Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 3, Octobre 1990

- LES ARTISANS D'ECURAS EN L'AN II - III - IV et V (1793 A 1797) -

 

L'artisanat a toujours été une activité humaine en étroite relation avec le monde rural, ce qui explique son importance dans notre commune qui était relativement peuplée à cette époque puisqu'elle comptait environ 1300 âmes, c'est à dire pratiquement le double de ce qu'elle compte actuellement, tout de suite après Montbron qui en comptait quelque 2300. Nous ajouterons que l'artisanat avait bien peu changé depuis le Moyen-Age, dans ses structures comme dans ses techniques. Grâce aux artisans, nos populations paysannes pouvaient alors trouver sur place tout ce qui leur était nécessaire dans la vie quotidienne : outils, matériel de travail, vêtements, sabots, farines diverses, denrées manufacturées etc...

Un recensement des artisans d'Ecuras sur quatre ans, de 1793 à 1797, montre qu'ils étaient plus de trente, fait frappant si l'on pense à ce qu'il en reste aujourd'hui. Et encore, nous devons considérer qu'il en aura certainement échappé à notre essai de recensement. Les voici, regroupés par villages, ce qui est une manière de les présenter peut-être plus parlante, permettant d'éclairer certains faits sociaux. Nous avons, bien sûr, respecté l'orthographe de 11 époque de tous les toponymes et patronymes.

Il est évident que ces artisans étaient peu ou prou cultivateurs car ils n'auraient pu vivre uniquement de leur métier, mais c'est leur qualité d'artisan qui l'emportait et certains payaient même une patente. Voir ci-dessous la patente de Simon Gillibert, tonnelier et marchand de tabac, ne figurant pas dans notre liste, an V.

LISTE PAR VILLAGE

BOIS DELAFON :

Pierre Somon, tonnelier.
Jean Sarlange, taillandier.

CHATAIN-BESSON :

Jean Duran, tonnelier.
Junien Debris, taillandier.

LES PIS :

Léonard Renaud, charbonnier.
Andrieux Renaud, charbonnier.
Jean Gillibert, tonnelier.
Pierre Péronni, taillandier.

EMPEYRAT :

Etienne Sinturet, tisserand.

LEBOURG :

Léonard Bonnefond, galoché.
Jean Blanchon, galoché.
Pierre Somon, galoché.

LA BORDERIE:

Michel Fargeas, maréchal.
Jean Somon, galoché.

PUY D'ECURAS :

Martial Mounié, galoché.
Jean Somon, tonnelier.
Léonard Somon, tonnelier.
François Bernard, tisserand.

GUE DE VERGNAS :

Antoine Chadalliat, meunier.
Tomas Chadalliat, meunier.

RAIRIE :

Mathieu Bouthinon, tisserand.

MAINE PACHOU :

Filipe Baraud, meunier.
Martin Soumagne, tonnelier.
Léonard Chadalliat, tisserand.
André Lardit, tonnelier.

LES DEFFEIX :

Jean Sinturé, tonnelier.
Jean Somon, tonnelier.

LES LIMOUSINES :

Pierre Cany, tisserand.
Jean Morellet, charbonnier.
Léonard Phaly, charbonnier.
Pierre Poitevent, charbonnier.

LA MONTECAILLE :

Joseph Morellet, meunier et cultivateur.

Nous relevons dans cette liste six catégories principales d'artisans : taillandiers, dont un seul est mentionné "maréchal", tonneliers, tisserands, sabotiers, meuniers, charbonniers. Nous remarquerons que nos meuniers étaient beaucoup plus nombreux si l'on considère les patentes et la quantité de nos moulins, et que, des métiers qui apparaissent dans les listes des patentes vers 1800, tels que maçons, charpentiers, voituriers sont absents, non pas qu'ils n'aient pas existé entre 1793 et 1797, mais notre liste ne les comporte pas. Elle nous donne donc une vision des plus intéressantes de notre artisanat local, mais aussi des plus relatives, car il est certain que le paysan était tout ensemble le maçon, le charpentier, le voiturier etc ... ce que cette liste ne mentionne pas.

LES TAILLANDIERS

Nous en comptons trois, ainsi qu'un maréchal. Le taillandier, c'était le forgeron. Il fabriquait, réparait, aiguisait tous les outils nécessaires aux travaux agricoles et à la vie domestique en général. De plus, tous les outils indispensables aux divers artisans tels que tonneliers, bûcherons, sabotiers etc... sortaient de ses mains.

