Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 1, Janvier 1990

- SI JE T'OUBLIE, ECURAS... -

 

A la lisière de trois départements, à la frontière de trois mondes, lorsque l'on a franchi la Tardoire au Pont de Menet, on sent déjà une différence de climat, de végétation, et l'on entend aussi parler un autre patois. Il suffit de monter la côte de Ferry, pour commencer à découvrir ce que les enfants appellent "la vraie nature", boisée et vallonnée, verte et calme, et pourtant délaissée... Mais il faut s'enfoncer du côté de la Haute Vienne ou emprunter la route sinueuse de la Dordogne, ou encore aller du côté de la Borderie, pour retrouver le goût des temps premiers, pour se dire qu'ici, finalement, le monde n'a pas tellement changé...

Sur cette terre qui a porté nos ancêtres et que mon père aimait tant, plus qu'hier, je comprends en y revenant que, confrontés au monde moderne, confrontée à la pollution et au bruit des villes, des étrangers venus du Nord nous l'envient et nous la prennent, pour le temps des vacances, nous l'achètent et nous l'envahissent.

Arpents de terre, monnayables, que les hommes se disputent ici-bas, avez-vous donc une âme qui vous les attache, qui les attire, qui les retient, qui les fait revenir ? Partie intégrante de la planète, se confondant quelque part avec le Dieu de l'univers. Il semble que oui.

La France est convoitée, la France attire, et de Menet à Villautrange, vous croiserez sur votre route des véhicules aux plaques minéralogiques étrangères, roulant au pas pour découvrir des paysages, des habitats, pour se pénétrer d'un monde si différent du leur, vous croiserez des groupes de promeneurs, plus grands, plus blonds, vous entendrez dans les restaurants et supermarchés du coin parler des langues qui n'ont rien à voir avec le français ni le patois.

Vous vous demanderez ce qui les a séduits: raisons économiques, climatiques, sentimentales - et vous ne comprendrez pas toujours. En conclusion, vous direz d'un ton désabusé : "On ne voit que des Hollandais ! Qu'est-ce qu'ils viennent faire ici ?" Les commerçants vous désapprouveront. Sons le soleil d'été, délaissés par leurs clients habituels, ils apprécieront l'attrait indéniable de leur terroir et ne se poseront pas tant de questions.

Harassés par la. vie trépidante des villes, certains vous démontreront par A plus B qu'ici il y a l'oxygène nécessaire pour se ressourcer, pour repartir et affronter un autre monde, un monde parallèle que les hommes ont transformé à leur convenance, si loin, trop loin parfois du monde originel.

Ecuras, écuries..., relais des temps anciens ? Que l'on se plait à imaginer où le voyageur s'arrêtait pour changer de monture, étape pour repartir vers d'autres horizons au matin. Ecuras, village-étape de nos enfances, nous qui sommes partis ailleurs et qui nous souvenons de l'école pleine d'enfants qui regagnaient leurs maisons à pied, par petits groupes, après le coup de sifflet du maître.

Souvenirs multiples qui peu à peu s'estompent... Seule la nature ici est immuable et fidèle à elle-même ; accroupis sur la terre de la Montecaille, mes enfants pêchent avec les mêmes gestes que nos pères et nos grands-pères, comme eux, ils parcourent les prés pour y cueillir des champignons, comme eux ils s'émerveillent des plantes et des animaux et reconnaissent un chant d'oiseau.

Ne pas vouloir partir ailleurs, ne pas vivre ailleurs qu'ici semble périmé aujourd'hui, et pourtant certains gardent encore au fond de leur corps, au fond de leur coeur, ce même désir ancestral, comme si le temps n'existait pas, comme si les inventions sophistiquées des hommes les plus savants n'avaient aucun poids face aux arbres, face aux rivières, face aux vallons, face à ces derniers coins sauvages qui nous restent comme des refuges.

Marie-Annick Saumon

 

Table des matières