Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 1, Janvier 1990

- ETAT DU CANTON DE MONTBRON EN L'AN V (DEBUT DE L'ETE 1797) -

 

Le document présenté ici est un folio manuscrit rempli sous forme de tableau et dont le verso est l'ébauche spontanée du recto. Il a été établi à la requête du Directoire Executif de la Charente par Jacques Raoul, déjà officier municipal de la Commune de Montbron et récemment promu au titre de Commissaire du Directoire Executif du département pour tout le canton.
Il nous a paru intéressant de citer in extenso les deux versions de cet état, car la première nous livre l'opinion personnelle de Raoul, une opinion jaillie d'un premier jet, passionnelle et révélatrice de ses idéaux intimes. La seconde, par contre, a été rédigée par lui après mûre réflexion et, vraisemblablement, après consultation des autres élus municipaux et du maire de la commune de Montbron.
Il faut savoir que Jacques Raoul, d'origine modeste et étranger au département, avait été curé de la paroisse sous l'Ancien Régime, qu'il avait rallié la cause révolutionnaire avec enthousiasme et avait prêté tous les serments successifs à la Constitution Civile du Clergé, s'était marié dès 1793 et avait su mener de front sa carrière de prêtre assermenté et d'officier municipal.
A chaque rubrique nous trouverons :
1. l'état sous sa première ébauche
2. l'état définitif.

ESPRIT PUBLIC

1.L'esprit public est généralement bon ; mais il est si pauvre qu' il se laisse diriger par de vieilles dévotes, qui, dirigées par des fanatiques, cicatrisent les cœurs et les rendent ou insouciants ou ennemis de la chose publique.
2.L'esprit public est généralement parlant inquiet, les hommes préjugée n'aiment point les innovations républicaines. Tous craignent la stagnation dans le commerce par le changement des jours de foire et se réunissent pour crier contre la contribution mobilière atteignant grandement et sans proportion les petites industries, quoique déjà atteintes par les patentes. Dans ceux qui sentent le prix de la constitution, il en est beaucoup attachés à celle de l'an III, et peu à celle de 1793.

INSTRUCTION PUBLIQUE

1.L'instruction publique féminine est entre les mains des religieuses qui dirigent leurs élèves dans le sentier de l'antirépublicanisme. Celle des enfants confiée aux instituteurs est dans le vrai sens de la Révolution.
Observé que ces écolières religieuses unies à des républicains forment de mauvais ménages.
2.Est nulle dans cet arrondissement, à l'exception du chef-lieu. La jeunesse ne fréquente point les écoles primaires des autres communes du canton. Dans les écoles tant publiques que privées de Montbron, avaient été introduits des livres élémentaires calqués sur la Constitution de 1793, et viennent d'y être enlevés. Les écoles des ci-devant religieuses m'ont l'air de n'être pas dans le bon esprit républicain.

POLICE GENERALE

1.Bien observée, conformément aux localités et aux vœux des lois.
2.Assez bien observée, si les citoyens des campagnes étaient bien pénétrés de l'intérêt public, elle le serait bien davantage.

RECOLTES ET SUBSISTANCES

1.Les habitants ont du pain mais ils n'ont pas de vin, ni ne peuvent s'en procurer, tant par sa rareté que par celle du numéraire.
2.La récolte en blé ne sera point mauvaise sans grande abondance; la récolte en vin, par contraire, parait devoir être abondante; au vin près, les subsistances ne coûtent pas cher.

POLICE CHAMPETRE

1.Elle est assez bien observée, mais le serait encore mieux si les gardes étaient payés; pour lors, ils ne seraient pas obligés de travailler ailleurs pour gagner leur vie.
2. Les délits sont punis quand ils sont dénoncés. Les gardes-champêtres, quoique les délits soient fréquents, dressent peu de procès-verbaux. S'ils étaient payés, ils seraient plus surveillants.

POLICE DES CULTES

1.Le culte catholique, seul qu'on exerce ici, est bien suivi par de vieilles dévotes dont on n'a pas à se plaindre.
2.
Les ministres du culte catholique, seul observé dans le canton, paraissent se conformer à la loi du 7 vendémiaire an 4. Point de sonneries, point d'exercices extérieurs. Ils ont tous déclaré n'avoir ni rétracté ni modifié de serment et cependant on s'aperçoit de quelque préférence pour certain ministre, et de l'éloignement pour un ministre qui n'a pas dévié et qu'on se plait à qualifier de ministre républicain.

HOSPICES ET ETABLISSEMENTS DE BIENFAISANCE

1.Les directeurs font leur devoir et on n'a pas à s'en plaindre.
2.L'hospice de Montbron manque depuis longtemps de fonds. Les mois de nourrice sont arriérés; des plaintes et des murmures de la part des nourrices chargées d'enfants abandonnés.

EPIDEMIES ET EPIZOOTIES

1.L'air est salubre et les officiers de santé sont bons. Nous n'avons pas encore eu d'exemple de ces maladies.
2.Il n'en existe point.

MAISONS D'ARRET

1.En bon état et tenues proprement.
2. Elles sont assez bien tenues.

RECOUVREMENT DES CONTRIBUTIONS, REVENUS PUBLICS ET BIENS NATIONAUX REGIS

1.Les contributions sont payées avec lenteur, faute des moyens des contribuables. Le receveur des droits d'enregistrement fait son devoir, ne s'en plaint pas pour le reste.
2. La rentrée de la contribution foncière s'opère insensiblement, mais le recouvrement de la contribution personnelle et somptuaire est comme nul. Tous les contribuables se plaignent du trop imposé et de leur peu de moyens à faire de l'argent. Le préposé du droit de l'enregistrement paraît attentif à faire les fermes des biens nationaux à vendre.

GRANDES ROUTES ET CHEMINS VICINAUX

1. Tout est dans un grand désordre.

2. Tout devient impraticable : grandes routes et chemins vicinaux. Les ponts menacent ruine faute de réparations urgentes. Des usurpations sur les chemins vicinaux que l'on redresse quand on forme des plaintes.

AGRICULTURE ET PLANTATIONS

1. L'agriculteur fait ce qu'il peut et ferait bien davantage s'il n'était grevé par d'énormes contributions.

2. Peu de plantations. L'agriculture n'est pas négligée. Toujours même routine, l'homme agricole ne se plait point à faire de nouvelles expériences. Les bras manquent pour l'exploitation.

LES FORETS

1. Forêts : point

2. Il n'en existe point. Mais par l'immoralité qui règne, les bois des particuliers ne sont pas respectés.

COMMERCE ET INDUSTRIE

1. Presque nuls

2. Sont peu importants dans le canton.

FORCE ARMEE

1. Bien en règle et bien dirigée.

2. Depuis qu'il n'existe plus de brigade de gendarmerie dans le canton, on n'y compte plus de force armée. Une simple compagnie de Garde Nationale non armée composée des habitants du chef-lieu, les autres citoyens du canton n'y figurent jamais.

CONCOURS DES AUTORITES CONSTITUEES POUR OPERER LA SURETE PUBLIQUE

1. Si le juge de paix répondait aux vues de l'agent municipal, tout irait bien.

2. Il existe de l'accord entre les fonctionnaires publics pour opérer la sûreté publique.

A nos lecteurs maintenant de juger de l'état de notre région après sept ans de révolution, sur ce témoignage émanant d'un des plus purs révolutionnaires du canton, au début du Directoire.

Sources : Archives personnelles Géninet-Sauvo et Fils-Callandreau.

F. FILS. DUMAS. DELAGE

 

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