Il faut distinguer le taillandier du "maréchal" qui lui, ferrait en plus boeufs, vaches et ânes, chevaux, mais il est probable que le taillandier devait être aussi un peu maréchal, nécessité faisant loi.

Le taillandier et le maréchal étaient les artisans les mieux considérés; on dépendait d'eux quotidiennement dans la vie familiale et surtout pour le travail. Or le travail, c'était toute la vie du paysan.

Remarquons qu'ils étaient bien répartis sur le territoire de la commune : un Aux Pys, un au Bois de La Fon, un à Châtain-Besson, de telle sorte que tous nos hameaux disposaient d'un "faure" relativement peu éloigné. Notons également que le seul "maréchal" se trouvait à La Borderie, village de grandes métairies, riche, où devaient travailler bon nombre de vaches, de boeufs, et exister des chevaux, soit de selle, soit de travail.

Le taillandier était généralement payé en nature, une fois par an, après la moisson, en principe en "boisseaux de froment". Le fer nécessaire au taillandier était fourni par le propriétaire à ses métayers en échange de son "droit de volaille", prévu dans le "bail de métairie". Ce fer abondait dans notre région, et les forges étaient nombreuses. Ecuras avait la chance de bénéficier de la proximité des forges du Montizon, de Ponrouchaud, de Villautrange, de Forgeneuve, entre autres.

Les taillandiers étaient très actifs car ils répondaient, nous l'avons dit, aux besoins du monde paysan. C'est sans doute sur le "faure" que reposait tout l'équilibre vital du groupe économique rural. En outre ce "faure" maître du feu et du métal, pouvait être chargé d'une symbolique magique dont nous reparlerons plus tard, à l'occasion de vieilles coutumes de guérisons quasi rituelles. Mais voilà qui nous éloigne de notre propos aujourd'hui. par ailleurs, leur "boutique" était un lieu privilégié de rencontre où l'on venait recueillir les nouvelles des villages environnants. L'atmosphère chaleureuse de cette boutique est toujours vivace dans mes souvenirs d'enfant émerveillé.

LES TONNELIERS

Ils étaient au nombre de dix ou huit seulement, si l'on considère qu'il existe, parmi ces dix, deux Pierre Somon et deux Jean Somon, qui sont peut-être les mêmes, et qui, pour une raison ou pour une autre, auraient changé de village au cours des quatre années considérées. Nous avons découvert, de plus, la patente d'un certain Simon Gillibert qui peut fort bien être le Jean Gillibert des Pys.

Quoiqu'il en soit, ce nombre de huit tonneliers pour 1300 habitants montre l'importance de cette activité et peut s'expliquer par la situation géographique d'Ecuras, à mi-chemin entre les forêts de chênes du Limousin et les vignobles de l'Angoumois. Il nous faut ajouter à cela la présence importante de vignes sur notre communes et les communes voisines, qui disposent de c8teaux bien exposés et propices à ce genre de culture.

Chacun vendangeait sa ou ses parcelles, et la demande en tonneaux était forte en raison de "récoltes conséquentes" ainsi que le précisait le juge de Paix de Montbron dans un règlement de famille.

La demande était non seulement locale, mais provenait aussi de tout l'Angoumois, jusqu'au Bordelais. Pour ces régions plus éloignées, les futaies limousines étaient une mine irremplaçable et Ecuras pouvait être considéré comme une étape où s'effectuait la fabrication.

Le tonnelier était aussi commerçant puisqu'il effectuait des échanges en achetant le chêne et en revendant sa futaille. Nous le trouvons du même coup parfois marchand de vin. C'était là dans son ensemble une activité plut8t rémunératrice, et, sans être riche, le tonnelier était souvent plus prospère que le métayer ou d'autres petits artisans.

LES TISSERANDS

Bien que la culture du chanvre ait été presqu'inexistante sur notre commune à cette époque, il s'y trouvait cinq tisserands, ce qui prouve que la matière première était bien commercialisée, d'une part, et la demande importante, d'autre part. Le chanvre provenait en principe de la Charente limousine et en particulier de la vallée de la Vienne, cette culture exigeant des terrains humides. Par ailleurs, nous savons l'existence de nombreuses chenevières autour de Montbron.

