreur que de voir la Gaule indépendante comme un pays laissé en friche. Au contraire, elle était non seulement riche du point de vue agricole, mais bien exploitée. D'ailleurs, la plupart des villas reprises par les Romains représentaient de riches domaines ruraux gaulois, dont souvent les propriétaires , eurent qu'à se fondre dans la nouvelle aristocratie gallo-romaine. Parfois, ces domaines ruraux furent attribués à l'occupant romain.

Non seulement la Gaule romaine toute entière voit son économie restructurée, encore que la pérennité du domaine rural gaulois soit si forte qu'elle ne peut guère être modifiée par les occupants, mais l'Empire Romain qui entretient des forces armées considérables sur ses frontières et notamment le Rhin, a besoin, pour le ravitaillement de ses troupes, d'organiser et de développer les productions agricoles dans les nouvelles colonies.
On voit donc apparaître, dans les provinces conquises, de vastes exploitations agricoles, assurant la mise en valeur rationnelle des terres : les villas.

  Crain (Yonne): plan avec avancées. L'étable 5 est en contrebas de la salle commune 4. L'ensemble de l'habitat a été construit en une seule campagne.

Les villas gallo-romaines qui apparaissent en Gaule sont construites sur le modèle des villas italiennes qui ont été édifiées dès le début de l'expansion romaine sur les riches terres de la Campanie.
Elles comprennent la maison du maître (pars urbana), les bâtiments agricoles (pars rustica) et une ou plusieurs cours. Nous devons aussi mentionner les habitations des serviteurs et des artisans, leurs ateliers, en nombre variable, selon les besoins du domaine et aussi les époques.
Bâtiments d'habitation et bâtiments agricoles sont groupés autour d'une ou de plusieurs cours ouvertes, en Gaule, alors que ces cours sont fermées en Campanie.

La maison d'habitation possède des dimensions plus ou moins importantes, des aménagements plus ou moins luxueux, selon qu'il s'agit de celle du maître ou bien du régisseur. Au cours des siècles d'occupation romaine, nous voyons la maison d'habitation subir des reconstructions diverses. Au Bas-Empire, la villa a tendance à posséder une maison d'habitation qui tient plus du palais que de la simple maison de maître. Ceci va de pair avec une vie en autarcie de plus en plus totale, et il nous faut voir à l'origine de cette évolution l'insécurité et les troubles occasionnés par les grandes invasions qui obligent la villa et tous ses occupants à un repli de survie sur eux-mêmes. Le maître est celui qui assure la protection de ses paysans et serviteurs, il est aussi celui qui rend la justice. Nous voyons ainsi se profiler la féodalité.

Plus on va vers le Bas-Empire, plus on assiste dans les provinces romaines au développement de la grande exploitation avec une concentration de la propriété des terres au profit de riches propriétaires exploitants.

  Fontenay-sous-Vezelay (Yonne): Habitat du Crot-au-Port. Deuxième état: plan avec avancées par l'agrandissement du bâtiment primitif (sous-sol 1 et cour)  

 

Le terme "latifundia" désigne un vaste domaine que le gros propriétaire terrien a su se constituer au lendemain des conquêtes aux dépens de l'"ager publicus", domaine public de l'Etat romain dans les provinces conquises. Les terres cultivées de l'ager publicus étaient soit vendues soit distribuées à des colons. Les terres impropres à la culture, telles que forêts et pâturages, étaient affermées périodiquement. Les terres en friche ou dévastées par la guerre étaient mises en culture avec paiement d'une redevance annuelle.

Mais dès le IIème s. les riches propriétaires avaient réussi à s'emparer de ce domaine public et à constituer ainsi les "latifundia".

On est toujours frappé par le choix judicieux des sites retenus pour y édifier une villa parfois lieux fortifiés, les villas ont pris la succession d'opida. Le plus souvent, elles étaient situées à flanc de côteau, au milieu d'une pente; protégées des vents froids et, selon les prescriptions des agronomes, offrant de belles vues sur l'ensemble du domaine et le paysage plus lointain, utilisant souvent un jeu de terrasses. L'exigence esthétique joue un grand rôle pour les villas résidentielles, à chaque fois que le relief le permet.

