Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 2, Mars 1990

- LE PETIT MAS DE VOUTHON -

 

 

  A l km 5 au nord-est de Vouthon, depuis la route départementale 6, on accéde sur la gauche au logis du Petit Mas, par un long chemin autre fois bordé d'arbres centenaires, et qu'aucune pancarte ne signale plus.

Cette belle demeure, qu'un premier regard vous fera peut-être juger médiocre, en piteux état actuellement, semble abandonnée depuis de longues années. Sur l'arrière, elle surplombe la Tardoire par une superbe terrasse en tout aussi mauvais état. Lorsque, en empruntant la départementale 699, on observe de loin ce site, on prend conscience de sa situation privilégiée. Tout laisse supposer qu'un tel lieu joua un rôle stratégique défensif, sans doute avant et dès le haut Moyen-Age, et à coup sûr, au cours des guerres anglaises (14-15ème s.). Ceci au même titre que tant de petites places fortes disparues ou devenues le point de départ d'un logis plus tardif, d'un village, ou d'une ville. Citons entre autres les sites de Pancogne, du Pinier de Vilhonneur, de Mongaudier, de Montbron, tous campés en sentinelles le long du cours de la Tardoire, entre Angoumois et Limousin.

Tel qu'il apparait aujourd'hui à nos yeux, ce logis offre l'aspect ingrat d'un grand corps de bâtiment rectangulaire, datable des l5ème-l7ème siècles, ayant conservé peu d'éléments du 15ème siècle, de nombreux aménagements des 17-18ème siè cles, et quelques adjonctions du 19ème siècle.
En façade, au rez de chaussée, demeure une petite porte basse, cintrée, obturée à une date inconnue, datable soit du 15ème soit du 16ème s. Elle est flanquée à sa droite de deux portes hautes, dont l'une est la porte d'entrée actuelle du logis, toutes deux vraisemblablement ouvertes au l8ème s.


Les ouvertures de la face arrière du logis furent également remaniées fin 17ème début 18ème siècles.

Intérieurement, la porte d'entrée donne sur un vaste vestibule dont le bel escalier de bois avec sa rampe ouvragée attestent de rema niements importants au l8ème siècle. A gauche s'ouvre une immense salle demeurée en l'état du 16ème siècle approximativement : pavage de petits galets formant des rosaces et des entrecroisements, et tout particulièrement, présence d'une magnifique cheminée de pierre, monumentale, à l'épais bandeau de pierre grassement mouluré, portant en son centre un écusson martelé et indéchiffrable. C'est pour accéder directement de la cour dans cette salle que fut ouverte au 19ème s. la porte pre- mentionnée. Cette opération malencontreuse a défiguré l'harmonie intacte de cette très belle salle ancienne.


La clôture de la cour fut reprise intégralement au 19ème siècle Quatre piliers de pierre, un portail, une porte et une grille d'un style très bourgeois citadin sont venus remplacer la belle entrée d'honneur créée au 18ème s. et dont ne subsiste qu'un pilastre massif, à l'extrême gauche, attenant au mur ancien, écroulé, qui limitait alors le domaine.

 

Les deux gros bâtiments dépendant maintenant de la ferme du Petit Mas ont subi des transformations si radicales au 19ème s. que l'on n'y peut rien retrouver des anciens communs du logis. Mais il est un élément très intéressant qui demeure dans le corps de bâtiment parallèle à celui du logis. On lui attribue une vocation de "cave", alors qu'il s'agit de tout autre chose. En effet, on accède par une petite porte basse et cintrée, semblable à la porte obturée du logis, après avoir descendu quelques marches de pierre, à une longue et vaste salle couverte d'une voûte en berceau brisé, soigneusement construite de beaux moëllons réguliers. Cette longue salle est enterrée à un mètre environ par rapport au niveau actuel de la cour. Ne pourrions-nous pas y voir plutôt qu'une "cave", une salle du 15 ou 14ème siècle, faisant partie d'un corps de bâtiment partiellement rasé et ultérieurement récupéré, et venant confirmer l'existence d'une place forte constituée dès le Moyen-Age sur ce site du Petit Mas ?

  On remarque une porte du 19ème siècle, sans aucune recherche de style, ouverte dans la moitié gauche de ce rez de chaussée.

Le premier étage comporte trois hautes fenêtres à appui mouluré, datables de la fin du 17ème s. ou du début du 18ème. Il est certain que le crépi cache des ouvertures plus anciennes, fenêtres à meneaux obturées ou partiellement détruites, qui devaient rythmer ce premier étage d'une manière beaucoup plus harmonieuse.

La toiture à quatre pans typiquement charentaise, a visiblement coiffé le corps de bâtiment surbaissé au 17ème siècle, alors que sa vocation défensive s'avérait inutile. La pauvreté de la charpente, la faible inclinaison des pans dateraient ce toit davantage du 19ème s. que du l8ème. Nous ne pouvons que déplorer l'état actuel dans lequel il se trouve.

