Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 1, Janvier 1990

- DANS LES GRIFFES DU DIABLE -

 

LA FONT-GALO

Cette légende m'a été contée par deux très vieux amis de notre commune d'Ecuras, l'un et l'autre apportant à leur récit une couleur, un détail complétaires. L'époque, bien entendu, en est fort lointaine, mais les noms de lieux concordent, les Laits sont à peu près semblables, et, surtout, le Verbe magique est identique.

Aussi, vais-je à mon tour essayer de vous la transmettre, tout en doutant de savoir y apporter seule toute cette saveur que mes deux conteurs avaient su y mettre.

Il existait du côté d'Orgedeuil une petite vallée boisée, profonde et mystérieuse, appelée la Font-Galo. Une source vive y coulait, une de ces fonts que nos ancêtres celtiques avaient su sacraliser. La voie romaine qui reliait Angoulême à Chassenon et Limoges passait non loin de là. Sans doute, nombre d'âmes en peine de voyageurs égarés en chemin et perdus depuis plus d'un millénaire, s'étaient-ils laissé prendre aux séductions maléfiques du lieu.

Cette vallée était alors peuplée de démons, de sorcières et autre engeance nocturne satanique. Les chats en particulier ne manquaient pas de rejoindre le Diable et son train lorsqu'il y menait sa sarabande par certaines nuits de sabbat.

Toujours est-il qu'au village de Miaulant, dans la paroisse d'Yvrac, village situé à deux kilomètres environ de cette Font-Galo, une veillée animée se déroulait chez un fermier dont on ignore le nom. La chose importe peu, bien sûr.

C'était un samedi soir, et nuit de pleine lune:. On y parlait à bâtons rompus de revenants, de garous, de sorcellerie enfin. Les têtes s'échauffaient autour de la cheminée, tandis que les "drôles" écoutaient, serrés contre les jupons de leur mère, tout repliés dans les ombres dansantes de leurs rêves. Et chacun revenait toujours à la Font-Galo...

Dans cette maison, il y avait une jeune servante, plus jolie, plus hardie et plus coquette que les autres. Elle avait le caquet bien pendu. Tout à coup, elle lança à son maître :
"Si vous voulez bien m'acheter une robe neuve, je vous promets de me rendre sur le champ à Font-Galo !"

Un silence général, immédiatement suivi de rires goguenards accueillirent une telle proposition. Onze heures venaient de sonner à la grande horloge. Elle annonça alors qu'il était grand temps qu'elle se mît en route si elle ne voulait rien manquer du sabbat. On dut bientôt se rendre à l'évidence, elle n'avait cure des pires mises en garde que chacun lui prodiguait. Elle répétait qu'elle saurait crier par trois fois:
"Je suis seulette à Font-Galot !", et qu'elle saurait s'en revenir intacte.

Face à une telle détermination, on se tut et on la regarda. Elle avait attrapé le chat de la maison qui dormait tranquillement près du feu, pour le fourrer dans son tablier. Et la voici partie dans la nuit...

Elle cheminait fermement, serrant bien fort contre elle le chat qui miaulait et s'agitait. A minuit juste, elle avait atteint le plus profond de la vallée ensorcelée. Un beau clair de lune baignait les bois endormis, et c'était à peine si le silence immobile autour d'elle était troublé par un hululement de chouette, un froissement d'aile, un souffle de vent.

Elle écoutait, elle regardait. Elle s'arrêta et cria alors par trois fois : "Je suis seulette à Font-Galo !" Et elle n'entendit rien, elle ne vit rien. Comme le chat emprisonné dans son tablier luttait ferme pour se dégager, et que rien ni personne ne se manifestait, elle tourna les talons et s'en revint. Elle regagna Miaulant sans encombre, sous le même clair de lune, entourée des mêmes bruits familiers.

Arrivée à la maison de son maître, elle ouvrit la porte, lâcha le chat. Mais dans le même instant, avant qu'elle eût seulement le temps de franchir le seuil, elle ressentit une franche brûlure au talon gauche et elle entendit une voix sardonique, éclatante, qui lui jetait, dans un grand éclat de rire :
"Remercie le chat que tu portais dans ton tablier, sans lui, jamais tu ne serais revenue de la Font-Galo !"

Elle bondit alors dans la grande salle. On l'entourait, on la fêtait, on l'assaillait de questions. Elle raconta a son auditoire haletant ce qu'elle venait de ressentir et d'entendre. On accorda à son récit un crédit sans réserve, et ceci d'autant plus que l'on n'en attendait pas moins.

Et depuis, bien entendu, les chats ont continué de suivre le Diable dans ses sarabandes certains soirs de sabbat. Personne n'osera en douter, je l'espère. Et qui s'en ira, seulet ou seulette, à la recherche de la Font-Galo, pour s'y promener par une belle nuit de pleine lune ?

H. LEONARD

 

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