Chaque famille faisait l'acquisition au marché de la quantité nécessaire à ses besoins et la portait au tisserand qui en faisait une toile rude mais durable. Il en existait différentes qualités dans lesquelles le tailleur confectionnait toutes sortes d'habits. De plus, cette toile de chanvre était directement utilisée par la ménagère qui y taillait seule les draps (les linceuls, "lou linços) et autres "touailles" ou torchons etc...

Le chanvre et la laine étaient les matériaux de base de tous les vêtements rustiques de l'époque; le lin également, mais en quantité moindre, car plus rare et plus cher dans nos régions.

Avant de filer, il fallait peigner le chanvre et carder la laine. Aussi le peigneur et le cardeur parcouraient la campagne offrant leurs services, de mgme que le tailleur.

Lorsqu'il avait terminé la toile de ses clients, le tisserand la leur livrait. Il ne tissait qu'après les travaux des champs, surtout en hiver, dans un atelier humide, parfois une cave, car l'humidité était exigée pour un bon apprêt du fil. Les métiers à tisser étaient des plus rudimentaires, et l'on entendait encore à la fin du siècle dernier leur cliquetis sec, avec les derniers qui disparurent en même temps que les dernières chenevières.

Le tisserand était plutôt pauvre, le demeurait, alors que la demande restait toujours aussi importante en cette fin du 18ème s. biais il ne vendait finalement que sa façon, et devait tisser beaucoup pour gagner peu.

LES SABOTIERS

Ce sont les "galochés" soit galochers. Nous n'en trouvons que quatre, ce qui, à priori, semble peu, dont trois au bourg, ce qui est logique. Le sabot de bois plein était la chaussure unique du paysan, de sa naissance à sa mort, en toutes saisons. Les sabots étaient généralement taillés dans un bloc de châtaignier, parfois de noyer pour les sabots plus fins, cerclés d'un fil de fer ou de laiton afin de les renforcer. Ils pouvaient aussi être ferrés pour faire plus d'usage. Ces sabots indispensables devaient être économisés au maximum, comme toute la tenue vestimentaire du paysan. On les portait bourrés de paille ou de foin et, l'hiver, on en réchauffait l'intérieur avec de la braise.

Quand les sabots étaient complètement fendus ou usés, celui ou celle qui en avait le temps se rendait chez le sabotier avec une baguette taillée à la longueur de son pied et le sabotier confectionnait alors une paire neuve à la taille demandée. Il disposait pour prendre les mesures de ses clients d'une règle graduée de 12 pouces dite "pied de roi" (piè de reï). La légende veut que ce soit le pied de Charlemagne, très grand, qui ait été pris pour modèle...

 

Une paire de sabots durait environ dix mois, ce qui peut expliquer la pauvreté du sabotier, car la demande restait faible, bien que la clientèle fut nombreuse. Notre pauvre galocher fabriquait seulement quatre ou cinq paires de sabots par semaine, ce qui était bien peu.

Par ailleurs, le châtaignier abondait dans notre région, il était donc bon marché, et le sabot qui était un besoin de première nécessité pour tout le monde ne pouvait pas être vendu cher. Le peu que le sabotier gagnait sur la fabrication de chaque paire ne pouvait être considéré que comme un revenu d'appoînt. Le galocher était donc la plupart du temps un petit métayer ou un bordier qui fabriquait ses sabots dès que les travaux des champs le lui permettaient. S'il en avait le temps, il en confectionnait d'avance. on peut considérer qu'après le tisserand, il était l'artisan le moins rémunéré, et pourtant, combien utile !

Nous aborderons les meuniers et les charbonniers dans notre prochain No de décembre. Nous nous sommes bornés à l'étude globale, donc volontairement superficielle de l'artisanat dans notre commune entre ces années 1793 et 1797. Il nous restera ultérieurement à reprendre avec plus de détails chacun de ces corps de métiers et à les insérer dans la vie économique de l'époque (échanges, transports, foires et marchés). Puisse cette première ébauche nous avoir déjà permis de faire surgir du passé, le notre, le votre, des figures encore familières, quelque peu oubliées déjà, mais pas totalement, des patronymes qui sont restés vivants dans notre commune d'Ecuras.

Jean-Claude LIVERTOUX.

Sources :

Archives de la mairie d'Ecuras.

Documents personnels Fils-Callendreau.

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