Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 16, Décembre 1992

 

- VIOLATION DE TOMBEAU DANS L'EGLISE ST MAURICE DE MONTBRON, 1792 -

"Extrait des registres des délibérations de la fabrique de l'église de Saint-Maurice de Montbron".

"Aujourd'hui le dix neuf avril mil sept cent quatre vingt douze, l'an 4ème de la liberté, nous, administrateurs des revenus de la fabrique de Saint-Maurice de Montbron, informés d'un délit commis dans la nuit du dix sept de ce mois dans le choeur de l'église susdite, et désirant que le lieu saint soit respecté et que les lois de l'état soient observées, nous sommes transportés dans la dite église pour procéder à un procès-verbal de la manière qui suit.

Nous avons observé :

" Que du côté gauche du choeur en entrant dans la dite église, il existe un tombeau en pierre d'une élévation de deux pieds quatre pouces ou environ, de la longueur de six pieds huit pouces pour trois de large, sur lequel il y avait un chevalet couvert d'un drap mortuaire.

Que la couverture en pierre du dit tombeau de l'épaisseur d'un pied a été déplacée de la distance de deux pouces et demi dans toute la longueur, ce qui fait qu'il n'emboîte point hermétiquement et qu'il tend à sa dégradation, d'où il pourrait résulter des exhalaisons fétides et pestilencielles par les vapeurs méphitiques qui peuvent se répandre et être funestes à la société des fidèles.

En poursuivant notre opération, nous avons aperçu que la représentation formée par le chevalet et le drap mortuaire (représentation qui est commune à tous les paroissiens) ci devant placée sur le dit tombeau a été aussi enlevée, que recherches étant faites par toute l'église, le citoyen Desgorces, choriste, nous a fait apercevoir que le chevalet était accroché aux grillages de la chapelle du calvaire, ensuite cherchant le drap mortuaire, il l'a trouvé caché derrière l'autel de la chapelle de Saint-Jean, d'où nous l'avons fait porter à la sacristie.

Avant de clore le présent procès verbal, nous avons arrêté qu'il serait au corps municipal, ou à l'officier de police par expédition pour être statué ce qu'il avisera.

Fait, clos et arrêté par nous, Jean-Bertrand Raoul, curé de Montbron, et Jean-Baptiste Gillibert-Desvergnes, homme de loi, fabriciens de la dite église, les jour, mois et an ci-dessus. Signé en l'original Raoul, curé de Montbron et Gillibert-Desvergnes." "Pour expédition conforme à l'original Gillibert-Desvergnes fabricien.

C'est bien à un acte de vandalisme caractérisé que nous avons affaire, perpétré dans l'église Saint-Maurice de Montbron, en cette nuit du 17 juin 1792. A ce vandalisme se joint une triste entreprise de violation de tombeau. Placée à gauche dans le choeur de l'église, cette sépulture n'existe plus de nos jours, et il est regrettable que l'homme de loi Gillibert Desvergnes et le curé assermenté, Raoul, ne nous aient pas livré le nom de la famille, sans doute noble, à laquelle elle appartenait. Il ne s'agit bien entendu pas de l'acte gratuit d'un malfaiteur, mais la manifestation du déchaînement des passions révolutionnaires qui s'attaquent à l'héritage, aux symboles du régime renversé. Ce genre d'agissement n'est pas propre à la phase terroriste de la révolution française, mais malheureusement le propre de toutes les périodes de bouleversements politiques. Les Protestants n'avaient-ils pas rompu les voûtes, abattu les clochers, saccagé les statues et les tableaux de beaucoup d'églises de notre région autour des années 1565-1569, peu de temps avant la Saint-Barthélémy (1572)? Ce viol de sépulture à Montbron relève, tout comme ce qui concerne les destructions et viols des tombeaux royaux de Saint-Denis, de ce même état passionnel qui pousse les sans-culottes les plus échauffés dans l'expression de leur haine de l'Église, de la noblesse, ou du beau, tout simplement.

Il y a peu de ravages destructeurs jusqu'au début de la Terreur. 14ais les plus vils instincts se déchaînent avec celle-ci, à partir de 1792. Il n'est pas un blason que l'on ne martelle, il n'est pas de fleurs de lys que l'on ne gratte, et dans maintes églises, outre les viols de sépultures aristocratiques, les têtes des statues tombent.

C'est ainsi que de nombreux monuments furent dégradés, démolis, que des archives irremplaçables furent livrées au feu; la joie malsaine de saccager se déchaîna pendant les deux années de la Terreur à proprement parler. Deux révolutionnaires de valeur, Lakanal et l'abbé Grégoire, tentèrent d'endiguer ce flot dévastateur, et nous devons à l'abbé Grégoire le terme même de "vandalisme". Tous deux luttèrent pour éveiller les sensibilités artistiques plus ou moins endormies dans la foule de sans-culottes avinés et sanguinaires. L'argument de la préservation d'un patrimoine artistique devenu le bien commun de tous, ne porta sans doute pas tous les fruits escomptés par les deux défenseurs éclairés.

Sources Document d'archives privées.

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