Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 16, Décembre 1992

- TEMOIGNAGES A CHARGE, 1794 -


Le document que nous présentons aujourd'hui s'inscrit dans le contexte de la Terreur. Il s'agit d'un procès-verbal dressé par la municipalité de Saint-Mary, district de La Rochefoucauld, et rassemblant tous les témoignages possibles contre une suspecte. Ce document nous semble tragiquement représentatif du climat de violence, de haine, de suspicion, d'arrogance, d'abus de pouvoir et d'arbitraire généralisés, climat sans doute plus sensible dans les campagnes que dans les villes, révélateur des perturbations de toute la société, tout autant que de la haine des classes. C'est l'époque de tous les excès, de tous les abus, qui portent au pouvoir des petits tyranneaux capables de toutes les bassesses, de tous les crimes. C'est dans le district de La Rochefoucauld que l'on se trouve confronté au plus grand nombre d'excès et d'abus à cette époque, commis sous l'effet des passions et des haines; ce sont des dénonciations innombrables: il faut dire que le régime de la Terreur encourage et rémunère la délation; ce sont de longues listes de suspects, et l'encombrement des maisons de détention, puisque les suspects sont incarcérés pour des semaines, voire des mois, sans le moindre jugement préalable. Portent la responsabilité d'un tel état de chose certaines autorités du district, les comités révolutionnaires et les municipalités.

 

D'après le docteur Gigon (fin 19ème s.), dans son étude "Les victimes de la Terreur", sur les 39 victimes de la Terreur en Charente, condamnées à mort et exécutées, le district de La Rochefoucauld à lui seul en compte 20, dont 10 femmes, envoyées à Paris, souvent sur de simples dénonciations calomnieuses, pour des motifs insignifiants, des paroles imprudentes, pour appartenir à la noblesse et avoir un mari, un fils émigrés etc... Outre ces condamnés à mort, 80 suspects sont retenus prisonniers, à La Rochefoucauld, dont le lieu de détention était le château.

Les responsables de cette Terreur furent l'agent national Grosdevaux, qui était en même temps président du comité de surveillance, Veyret-Lavergne, Prat, Machenaud fils, appartenant tous trois à ce même comité de surveillance, Philipon-Joly et Hériard-Préfontaines appartenant au directoire du district, Machenaud père, du conseil général du district. Ce qui est tristement spécifique du district de La Rochefoucauld, c' est qu'il faut ajouter aux noms pré-cités une longue liste de terroristes locaux qui sévissaient dans une bonne vingtaine de communes.

Après le coup d'état de Thermidor (exécution de Robespierre et de ses complices) commença une période d'épuration, et les représentants en mission furent chargés de la mettre en oeuvre. Le représentant en mission Pénières nommera une commission de six membres, chargée de lui faire un rapport sur les responsables de cette terreur. Deux personnalités semblent plus lourdement chargées, ce sont Grosdevaux et Hériard-Préfontaine.

De Grosdevaux il est dit :"...Il n'est pas un forfait commis par l'administration ou le comité qu'il n'ait partagé ou commandé ou influencé ...organisateur d'une administration imbue de la tyranie ... Il est également qualifié de "provocateur des forfaits". On reproche à Grosdevaux son enrichissement éhonté grâce à l'acquisition de certains biens nationaux. Il sut se faire adjuger par des complices, avec l' assentiment tacite de l'administration, un beau domaine au Lindois, pour la somme de 45 000 livres, alors qutil en valait 300 000.

Il s'agissait du château et des terres des anciens barons du Lindois, les de Chasteignier. Quant à Hériard-Préfontaines, il est dit de lui dans le rapport Pénières : "...dénonciateur, prévaricateur et cruels, égoïste autant que fourbe, impudents envers les administrateurs, protecteur des scélérats" - Lui aussi aura su s'enrichir d'une manière scandaleuse par l'acquisition de biens nationaux.

Mais Grosdevaux et Hériard sont de riches bourgeois, qui, après quelques mois d'inquiétude, sauront remonter sur la scène politique dès le Directoire.

Sans doute pouvons-nous observer une disparité sociale dans le personnel terroriste charentais, et à l'occasion de condamnations postérieures à la Terreur, on aura trop facilement tendance à imputer les responsabilités politiques à des individus peu estimables moralement, issus de basses classes sociales, ce qui n'est qu'en partie exact. La chose est exacte si l'on fait allusion à ces terroristes municipaux souvent moins instruits, moins alphabétisés, plus frustes dans leurs propos et leurs manières que leurs collègues. Mais elle est inexacte si l'on considère certains notables, instruits et fortunés, qui ont fourni de véritables terroristes, les uns par un engagement aveugle au service de la Révolution, les autres, par un silence opportuniste qui couvrait des décisions criminelles. Comme ailleurs, les plus frustes, les moins bien nantis trouvèrent leur place dans les organismes révolutionnaires, et les plus évolués, les plus fortunés et les mieux embourgeoisés oeuvrèrent dans les institutions régulières du district.