Un autre élément d'attraction est la présence de l'eau, soit rivière, source, nappe phréatique, ou étang. Réserve de pèche, voie de communication, l'eau joue un rôle pourtant moins important que la richesse du sol.

Interviennent également la proximité d'une voie romaine qui passe souvent à une certaine distance; la proximité d'une carrière utilisée pour la construction de la villa et de ses bâtiments annexes.

La villa est donc placée au point du domaine qui répond le mieux aux commodités naturelles et aux prescriptions des agronomes. Effectivement, la villa d'Etampa correspond bien à toutes ces exigences.

La structure même des constructions est moins bien connue que les données les plus favorables à établir une villa sur tel ou tel emplacement. D'une part, cette structure est très variable, d'autre part, il faudrait pouvoir se livrer à des fouilles exhaustives, ce qui est souvent impossible à cause de l'existence de zones cultivées sur le site.
Néanmoins, des fouilles assez étendues ont permis de distinguer les deux parties classiques de la villa "urbana" ou maison de maître et "agraria" ou bâtiments d'exploitation. A l'intérieur de la première, il a été possible d'identifier les salles d'après le mode de construction, la décoration, la situation dans l'ensemble (besoin de symétrie la valeur fonctionnelle relative, et la nature, la qualité du mobilier découvert.

Fontenoy (Yonne): Habitat de la vallée de Solémé. Plan rectangulaire à couloir intérieur.

Dans les villas qui ont bénéficié de fouilles stratigraphiques sérieuses, on peut observer la longue permanence de l'occupation, telle qu'on peut la déduire des trouvailles d'objets, en particulier les mosaïques et les monnaies. Mais au Bas-Empire qui correspond aux temps des nombreuses vagues d'invasions barbares, la concentration des moyens économiques entre les mains de gros propriétaires qui annonce déjà le régime domanial du Moyen-Age, marque la fin d'un équilibre entre ville et campagne et la restructuration des propriétés qui vivent de plus en plus en autarcie fermée, ainsi que nous l'avons déjà mentionné.

Quand le christianisme se répandit, les premières églises se sont installées soit dans la villa elle-même, soit à ses abords. Le laraire du maître de la villa, c'est à dire le local où se pratiquait le culte des dieux familiers de la famille, est souvent devenu sanctuaire ou oratoire chrétiens. Fréquemment les religions se sont succédées dans le même lieu d'autant plus facilement que ce sont les grandes familles, propriétaires de villas, qui introduisirent le christianisme en Gaule romaine. Par ailleurs, nous savons que l'ancienne aristocratie gallo-romaine s'est perpétuée dans l'épiscopat et les charges de l'Eglise. Donnons en exemple saint Ausone pour notre région.

Les historiens comme les archéologues ont été frappés par ce phénomène. C'est ainsi qu'Albert Grenier a pu écrire "L'Eglise avait tout intérêt à maintenir en place l'unité du domaine antique. Dans ses traits généraux, l'organisation paroissiale s'est donc adaptée au régime foncier de la Gaule. La villa, unité matérielle et administrative, est devenue, par l'Eglise, l'unité religieuse et morale, qui, ensuite, a bravé tous les bouleversements de la propriété. L'église paroissiale reste le signe et comme le souvenir de l'ancien domaine".

La plupart des villas gallo-romaines ont donné naissance à des villages, des bourgs, des villes toujours vivants. Lorsqu'Auguste ordonna l'élaboration du cadastre, les domaines Lurent très exactement délimités et inscrits sous un nom. Celui-ci fut, la plupart du temps, celui du propriétaire suivi d'un suffixe qui varie avec les régions.

  Minot (Côte d'Or): Busserolles, habitat du Clinchet. Deuxième état: agrandissement par multiplication du module de base à partir du plan primitif 1, 2, 3, et sous-sol.  

 

Notons le ACUS en particulier dans notre région et qui se transforme en AC, ce suffixe qui termine tant de noms de localités et de villages.

Le village, tel que nous le concevons aujourd'hui, n'a pas existé avant le Moyen-Age. Le noyau de toute vie rurale, c'est le domaine terrien dont la villa constitue le centre.

Références: La Gaule romaine par Henri-Paul Eydoux chez Plon. 1962.

 

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