Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 3, Octobre 1990

- "VOLONS AU SECOURS DE LA PATRIE" -

 

En l'an 2 et 3, (fin septembre 1793 à fin septembre 1795), la Convention Nationale, nouveau pouvoir révolutionnaire en place, a su faire tomber sur toute la France la chape de la Terreur. La Patrie est déclarée en danger, et le fait est qu'on a su l'y mettre. Ce nouveau pouvoir exige un nombre croissant de citoyens qui se doivent "de voler à son secours".

La précédente Assemblée Législative, déjà aux abois, n'avait pas hésité à déclarer la guerre aux forces coalisées de la Prusse et de l'Autriche, ceci contre les avis mêmes de Robespierre qui savait les dangers que de telles entreprises de conquêtes républicaines allaient faire courir à la machine nationale déjà chancelante. Les nombreux revers essuyés par les armées républicaines épuisent tout le pays.

Cette situation est encore aggravée par l'embrasement démultiplié des foyers de guerres civiles qui déchirent la France, du nord au sud, de l'ouest à l'est. Les guerres de Vendées qui mettent à feu et à sang un tiers du territoire national viennent d'éclater en 1793. Et ce ne sont pas les seules, loin de là...

L'enthousiasme des premiers enrôlements volontaires de 1789-1790 est bien loin, encore qu'il n'ait jamais été dévorant dans nos campagnes. C'est à peine si les agitateurs locaux sont parvenus à rassembler soixante-cinq "volontaires" sur toute l'année 1791, et pour tout le canton de Montbron. Nous y reviendrons ultérieurement, car la liste des noms est des plus révélatrices.

Au cours de l'an 2 et 3, le pouvoir révolutionnaire demande au pays une mobilisation générales de ses forces vives : vies humaines et subsistances intarissables, vitales -à ces armées qui doivent soutenir tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des frontières du territoire national une guerre gigantesque. Nous devrons convenir que les héroïques conscrits de l'an 2 chantés par Victor Hugo tiennent plus de l'imagerie que de la réalité de presque toute la France paysanne et ouvrière. Toujours est-il que notre population rurale et artisanale demeure à peu près imperméable aux idéologies de la Convention, et plus encore, réfractaire à ses contraintes.

Si un certain nombre de conscrits "volontaires" partent, il en est d'autres qui parviennent à s'échapper par la désertion, d'autres encore qui essaient de faire jouer les pétitions de leurs familles, comme nous l'avons vu dans le No 3 du Journal d'histoire locale DU COTE D'ECURAS, avec la pétition du père DE LIVERTOU de La Côte, et d'autres enfin, qui jugés trop malades ou débiles mentalement par le médecin, ne peuvent réellement pas "voler au secours de la Patrie". Encore que dans ce dernier cas de figure, le nombre des blessures aux membres, surtout aux jambes, attestent de mutilations volontaires, comme nous l'allons voir.

 

L'EPOPEE DU SOLDAT REPUBLICAIN

Grâce à l'examen de certificats médicaux délivrés au cours de l'an 2 et de l'an 3 par nos officiers de santé. Payraud, Fonchin-Larenaudie, Léchelle-Desrivière, certificats parfois entérinés par le maire de Montbron, Gillibert-Desvergne assisté de un ou deux officiers municipaux : Viellemard, Juzaud; grâce aussi à un tableau concernant l'état de santé des hommes se déclarant inaptes à la conscription en 1793, pour la commune de Montbron, nous tenterons d'avoir une vision approximative de la situation, bien évidemment très relative. Certains certificats médicaux relèvent d'une complaisance évidente, d'autres laissent planer le doute dans notre esprit (il s'agit des deux premiers cités); quant aux deux derniers, ils décrivent des états de délabrement de santé tels, que c'est à des mourants que nous avons plus ou moins affaire, et non plus à de virtuels défenseurs de la Patrie.

Peut-être mettrons-nous en doute la "sincérité et la vérité" de l'attestation délivrée à PIERRE FAURE habitant le village de PERRY, commune d'ECURAS, le 30 septembre 1793, pour n'y voir qu'une preuve d' humanité. Lorsque PAYRAUD et FONCHIN-LARENAUDIE se sont transportés à Perry, le conscrit en était absent. Mais les voisins et amis étaient là pour attester de son état de "folie extravagante". Confrontés ultérieurement à Pierre Faure, les deux officiers de santé ont délivré le certificat salvateur, demeuré sans effet, car ni le maire ni ses officiers municipaux ne l'ont accepté. Lisons plutôt :

 

"Devant nous officiers de santé soussignés, s'est présenté Pierre Faure dit MALLET le jeune du village de PERIS, paroisse d'ECURAS et nous ayant été rapporté par une grande partie de ses voisins et autres de cette commune que le sus-dit étant absent et atteint de folie extravagante, est ce qui lui empêche de voler au secours de la Patrie. Nous certifions sincère et véritable pour valoir et servir ce que de raison, à Montbron ce 30 septembre 1793, l'an second de la République Française." (A)

Payraud. Fonchin-Larenaudie.

Ce même jour, le 30 septembre 1793, ils délivrent un certificat identique à TOINE MEUNIER, domestique chez GILLIBERT au village de COURRIERAS, paroisse de Montbron. Si le domestique souffre d' un état fébrile, n'oublions pas la fortune et la position de Gillibert au sein de la municipalité révolutionnaire de Montbron... Les propriétés de Gillibert avaient besoin de nombreux bras robustes. Pas plus que dans le cas précédent, le maire de Montbron ne jugera cette attestation recevable. Aucune signature de nouveau.

