Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 3, Octobre 1990

 

- LA STATUE DE SAINT ANTOINE DANS L'EGLISE DE SAINT-SORNIN -

 

Dans l'église de Saint-Sornin existe une intéressante statue du 17ème s. représentant un saint qui n'est pas Saint Saturnin comme on aurait pu s'y attendre, mais un saint local : ANTOINE.

Cet Antoine régional ne doit pas être confondu avec le grand Saint Antoine universellement connu dont nous rappellerons brièvement l'existence légendaire. Cet anachorète arabe naquit au CAIRE en l'an 255. A l'âge de vingt ans, il se retira dans la solitude du désert, et c'est réfugié dans un château abandonné qu'il s'adonna à la contemplation mystique pendant une vingtaine d'années. Cette longue période de méditation solitaire lui valut d'être partout suivi par un cochon, incarnation du Démon, lequel s'acharnait à offrir à Antoine les tentations les plus détestables. Le grand thème de la Tentation de Saint Antoine a été repris au fil des siècles par une riche et variée iconographie, et, littérairement, nous n'avons certainement pas oublié la belle nouvelle de Flaubert. Toujours est-il que pendant les sept années suivantes de son existence Antoine réussit à se faire des disciples, puis reprit de nouveau le chemin de la solitude et du désert en direction de la Mer Rouge. C'est sur ses bords qulîl termina sa vie, âgé de cent ans passés.

Notre Saint Antoine local vécut à la fin du 13ème s. et il appartenait au monastère des CARMES de LA ROCHEFOUCAULD. L'austère règle des Carmes, approuvée par le Pape Innocent 1V en 1245, était alors faite d'abstinence continuelle, de la pratique du silence et de la pauvreté, de jeûnes rigoureux, de lever dans la nuit. Cet ordre mendiant se proposait comme but essentiel de répandre dans toute la Chrétienté le culte de la Vierge Marie et la dévotion du scapulaire du Mont-Carmel.

 

La statue hiératique de notre Saint Antoine, debout dans le coin gauche de l'entrée de la nef représente un homme mûr, grandeur nature, au noble visage grave, tourmenté. Sa polychromie d'origine, intacte, est d'une bonne facture. Nous noterons une habile restauration du pied gauche manquant.

Il porte le costume des Carmes : longue robe blanche à amples manches sur laquelle est passée l'étroite chasuble brune, assortie à la chappe dont la capuche est rabattue derrière la tête. Il est nu-pieds et en sandales. Bien qu'obéissant aux règles très conventionnelles de la statuaire religieuse baroque du 17ème s. l'expression du visage du saint est frappante. Ce beau visage austère ne vit que par le regard insistant, anxieux des yeux sombres fixés sur nous. Aucune chaleur dans un tel regard, mais bien plutôt quelque chose d'halluciné, de contraignant, d'angoissant. Ce regard est d'autant plus surprenant que nous retombons dans le conventionnel le plus banal dans tout le traitement de la tête et du visage : la classique calvitie, la couronne de cheveux frisés, la longue barbe bouclée, et le modelé de la bouche entre-ouverte.

Le saint replie son bras gauche sur sa poitrine, geste de dévotion propre à toutes les religions judéo-chrétiennes, tandis que de sa main droite, il tient une clochette et un livre de prières. Voici le geste qui le caractérise et qui lui donne, outre son regard, sa force d'existence personnelle. Tout est très figé dans cette statue, que seule la vie du regard allume, et dont le sang qui gonfle les veines des mains, belles et puissantes, semble alimenter la force immobile.

D'après NOEL SABORD dans Le Buisson d'Epines, cette statue fut longtemps l'objet de dévotions ferventes, car à la personne de ce Saint Antoine local, était attaché le pouvoir miraculeux de guérir les enfants. C'est au romancier que nous devons la relation des origines de sa légende.

Ce moine Antoine, Carme à La Rochefoucauld, parcourait les campagnes avoisinantes pour y prêcher la Sainte Parole. Il avait coutume d'annoncer son arrivée par les tintements de sa clochette, rassemblant ses fidèles qui se joignaient à ses prières et écoutaient ses révélations mystiques. Un jour où il se rendait à l'église de PEYROUX, proche d'ORGEDEUIL dont le sanctuaire pré-roman était le coeur d'un archiprêtre alors puissant et rayonnant, le moine Antoine passa par la chapelle DES LANDES, dont seules demeurent encore les ruines, solitaires, après qu'elle eût été transformée en grange.

Il vit courir à lui une mère éplorée dont le bébé se mourait. La rencontre eut lieu très exactement entre le sommet de LA FAURIE et LES BOURDICHOUX. Elle supplia Antoine d'intercéder auprès de Dieu pour sauver son enfant. Le moine se fit alors apporter des langes du bébé, les pressa contre sa poitrine, invoquant Dieu ardemment, et il obtint la guérison miraculeuse.

Quelques jours plus tard, le moine repassa par le village de LA FAURIE où une petite fille se mourait à son tour. Les parents désespérés mais encore tout emplis du souvenir du récent miracle, adressèrent à Antoine les mêmes supplications. Ils le conduisirent au chevet de la petite moribonde à laquelle le moine fit toucher des lèvres son livre de prières. Nouveau miracle peu de jours après, l'enfant avait recouvré la santé...

Trois siècles plus tard, le souvenir des miracles du moine Antoine était toujours vivace dans le coeur des habitants de la paroisse de Saint-Sornin. Ceux-ci firent appel aux talents d'un sculpteur, alors de passage à MONTBRON, auquel ils demandèrent d'exécuter cette statue, en gage de reconnaissance et de dévotion au Carme Antoine. Pour ce faire, le sculpteur anonyme aurait choisi le plus beau noyer de la plaine DES CHADRIES; depuis le 17ème s. c'est à la statue vénérée comme son modèle que l'on continuait de porter les langes et vêtements des enfants malades, ces enfants que l'on disait "touchés du Mal des Saints'.

Nous ignorons quand fut canonisé cet Antoine, mais il nous apparaît assez vraisemblable que cette statue du 17ème s. soit venue remplacer une statue beaucoup ancienne du saint local vénéré depuis le 14ème s. Nous ne devons jamais oublier que tous nos sanctuaires furent pillés, brûlés aux alentours de 1569 par les bandes huguenotes, bandes de Coligny, renforcées de celles du sieur de Ruffec et de celles du Duc de La Rochefoucauld. Saint-Sornin vit en particulier son église à peu près totalement détruite, entre autres...


Cette dévotion au saint remonterait aussi bien avant l'existence de ce dernier, car nous touchons là à toute l'entreprise de christianisation des rituels païens de cultes à des divinités, des fontaines sacrées guérisseuses qui plongent dans la nuit des temps. Faire entrer le saint guérisseur dans le sanctuaire chrétien réalisait alors la réussite totale de la récupération par le christianisme d'un lieu de culte millénaire.

Nous ignorons également à quelle époque ce rituel chrétien de dévotion prit fin officiellement, mais nous avons toutes les raisons de supposer qu'il a cessé de nos jours, encore que nous soyons impuissants, heureusement, à imaginer ce que le geste d'allumer un cierge, ce que la prière silencieuse des fidèles peuvent encore continuer de porter...

Sources :
- Noël Sabord. Le Buisson d'Epines.
- Louis Bertrand, ancien Directeur d'école à la Rochefoucauld. Communication publiée dans les Etudes Locales à Angoulême en 1926.
- Bernadette Darchen. Fontaines Sacrées en Périgord. P L B Editeur.

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