Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 3, Octobre 1990

- L'histoire de Mélusine -

 

 

L'histoire de la fée Mélusine contée par le chroniqueur Jean d'Arras à la fin du 14ème s. et dont nous reproduisons ci-contre le frontispice, le fut pour l'éducation des nobles et des princes, puis passa dans le fond populaire. Si elle connut une aussi grande faveur, sans doute est-ce parce qu'elle réalisait une synthèse de tout un fond mythique remontant à la nuit des temps. Fontaines de cultes sacrés, ruisseaux et fleuves magiques, divinités serpentes, sirènes enchanteresses et fatales, femmes-fées aux puissances surnaturelles, épouses et mères douées du pouvoir de donner à un époux simple mortel les plus grandes puissances comme les plus grands malheurs... Tous ces grands mythes indo-européens qui ont cheminé vers nous à travers des millénaires d'apports païens nous ont offert une Mélusine à multiples visages, cette fée qu'une malédiction fatale fit mi-femme mi-serpente, parfois vouivre, dotée de grandes ailes, et qui, pour leur malheur à tous deux, aima le gentil Raimondin, neveu du Comte de Poitiers et en fut aimée.

D'obscurs petits féodaux à l'ambition démesurée, les LUSIGNAN, connurent une période de gloire à partir du 9ème s. pour sombrer vers le 13ème s. Un certain HUGUES ler devint Roi de Chypre si ce n'est de Jérusalem à l'époque des Croisades, couvrant sa Maison d'une gloire et d'une puissance étonnantes. Ce preux à l'ascension fulgurante assurait descendre de la fée Mélusine... Et des premiers Lusignan sortiront les Maisons de MATHA, de La ROCHEFOUCAULT, et des ROBERT de MONTBRON, entre autres grandes familles féodales qui durent leur puissance à leur ancêtre Mélusine, tout autant qu'à leur avidité violente.

Voici la légende de la fée la plus populaire du Poitou telle que nous la conta Jean d'Arras. Mélusine était fille du roi d'Albanie Elinas et de la fée Pressine. Elle avait deux soeurs aussi belles qu'elle-même. Mais elle offensa son père et fut châtiée par la malédiction de sa mère qui la condamna, chaque samedi, à devenir serpent "de la ceinture jusqu'en bas". Elle s'en fut, chassée du royaume paternel, pour continuer de retrouver ses deux soeurs fées, quand bon leur semblait à toutes trois, près d'une fontaine, d'un lac.

  Le Comte de Poitiers avait un beau et preux neveu, Raimondin, qu'il chérissait entre tous. Au cours d'une malencontreuse chasse, Raimondin tua par mégarde son oncle bien-aimé. Il s'enfuit alors, désespéré, se cacher dans La Forest, ou forêt de Coulombiers, proche de la bénéfique source appelée Font-de-Cé. Parvenu auprès de cette claire fontaine qui jamais ne tarissait, abreuvant toutes les soifs, il rencontra trois gentes demoiselles dont la beauté le laissa indifférent, tant son chagrin était grand. L'une d'entre elles, la plus belle et la plus avenante des trois, Mélusine, vint à lui et força son attention. .
Elle sut le charmer et lui assurer qu'elle lui apporterait une fortune sans égale s'il l'épousait. Mais avant de le demander définitivement en mariage, Mélusine avait su obtenir de Raimondin la promesse de ne jamais chercher à la voir le samedi soir, sans pour autant lui révéler la nature de la malédiction qu'elle lui avouait peser sur elle. C'est ainsi que le gentil Raimondin s'éprit de la belle Mélusine et qu'il l'épousa. L'Eglise bénit cette union surprenante, et il leur naquit dix beaux garçons, mais étranges, car tous marqués d'une conformation inhabituelle : il y eut Geoffroy La Grande Dent, Thierry aux trois yeux, qui tous devaient devenir de puissants rois dans de lointains royaumes  

Toujours belle, industrieuse, inlassable, Mélusine continuait d'oeuvrer à l'accroissement de la fortune de son mari comblé de tous les bonheurs. Incomparable épouse et mère, n'était-elle pas cette infatigable bâtisseuse qui, en une nuit, savait faire naître bourgs, châteaux et églises, pour, parfois, irritable perfectionniste, les démolir afin de les reconstruire plus beaux encore ? Elle édifia les bourgs et châteaux de Lusignan, Melle, Parthenay, Saint-Maixent, Talmont, Saintes, Pons, entre autres innombrables merveilles... Mais la prospérité de Raimondin, son bonheur conjugal sans mélange lui attirèrent bientôt les jalousies du nouveau Comte de Forest, appelé aussi Comte de Poitiers.

Il sut si bien allumer la suspicion de Raimondin que ce dernier ne put résister à la tentation d'aller regarder sa femme retirée seule dans son mystère, une nuit de samedi. Il découvrit alors la belle Mélusine, nue, se baignant dans son baquet, mi-femme mi-serpente. Le serment rompu par l'imprudent mari brisa leur bonheur terrestre et la malédiction s'abattit sur leur couple jusque là indestructible. Raimondin eut beau implorer le pardon de sa femme-fée, ils eurent beau se lamenter devant un sort aussi implacable, Mélusine partit pour toujours, rendue à sa forme de femme-serpente, et dans de grands cris de désespoir, elle s'envola par l'une des fenêtres de son beau château de Lusignan. Jamais Raimondin ne retrouva la paix dans l'oubli, et jamais Mélusine ne cessa de revenir, la nuit, tournoyant, se lamentant sur les lieux de son bonheur perdu... Parfois, elle s'approchait de ses enfants, la nuit, pour les revoir encore une fois, de loin. Parfois aussi, ses cris lamentables venaient annoncer la mort d'un Lusignan et de ses nombreux descendants... C'est donc ainsi que Raimondin et Mélusine furent perdus l'un pour l'autre à jamais.  

C'est là une version bien appauvrie et simplifiée que je vous ai livrée, mais nous sentons de combien de mythes éternels cette légende est tissée; grands mythes païens sans doute, mais mythes de l'humaine condition aussi tout ensemble. Mythes du couple, du rapport de l'homme et de la femme, sans doute plus ou moins fée, féconde, inlassable bâtisseuse, éternellement belle, aussi longtemps que l'homme aimé et comblé des bienfaits de son amour ne lui ôte son droit à son mystère, et la perd pour toujours, dès lors qu'il a percé ce mystère...

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