Le terrorisme municipal a particulièrement prospéré dans le district de La Rochefoucauld, et ceci d'une manière unique, si l'on compare ce district aux autres districts charentais, où ne se Présentent que des cas isolés d'abus et d'excès condamnables. La commune de Saint-Mary eut particulièrement à souffrir de la dictature d'un redoutable tandem : il s'agit de Prat et de Merceron. Avant l'épuration thermidorienne, Prat était maire et membre du comité de surveillance du district, quant à Merceron, ex-curé de Saint-Mary, il était procureur municipal de la commune. Dans sa haine anti-cléricale, Merceron alla jusqu'à se faire débaptiser... Protégés par la complicité du corps municipal, tous deux auront à répondre, au moment de l'épuration thermidorienne et du rapport Pénière des adjucations frauduleuses des biens nationaux, des cruautés et des vexations commises "contre la femme Maumont La Soudière, sa famille et sa maisons,

"La femme Maumont La Soudière" est précisément l'objet du procès-verbal que nous présentons maintenant.

 

"Copie du procès-verbal fait par la municipalité de St Mary, concernant les renseignements contre la Maumon", voici l'intitulé du document. "La Maumon" est Madeleine Elisabeth de Maumont, fille de JeanLéonard et de Marie Blondeau de Laurière, née au château de Monteil dans la Creuse. La famille de Maumont a pour armes "d'azur au sautoir engrelé d'or, accompagné de quatre tours d'argent maçonnées de sable".

Madeleine de Maumont avait épousé par contrat du 30 décembre 1783 Louis Régnauld, seigneur de La Soudière, fils de Louis-François-Gabriel seigneur de La Soudière, et de Anne de La Ramière. Louis Régnauld de La Soudière était né à Saint-Mary le 13 septembre 1747. Le lieu de leur résidence était le château de Saint-Mary, chef de la seigneurie.

La carrière militaire de Louis Régnauld de La Soudière avait commencé en 1768, quand, le 27 mai, il fut reçu mousquetaire dans la première compagnie. Le 15 décembre 1775, il fut breveté capitaine de cavalerie. En 1789, c'est lui que sa paroisse nomma commissaire chargé de la rédaction du cahier de doléances à l'Assemblée provinciale, ce qui nous permet d'avancer que Louis Régnauld de La Soudière était ouvert et favorable aux prémices révolutionnaires, comme tant de nobles libéraux. Il émigra en 1792, soit un an plus tard que la plupart des autres aristocrates de la région. Il fit la campagne de l'armée des Princes (1792) dans la 2ème compagnie noble d'ordonnance (mousquetaires) 8ème brigade. Il rejoignit l'armée de Condé en 1799, et servit jusqu'au licenciement de la cavalerie noble. Il devait mourir à Altona (Holstein) le 9 mars 1811, sans jamais avoir revu la France.

Au début du mois de mai 1794, la municipalité de Saint-Mary est mise en demeure de rassembler des témoignages concernant la conduite de Madeleine de Maumont par une lettre émanant du comité révolutionnaire de surveillance du district de La Rochefoucauld. Cette lettre est signée Veyret-Lavergne dont nous avons vu qu'il sera considéré comme l'un des terroristes les plus néfastes, quelques mois plus tard , lors de l'épuration thermidorienne. Il était alors bien périlleux d'être aristocrate, plus dangereux encore d'être femme d'émigré. Voilà sans doute la raison pour laquelle Madeleine de Maumont est dite divorcée. Nous serons à même d'apprécier la valeur des chefs d'accusation retenus contre la suspecte. La plupart des témoignages à charge se réfèrent à des actes et des paroles anciennes, remontant à un an ou deux, et il est inutile de préciser qu'ils durent être plus ou moins suscités chez les témoins par une municipalité complice d'un Veyret-Lavergne, d'un Prat, d'un Merceron, enfin de tout le comité révolutionnaire de surveillance de La Rochefoucauld. Nous noterons que "la dite Maumon" était alors incarcérée à La Rochefoucauld depuis quatre mois, sans aucune espèce de jugement préalable.

"Copie du procès-verbal fait par la municipalité de St Mary, concernant les renseignements contre la Maumon".