Il n'est pas exclu que ce logis, reste d'un petit château noble défensif pendant des siècles, ait eu à souffrir tout autant des guerres de religions que des Guerres anglaises, car nous ne devons oublier ni la proximité de La Rochefoucault, ni les engagements, les fidélités politiques et religieuses des familles nobles qui possèdèrent alors le Petit Mas.

 

  De la vocation défensive du logis subsiste encore un témoin dans la présence d'une console de granit demeurée en place au coin droit de la façade, au niveau des linteaux des fenêtres du premier étage. La tradition orale confirme la présence de consoles semblables qui couraient tout le long de la façade, disparues à la fin du 19ème s. On serait alors en présence d'un chemin de ronde à vocation militaire. En outre certains éléments des caves remontent au Moyen-Âge, et encore ne sont-elles pas toutes accessibles.

L'arrière du logis donne sur cette belle terrasse d'agrément que j'ai déjà mentionnée, et qui fut apparemment créée fin 17ème s. début 18ème s. La plateforme à pic dont elle occupe la surface a certainement supporté des éléments d'architecture plus anciens et à vocation plus défensive

 

 

 

LE TEMPS DES SEIGNEURS

 

 

Le Petit Mas fut le siège d'une seigneurie depuis la fin du 16ème s. mais certainement avant même les guerres anglaises n'a tout lieu de l'at tribuer à la famille DE CORLIEU, d'origine anglo-normande. Seigneurs de LA FENETRE et de LA CHAISE, ils ont considérablement agrandi le nombre de leurs fiefs au cours du 15ème siècle.
Le blason des DE CORLIEU, relevé sur une fresque ornant le manteau de la plus belle cheminée du château de La Fenêtre et confirmé par l'Armorial Poitevin porte "De sinople au chevron d'argent, chargé de trois quintefeuilles de gueules."

Cette seigneurie dépendant de la baronnie de Montbron fut acquise dès la fin du 16ème siècle par les DUROUSSEAU, seigneurs DU MAS et de SAINTE-CATHERINE (Montbron). Cette branche DUROUSSEAIJ fut fondée par FRANCOIS DUROUSSEAU. Il était le fils de JULIEN DUROUSSEAU écuyer de MARENDAT, qui, par son mariage avec MARIE COURAUDIN, fille du seigneur de FERRIERE, était alors devenu le premier DUROUSSEAU, seigneur de FERRIERE.


  Le blason des DUROUSSEAU, seigneurs DU MAS et de SAINTE-CATHERINE porte : "De gueules un chevron d'argent accompagné de trois besants du même, deux en chef et un en pointe, au chef d'argent chargé de trois losanges de gueules." ( Armorial Limousin ).

Le 20 octobre 1665, la seigneurie DU MAS fut l'objet d'un échange entre JEHAN DE ROFFIGNAC, seigneur de BELLEVILLE ( Feuillade ) et RENE DUROUSSEAU, sieur DU MAS et de LA BROUSSE ( Archives de Lambertie)

RENE DUROUSSEAU avait vendu le fief de SAINTE-CATHERINE en 1665, mais était demeuré seigneur DU MAS.

Voici un extrait de cet acte d'échange intéressant, car il nous apprend que le Petit Mas possédait un moulin et une forge à cette époque. "Le sieur DU MAS a en contre échange donné au sieur de BELLEVILLE sa maison noble du MAS, sîse dans la paroisse de Vouthon en Angou mois, avec ses apendances et dépendances qui consistent en la maison et rentes dues à cause d'ycelles et en la forge et moulin du MAS et aux métairies etc.,. du vingtième jour du mois d'octobre 1665" René DUROUSSEAU devait ajouter 7.500 livres à son bien pour que sa valeur fût en balance avec le riche fief de BELLEVILLE.

Ce René Durousseau qui par la suite peut nous apparaitre comme un caractère original, mais c'est là une autre affaire, était le fils d'une demoiselle de ROFFIGNAC JACQUETTE, donc le cousin germain du sieur de ROFFIGNAC avec lequel il avait conclu l'échange en question.


 
Les DE ROFFIGNAC, seigneurs de BELLEVILLE portent le blason suivant : "D'or au lion de gueules". ( Armorial Limousin ).
René Durousseau, seigneur du MAS et autres lieux ( il achetait, vendait, échangeait ou non...), était né en 1643, et avait épousé MARIE THENANT, qui était veuve en 1686.

L'extrait du document suivant nous montre que, en dépit de la réalisation ou non de l'échange établi en 1665, Marie Thenant et les enfants et héritiers de René Durousseau, seigneur du MAS, y habitent toujours, et possèdent toujours la jouissance de la seigneurie. Il intervient là des causes qui nous échappent, mais l'acte est.


