Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 2, Mars 1990

 

- LA MACABRE LEGENDE DE MENET -




  Il est une rumeur persistante dans le Montbronnais, transmise de bouche à oreille, reprise de temps à autre dans la presse locale, entérinée dans un ouvrage officiel :
"Images de France". Ce dernier, que l'on peut consulter dans toutes les mairies du département, a été édité en 1964 sous le patronnage du Conseil Général, agréé par le Ministère de l'Education Nationale. On y trouve le passage suivant :

" A l'est du département, près de Montbron, Menet est un logis pittoresque orné de deux petites tours. Il fut dans le courant du siècle dernier le théâtre d'une curieuse histoire : à cette époque y habitait le comte EDOUARD de LAMBERTYE, nouveau marié, ayant épousé en 1835 ADRIENNE de IBELOT. Madame de Lambertye devint enceinte, tomba malade et mourut. Désespéré, son mari la fit enterrer avec ses bagues. Et, après la cérémonie, le cercueil fermé fut descendu dans la fosse au cimetière de Montbron. Le soir venu le fossoyeur venu combler la fosse ouvrit le cercueil et vit avec effroi que la morte semblait respirer. Il alerta le châtelain, en retira Madame de Lambertye de son cercueil, et elle fut ramenée à Menet où quelques jours plus tard elle accoucha normalement d'un fils".

J'ai voulu en savoir plus et apporter, je l'espère, quelques précisions à cette macabre histoire. Pour ce faire, j'ai recueilli, d'une part, les témoignages unanimes, dignes du crédit le plus total , des descendants directs de l'héroi:ne de cette fable, membres des familles de Lambertie et de Ferrières; d'autre part, ceux de Mr Jean RENOUX. Celui-ci est le dernier d'une lignée de fossoyeurs de Montbron qui ont officié depuis plus de trois générations. Il a pris sa retraite en 1987.

Les premiers n'attachent que dérision à une telle fable, tandis que le second la présente comme une légende qui résiste mal aux détails d'ordre technique qu'il peut apporter. Remettons à plus tard toute considération d'ordre moral.

En outre, je me suis appuyée sur la solide Généalogie de la Maison De Lambertie, élaborée par l'abbé LECLER en 1893, et complétée jusqu'à nos jours par les soins du Colonel de Ferrières.

A cette première relation de la fable citée plus haut, non comme une fable mais comme un authentique fait-divers, ont succédé depuis une trentaine d'années des article de presse locale, tous plus fantaisistes les uns que les autres. Dans un bi-mensuel de Cognac paru en 1986, la marquise de Lambertie est enterrée par un fossoyeur qui se transforme en violeur de tombes et pilleur de bijoux. Quelques mois plus tard, en 1987, à l'occasion du départ en retraite de notre fossoyeur, Mr Jean Renoux, parait dans la Charente Libre un article dont voici un extrait :

" Dans les années 1860, madame la Comtesse de Lambertie, enceinte et malade décède. Alors qu'elle était dans la fosse sur le point d'être recouverte, on entend des gémissements. Le cercueil est ouvert, et on retrouve madame de Lambertie bien vivante, qui donnera peu après le jour au marquis ROGER DE LAMBERTIE". L'article en question cite alors les paroles de Mr Jean Renoux : "Le fossoyeur de l'époque était alors mon grand-père".

Très rapidement en effet, je me suis trouvée confrontée à des invraisemblances de toutes natures et force me fut de constater que les versions du journal cognaçais et de la Charente Libre ne concernaient pas la même marquise de Lambertie que celle d"Images de France"!
( Je passe sur la confusion des titres de noblesse qui ne change rien à l'affaire). Pour essayer d'y voir plus clair, nous examinerons successivement ces deux versions.

 

 

PIERRE EDOUARD DE LAMBERTIE, né et mort à Menet, ( 1807-1889 ), était fils de ALAIN THIBAUD de LAMBERTIE et de Demoiselle MARGUERITE EULALIE de RIBEYREYX.

La branche de Lambertie de Menet était issue de ' la très ancienne Maison de Lambertie, l'une des plus importantes de la noblesse du Limousin et du Périgord. Cette branche commença en 1535, avec le mariage d'un cadet de la Maison de Lambertie, François, qui épousa Jeanne de La Faye, fille du seigneur de Menet. Les de Lambertie devinrent alors seigneurs de Menet, de Perry, du Couraud, de Chapt etc...

Leur blason porte : "D'azur à deux chevrons d'or" (Armorial du Limousin).

Pierre Edouard de Lambertie avait épousé MARIE ANTOINETTE DE BELOT, le 16 juin 1835, à VINEUIL canton de BLOIS (Loir et Cher). Celle-ci, née au château du FRESNE, commune de V'illeconin ( Seine et Oise), le 7 mars 1811, était fille de Jean Louis de Belot et de Dame Anne Louise de Barville. Cette famille de Belot porte le blason suivant : "D'azur au lacs d'amour d'argent, au chef de mime". ( Chartier Français. 1875 ).

Marie Adrienne de Belot donna effectivement naissance à un fils, LOUIS RAYM0ND, neuf mois après son mariage. Mais la naissance, qui eut lieu le 20 mars 1836 ( cf. copie de l'acte page suivante) situe non pas au château de Menet, commune de Mont- bren, mais au logis de La SEAUDIERE, commune de VINEUIL.