"Aujourd'hui le quatorze floréal l'an deux de la République française une et indivisible, nous, maire et officiers municipaux et agent national de la commune de St Mary, soussignés, réunis au lieu ordinaire de nos séances, en conformité de la lettre du comité de surveillance et révolutionnaire établi à La Rochefoucauld, en date du vingt un germinal dernier: signé Veyret-Lavergne, aux fins de prendre des renseignements sur la conduite de la nommée Maumon, femme divorcée d'avec Regnaud de La Soudière, émigré, et pour y parvenir, nous avons fait rendre les personnes ci-après nommées, que nous en avons cru en avoir la plus grande connaissance, qui ont déclaré ce qui suit.

Premièrement, la municipalité déclare que la nommée Magdeleine Maumon est femme divorcée d'avec Regnaud de La Soudière, émigré, et est âgée d'environ trente ans, et a trois enfants mâles demeurant actuellement à Angoulême, et sont âgés, savoir le premier d'environ neuf ans, et le second d'environ huit ans, et le troisième environ cinq ans, ladite Maumon est à la maison de réclusion de La Rochefoucauld, depuis environ quatre mois, par ordre du sus-dit comité; et de la cote mobiliaire pour ce qui est de son revenu avant et depuis la révolution est à peu près le même, en ce que nous ne lui connaissons point de propriété foncière que le mariage qu'elle avait porté chez le dit Regnaud, que nous croyons être de la somme de cent dix mille livres (illisible). Elle n'a point fréquenté les patriotes, mais bien des personnes qui nous paraissent contraires à la Révolution; pour ce qui est de ses opinions politiques, elles ont toujours été contraires à la Révolution; nous observons aussi que lorsque la municipalité fit faire le premier recensement aux grains, elle en avait soustrait par sa déclaration le nombre de quarante huit boisseaux qui furent confisqués conformément à la loi; elle avait aussi fait transporter au lieu appelé la Réserve de La Soudière, qui est habitée par François Saumon, son métayer, la quantité de dix pleins sacs de laine et qui se trouvèrent cachés sous du foin lorsque l'on fit faire la visite domiciliaire, laquelle laine nous paraissait être et provenir la majeure partie des matelas qui étaient portés par le séquestre qui fut fait dans la maison du dit St Mary".

Ainsi, la municipalité de Saint-Mary charge-t-elle violemment Madeleine de Maumont. Celle-ci est coupable d'entretenir des relations avec des personnes soit-disant connues pour leurs convictions contre-révolutionnaires, et de nourrir elle-même des opinions également contre-révolutionnaires. Par ailleurs Madeleine de Maumont s'est soustraite à deux reprises aux diverses réquisitions : elle a soustrait quarante-huit boisseaux de grain qu'elle a tenté de cacher, ainsi que la laine de ses matelas qu'elle est allée chercher au château après que celui-ci eût été mis sous séquestres.

Sont alors entendus les divers témoins convoqués par la municipalité et dont certaines dépositions peuvent laisser songeur. Louis Ebrard, de Chez Michaud, âgé de soixante ans, répond ainsi à la question suivante, qui sera toujours plus ou moins la même : Il ... lui ayant dit de nous déclarer s'il ne s'était point aperçu que la dite Maumon ait tenu quelque propos contre la révolution et tendant au détriment de la république, a déclaré qu'il y a aux environs d'un an, que la dite Maumon lui avait dit que sous peu de temps, le monde ne serait pas gagné dans l'église, et ce, en parlant d'un grand nombre de volontaires qui partaient, et lui aussi, que son mari émigré n'était pas si loin que l'on se l'imaginait".

Cette réponse est peu claire, mais n'oublions pas que nous avons souvent affaire à des révolutionnaires peu ou pas alphabétisés.

Suit la déposition du citoyen Gaspard Albert, habitant le village de la Grange, âgé de quarante ans : "...Il nous a déclaré qu'il y a environ de deux ans, qu'il fut à la foire de Saint-Claud pour vendre les boeufs de la dite Maumon et qu'à son retour de la dite foire, il entra dans sa chambre pour lui rendre ses comptes, elle lui demanda s'il y avait quelque chose de nouveau, le dit Gaspard Albert lui répondit qu'il y avait beaucoup de volontaires qui partaient; ladite Maumon lui répondit que c'était tous des catins et des feignants et des meurt de faim, qu'ils n'avaient rien à faire chez eux et qu'ils sten allaient pour se révolter contre nous; il déclare aussi qu'il y a environ deux ans, qu'il s'étaît trouvé avec ladite Maumon, regardaient ensemble de l'ouvrage qu'un citoyen avait fait dans une terre que son mari s'était emparée disant qu' elle était à lui, et que ce même homme qui avait fait ce même ouvrage voulait aussi la réclamer, et la Maumon lui dit que quand son mari serait de retour, qu'il paierait bien cela ainsi que les autres".

