Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 2, Mars 1990

 

- LE PRIX D'UN CANARD VOLE -

 


  La condition de l'enfance abandonnée, déshéritée, est certainement impossible à cerner par l'examen anecdotique d'un seul cas, celui du petit Louis Joseph PERICHON qui habitait Rouzède (canton de Montbron).

Cependant à évoquer très succintement les minutes du procès de cet enfant de dix ans, issu d'une famille indigente, ainsi que le verdict qui le condamna, on prend la mesure du destin de l'un de cee enfants de la misère, ces enfants qui se brisaient contre l'indifférence impitoyable d'une société rude aux démunis.
La légalité, la morale étaient présentes pour raffermir les bonnes consciences en ce milieu du dix-neuvième siècle.

Le jeune Louis Joseph PERICHON comparut devant le Tribunal Correctionnel d'Angoulême le 8 mai 1851, au même titre qu'un adulte coupable d'un délit conséquent et organisé.

Qu'avait donc bien pu commettre cet enfant ? Depuis sa plus tendre enfance, il mendiait, chapardait parfois, poussé à cette seule acitivité par la misère de sa famille. Son père était déjà incarcéré pour vol, ses frères et soeurs nombreux, sa mère épuisée par les maternités, le manque de tout depuis toujours.

Le petit garçon s'était introduit pour y mendier son croûton de pain dans la cour d'une riche maison de la commune d'Orgedeuil, chez M. de Saint-Martin à Puymiraud, exactement. C'est là qu'il commit ce qui devait entraîner son arrestation immédiate, le 2 mai 1851. Lisons plutôt :

"Il était entré à Puymiraud, commune d'Orgedeuil, dans la cour de M. de Saint-Martin pour y demander l'aumône. Croyant ne pas être aperçu, il s'élança sur un canard, le frappa d'un coup de bâton et le mit aussitôt dans un sac qu'il portait pour recevoir le pain qu'on lui donnait. Mais la fille Marie Mathieu qui avait été témoin de ce fait, courut après lui, lui reprocha sa mauvaise action et sortit du sac le canard encore chaud qu'il venait d'abattre."

Nous ne manquerons pas de noter au pas sage la louable efficacité de cette servante sur le témoignage de laquelle le procès avait été étayé, entre autres.

Quelle fut donc la teneur du verdict prononcé contre cet enfant ?

"Attendu que cet enfant n'est âgé que de dix à onze ans, qu'il apparait au Tribunal qu' à cet âge si faible il n'avait pas le discernement nécessaire pour apprécier la gravité de l'acte qu'il commettait, que ce défaut de discernement fait disparaître toute idée de cul pabilité de sa part et qu'il y a lieu de l'acquitter.. ."
Nous devons observer que si la compréhension, l'humanité du Tribunal est totale quant à l'irresponsabilité du petit Louis-Joseph, son appréciation quant à la gravité du délit nous parait draconienne. Voler un canard était chose grave. Sans doute qui vole un oeuf vole un boeuf...

"Attendu cependant que ses père et mère sont dans une complète indigence, qu'ils l'ont habitué à mendier, qu'ils sont incapables de lui donner un bon exemple et de bons conseils ; que le père même est en ce moment détenu pour vol ; que dans de telles circonstances, il y aurait danger de remettre le prévenu aux mains de sa famille et qu'il convient dans son intérêt et dans celui de la société de le détenir dans une maison de correction pendant un certain nombre d'années..."

Ce nombre d'années fut de six. Il apparaît nettement que la nécessité de protéger l'ordre social des atteintes d'un jeune malfaiteur de cette espèce est tout aussi grande que celle de le protéger lui-même d'un milieu familial jugé indigne.

Nous n'ignorons rien des conditions de vie quasi-carcérales d'une maison de correction à cette époque. Quel aura pu être le sort du petit Louis-Joseph PERICHON après une telle enfance, une telle adolescence ? Aura-t-il été corrigé de ses mauvais penchants par un tel traitement disciplinaire ? Aura-t-il même survécu à ces six longues années d'incarcération ? Peut-on même concevoir qu'il en ait reçu la protection qu'on voulait lui assurer par ce moyen? Et ultérieurement, aura-t-il pu connaître un quotidien moins aride au long de son éventuelle vie d'adulte, avec, entre les mains, les armes que nous pouvons imaginer ?

Voila ce que nous ne saurons jamais, car comme tant d'autres, il s'est perdu, anonyme, infime, dans le grand inconnu du passé.





Sources : Archives Départementales de la Charente