Il est difficile de concevoir qu'à peine "ressucitée", la jeune femme, enceinte de plus de huit mois, ait entrepris un tel voyage pour aller faire ses couches à Vineuil.

Toujours est-il qu'elle survécut fort bien à de telles épreuves, ainsi que son fils miraculé, car elle donna ensuite le jour à quatre filles, et elle mourut de sa belle mort aux LINLAUDS, commune de Montbron, à l'âge de 94 ans, le 25 octobre 1905.

A l'exception de l'article de la Charente Libre de 1987, nous noterons, comme le suggère très insidieusement l'extrait de l'ouvrage "Images de France", qu'il est toujours question du vol des bijoux de la fausse morte, et éventuellement de viol de sépulture. Le forfait est soit imputé à un fossoyeur, soit , selon selon certaines rumeurs locales, à des serviteurs du château de Menet.

Mr Jean Renoux témoigne des rites d'inhumation en vigueur à cette époque, respectés par toutes les familles de toutes conditions sociales, pour être pratiquement abandonnés au cours du 20ème siècle.

Le fossoyeur se devait de combler intégralement la fosse aussitôt le ceroueil descendu dans celle-ci, et en présence de deux proches du défunt.
 

En outre, il apporte les précisions suivantes concernant le cercueil de la marquise de Lambertie valables pour tout membre d'une riche famille au 19ème siècle : Adrienne de Belot était enfermée dans DEUX cercueils, un premier de chêne massif, contenu dans un second, de plomb scellé. C'est ainsi qu'il découvrit ses restes quand il procéda à son exhumation, afin de rassembler toutes les dépouilles mortelles des divers membres de la famille de Lambertie, dans le caveau familial actuel, construit au début des années 1960. Vous pouvez le voir, tout en haut, à gauche, dans le cimetière de Montbron.


Examinons maintenant la seconde version de l'affaire, citée précédemment. Nous regrettons vivement de n'avoir pas pu citer textuellement le journal de Cognac, car Mr Jean Renoux, qui l'avait longtemps conservé, s'en est défait. C'est donc sur la fiabilité de sa parole que nous avons pris la liberté d'en citer la teneur. Bans les deux cas, d'après les dates, le fait se situerait quelques trente ans plus tard, donc à la génération suivante. Ce RAYMOND DE LAMBERTIE se trouve alors être notre bébé miraculé de la première version !

LOUIS RAYMOND de LAMBERTIE, né à VINEUIL le 20 mars 1836, épousa en 1868, à Saint-kdjutory ( Charente , Demoiselle SOPHIE ANGELIQUE ROUX de REILHAC, née à La Rochefoucault, le 12 septembre 1841. Elle était fille de Godefroy Alcide ROUX de REILHAC et de Louise Anne de LAGE de LUGET. La famille Roux de Reilhac porte le blason suivant :
"Fascé d'argent et d'azur de six pièces, au chef d'azur à trois fleurs de lys d'or". ( Nobiliaire Limousin ).

Le 14 septembre 1870, Sophie Angélique Roux de Reilhac donna naissance à son premier enfant JOSEPH ROGER de LAMBERTIE. Une fille vint plus tard. Le fossoyeur était alors, effectivement, Simon Renoux, le grand-père de Mr Jean Renoux.

Outre les familles nobles concernées, Mr Jean Renoux entre en scène personnellement : en effet, il avait protesté par courrier auprès du journal cognaçais, défendant la mémoire de son grand-père, qui n'avait jamais été un pilleur de tombe. Simon Renoux a poursuivi sa vie durant, en toute paix de conscience, ses offices de bedeau de l'église Saint-Maurice et de fossoyeur de Montbron.



En outre, dans le meilleur des cas, si l'on peut s'exprimer ainsi en l'occurence, aurait-on pu percevoir des "gémissements", provenant du fond de l'étroite fosse et traversant la double épaisseur des cercueils? Cette fois-ci, le cercueil de chêne était enfermé dans un cercueil de zinc plombé. Ce ne sont certainement pas des gémissements qu'il aurait suffi de pousser, mais bien plutôt des hurlements, et à l'instant crucial où Simon Renoux allait se mettre à la tâche...

Mieux vaut passer sous silence les éventuelles réactions des familles de la malheureuse, car c'est en vain que l'on rechercherait le moindre écho officiel à une affaire qui ne pouvait, à l'époque, qu'entrainer des retentissements très officiels.

Alors, objecterez-vous à juste titre, comment conclure et que conclure? Il semble évident que ces diverses versions de l'affaire sont parfaitement erronées. Faut-il pour autant croire qu'elle fut inventée de toute pièce? Et par qui, dans quel but, à partir de quelles données? Nous savons bien que les enterrés vivants ont, hélas, toujours existé... Que le phénomène de catalepsie est médicalement reconnu. Ne négligeons pas, par ailleurs, la part de choix que toute une littérature romantique a réservéeà ce genre d'anecdotes.

Pourquoi ne pas suggérer, avec toutes les réserves qui s'imposent, que, sans doute, à une époque plus lointaine, plus tourmentée aussi, une dame de Lambertie put être enterrée vivante puis sauvée de la mort par quelque pilleur de tombeau? C'est ainsi, que de génération en génération, l'histoire en sera parvenue jusqu'à nous sans cesse remise au goût du jour... N'est-ce pas ainsi que naissent les légendes?


F. FILS. DUMAS. DELAGE

LE CHÂTEAU DE MENET A MONTBRON qui possède TROIS tours et non pas deux...