Comparait alors le citoyen Jean Dangeou, habitant le village du Bossu, âgé de trente-huit ans, auquel "Il est demandé si la Maumon, femme de Regnaud émigré, avait tenu quelque propos en sa présence contre la Révolution ... il a répondu, il y a environ deux ans, que la dite Maumon lui dit que les habitants lui faisaient beaucoup de dégâts dans ses différents domaines, mais que quelque jour, tout cela se retrouverait bien".

A son tour, le citoyen Jean Chataux, demeurant à Saint-Mary, âgé de quarante-cinq ans témoigne : "....Lui ayant de plus demandé s'il s'était aperçu que la dite Maumon eut, en sa présence tenu quelque propos contre la Révolution, il a répondu qu'elle lui avait dit, il y a environ deux ans, qu'avant qu'il fut peu de temps qu'il y aurait des guerres civiles et que le monde se tuerait tous.

Léonard Ebrard, demeurant chez le Bossu, âgé de trente-huit ans, répond de la manière suivante à la même question:

"... Lui ayant de plus demandé s'il s'était aperçu que ladite Maumon avait lâché quelque propos contre la Révolution, il a répondu qu'elle lui avait dit, il y a environ deux ans, qu'il fallait semer beaucoup d'avoine à cause que si les troupes entrent en France, qu'il en faudrait beaucoup, et que par conséquent, elle deviendrait très chère". Madeleine de Maumont envisageait donc comme une éventualité l'invasion de la France par les troupes prussiennes et autrichiennes, donc la défaite des armées républicaines dès 1792.

Quant à Charles Héraud, habitant de Saint-Idary, âgé de vingt-huit ans, chargé de la réquisition des fournitures pour l'armée, et de les faire acheminer au district de La Rochefoucauld, il évoque la réaction et les paroles de Madeleine de Maumont, au moment où il s'est emparé des couvertures des lits du château : "...Lui ayant demandé plus, s'il s'était aperçu que la dite Maumon eut lâché quelque propos contre la Révolution, il a répondu qu'elle lui avait dit, il y a environ six mois, qu'il avait monté au ci-devant château de St Mary, pour faire conduire les couvertes de la dite Maumon au district de La Rochefoucauld, en vertu d'une lettre adressée à la municipalité par les administrateurs du district de La Rochefoucauld, en conséquence, le citoyen Héraud nous a dit qu'au moment que la dite Maumon avait su que l'on enlevait ses couvertes, elle se mit à pleurer en disant qu'elle était bien malheureuse et que si elle avait su de l'être autant, qu'elle se serait en allée elle aussi et que ceux qui s'étaient en allés étaient plus heureux qu'elle, et c'était en parlant des émigrés".

Alors que la séance semble terminée faute d'autres témoins à charge, se présente Charles Roudeau, habitant le village de la Grange, et âgé de trente-cinq ans. Sa déposition est de toutes, sans doute, la plus invraisemblable : Il... A l'instant il nous a dit qu'il y avait environ trois ans que la dite Maumon lui avait dit, dans une grange, qu'elle voudrait tuer quelqu'un elle aussi".

Après avoir constitue ce dossier accablant, le district de La Rochefoucauld envoya Madeleine de Maumont à Paris pour qu'elle comparut devant le tribunal révolutionnaire. Elle fut condamnée à mort et guillotinée le 16 messidor an deux, soit au début du mois de juillet 1794. Environ trois semaines plus tard, Robespierre et ses complices tombaient, c'était la fin de la Terreur. Le procès-verbal mentionne l'existence de trois jeunes enfants de "La Maumon", alors recueillis à Angoulême. Ceux-ci étaient âgés de neuf, huit et cinq ans. En 1826, à l'époque de la Restauration, ils n'étaient plus que deux, devenus des hommes. Ce sont François-Gabriel et Louis-Gabriel qui reçurent une indemnité de 89 513,13F. Dans son exactitude crue, qui est celle du document authentique, ce procès-verbal du début mai 1794, soit de la fin de la Terreur, nous fait toucher du doigt la réalité quotidienne d'une terrible époque. Que de haine, de violence arbitraire, d'abus de pouvoir tout puissants, ne nous fait-il pas sentir. A nos yeux, ce qui était imputé comme crimes passibles de la guillotine à Madeleine de Maumont, apparait bien léger en notre époque de paix, mais en même temps, tellement caractéristique des périodes de troubles propres à toute guerre civile.

Sources :

- L'émigration militaire. Emigrés de Saintonge, Angoumois et Aunis dans les corps de troupe de l'émigration française 1791-1814 par Jean Pinasseau édité chez Picard à Paris 1974.

- La Charente révolutionnaire 1789-1799 par Jean Jézéquel S. A. H. C.

- Document d'archives privées.

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