" Le dix-neuvième jour du mois de février 1686 après-midi, par devant les notaires du comte de Montbron, furent en leur personne JEHAN de LA CROIX, écuyer, sieur de LA FENETRE, LA CHAIRE, LA COMBE et autres fiefs, demeurant au lieu noble de LA FENETRE, paroisse de Saint-Sornin, d'une part, et Damoiselle MARIE THENANT, veuve de RENE DUROUSSEAU, sieur du MAS, demeurant au lieu du Mas, paroisse de Vouthon, d'autre part, laquelle dite Demoiselle THENANT en qualité de mère tutrice de ses enfants et du dit feu sieur du Mas, a reconnu, confessé et avoue tenir et posséder de tous temps et anciennement du dit sieur de La Fenêtre, savoir est le moulin appelé ESTRAIS, autrement Du Mas et dans les apartenances d'icelui a été bâti et édifié un four à acier, le tout situé dans la dite paroisse de Vouthon etc..." ( Archives de Lambertie ).

Nous ne manquerons pas d'apprécier l'importance et la valeur de ce moulin et surtout de ce "four à acier", deux données non négligeables de la richesse de la seigneurie du MAS. Nous ignorons ce que sont devenus les héritiers de René Durousseau, seigneur du MAS etc...

Par ailleurs, ce dernier était apparu en 1665 dans un interminable procès à rebondissements multiples, plus surprenants les uns que les autres, où il prétendait avoir atteint 25 ans, alors que Dame Angélique MASSACRE, une parente, l'accusait d'avoir usurpé l'acte baptistaire de l'un de ses frères mort jeune, autre René Durousseau... ( Archives de Ferrières ).

 


LE TEMPS DE LA PUISSANCE



Il est probable que ce fut Marie THENANT qui vendit le Petit Mas à ETIENNE CHERADE, au moment où il acheta le comté de Montbron au comte LOMENIE DE BRIENNE.

" Suivant acte de Monnerat, notaire à Paris du 15 avril 1699, était reçue la vente faite par le comte Loménie de Brienne à Etienne Chérade, Maire perpétuel de la Ville d'Angoulême, de la terre et comté de Mont- bren, la Châte1lenie et baronnie de Manteresse et la seigneurie de la Grelière, moyennant 150.000 livres etc..." (Archives Départementales E.59 )
Etienne Chérade vieillissant, nouveau comte de Montbron, fera du Petit Mas sa résidence préférée de campagne. A cet effet, il ne ménagera pas des transformations et aménagements notables du vieux logis. Il y terminera sa vie en 1714.

Il était le fils d'un riche "marchand de draps de soie" d'Angoulême, dont l'intelligence, le remarquable sens du commerce lui avaient permis de réussir l'édification d'une considérable fortuné. Le soutien de cette fortune, renforcé des qualités de caractére, d'intelligence politique d'Etienne Chérade avaient fait de ce dernier un avocat au Parlement, puis le lieute nant particulier au siège présidial. Il acheta 80.000 livres du marquis d'Argenson l'office de lieutenant général, puis la baronnie de Marthon, Blanzac, La Rochechandry en Angoumois, Clairvaux et Thuré en Poitou ( Beauchet-Filleau ). Il devint maire perpétuel d'Angoulême de 1697 à 1712.

Mort au Petit Mas qu'il aimait tant, Etienne Chérade fut enterré à Montbron : "Le 24 octobre 1714, est enterré en l'église Saint-;Maurice de Montbron, Messire Etienne CHEPADE, mort dans sa maison noble du MAS, paroisse de Montbron, en son vivant chevalier, comte de Montbron, marquis de Clairvaux, baron de Marthon, Blanzac, La Rochechandry, Thuré, Manteresse et autres lieux, conseiller du lieutenant général d'Angoumois; l'enterrement fait par Emery, curé de Montbron, assisté de messieurs les curés des terres de Montbron, Marthon, Manteresse et autres..." ( Arch. Dép. E481 )

 


LE TEMPS D'APRES

 


Pendant la révolution de 1789, le Petit Mas fut vendu comme bien national. Dès le début du 19ème siècle, il est entre les mains de la riche famille LABORDE, de grosse bourgeoisie montbronnaise. Sa fortune lui permet une promotion sociale certaine. L'actuelle mairie de Montbron fut demeure que les Laborde se firent construire à grands frais. C'est à eux que le Petit Mas doit ses derniers aménagements.

Au 20ème siècle, vers l'époque de la guerre de 14-18, Mademoiselle BOUCHARD achète à son tour le Petit Mas.

Actuellement, ce beau logis abandonné, en voie de dégradations sans doute irréversibles, si riche d'un passé historique aux multiples visages, me plonge dans des nostalgies poétiques du 13ème siècle...Et je retourne au Lai de l'Oyselet qui évoquait un si beau domaine, paré d'un si puissant donjon, d'une si merveilleuse tour, mais " Que le gentil chevalier vendit à un vilain, car les villes et les châteaux, en changeant de maîtres, vont toujours de mal en pis..."


F. FILS. DUMAS. DELAGE.