 

"Certifions par nous, JEAN FONCHIN et JEAN PEYRAUD, tous les deux officiers de santé, y est présenté TOINE MEUNIER, demeurant en qualité de domestique chez GILLIBERT au village de COURRIERAS paroisse de Montbron, est atteint dtune fièvre tierce bilieuse, c'est ce qui le met hors d'état de voler au secours de la Patrie. Nous le certifions sincère et véritable pour servir ce que de raison, à Montbron, ce 30 septembre 1793, l'an 20 de la République Française." (B)

Payraud. Fonchin-Larenaudie.

Pour ce qui est du troisième certificat concernant JEAN MOUNIER, du village de GATACHOU, commune de Montbron, Il est évident que son état de phtisie avancée ne peut lui permettre d'aller au combat. Fonchin-Larenaudie endosse seul la responsabilité de son jugement quelques mois plus tard, en février 1794. Le maire de Montbron et un officier municipal se rangeront à cet avis.

 

" Nous soussigné JEAN FONCHIN-LARENAUDIE, officier de santé, que le nommé JEAN MOUNIER demeurant au village de GATACHOUT de Montbron, certifie qu'il y a trois ans, le nommé fut atteint d'une fluxion de poitrine où il devint à la dernière extrémité. Aujourd'hui cette maladie lui laisse une toux quinteuse accompagnée de crachements de sang suivis d'une douleur bien vive au poumon et qui me fait apercevoir que la poitrine est totalement affectée et ruinée absolument, ce qui le retient une partie de l'année dans son lit et l'empêche de faire aucun travaux possibles. En raison de quoi je lui ai donné le présent certificat pour lui servir comme de raison. A Montbron, le 12 ventose, l'an deuxième de la République Une et Indivisible."

Fonchin-Larenaudie.

Nous maire, officiers municipaux de la commune de Montbron, certifions que la signature cy-dessus apposée est sincère et que foi doit y être ajoutée. A Montbron, en la Maison Commune, le dix-sept ventôse de la seconde année républicaine."

(C) Gillibert Desvergne Maire. Viellemard Officier Municipal.

Le quatrième certificat date de l'année suivante, soit de l'an 3. Un nouvel officier de santé, BARTHELEMY LECHELLE DESRIVIERE a été nommé par le Directoire de La Rochefoucauld et le maire de Montbron est toujours Gillibert-Desvergne. Le dramatique état de santé du dernier jeune homme le fera juger, tout comme dans le cas (C) inapte à voler au secours de la Patrie. C'est Léchelle lui-mème qui rédige son attestation, et Gillibert-Desvergne l'acceptation définitive de celle-ci alors que (A) et (C) sont intégralement écrits de la main de Fonchin, et (B) de celle de Payraud.

"Je soussigné Officier de Santé de la commune de Montbron, nommé par le Directoire de La Rochefoucault, pour les cantons de Montemboeuf, Marthon et Montbron, pour visiter les malades et infirmes qui peuvent y être, certifie que depuis quinze ans, je traite le citoyen LAURENT VALLANTIN d'une maladie qui a pour principe une vue scrofuleuse (1), qu'il a porté de naissance, et qui a résisté à tous les remèdes indiqués en pareil cas, de manière que le sujet a toujours été chancelant, avec des douleurs très aigues, soit aux hipocondres (2), à la poitrine, aux extrémités, et à la tête, surtout à l'approche d'une hémorragie par la voie du nez, à laquelle le malade est sujet, qui, à la moindre fatigue, devient si abondante qu'il en perd connaissance. J'ai aussi observé que l'humeur est si morbitique qu'elle irrite les nerfs au point que le dit malade ne peut se soutenir sur les extrémités inférieures quand elle s'y porte, les gonflant et les roidissant à un point qui lui en ôte absolument l'usage. En somme cette maladie est incurable et d'hérédité. J'ai regardé le malade hors d'état de servir la Patrie étant le plus inapte, par sa triste situation à l'exercice des armes et à la défendre. J'observe que ledit LAURENT est fils de la citoyenne veuve VALLANTIN aubergiste et qu'il est de la première réquisition. En foi de quoi, J'en ai délivré le présent certificat pour servir et valoir à Montbron le 20 vendémiaire troisième année Républicaine."

Léchelle.

Vu et approuvé la signature de l'autre part pour être celle du citoyen Léchelle par nous maire et officiers municipaux de la commune de Montbron. Fait à Montbron en la Maison Commune le 24 vendémiaire l'an trois de la République Française une et indivisible."

Gillibert-Desvergne Maire. Viellemard Officier Municipal. (D) Juzaud Officier Municipal.

Nous présenterons maintenant une partie des listes de conscrits habitant des villages de la commune de Montbron, et, qui en 1792, ont été examinés par Payraud et Fonchin-Larenaudie.Nous ne manquerons pas de noter les nombreux cas d'infirmité souvent graves, dus à des mutilations volontaires, suivies d'infections diverses.

A GRIGNOL : Jean BINCHET est infirme et Henri DOULET malade.

Aux BROUSSES .Jean BLANCHARD est malade et Jean BARAUD sourd.

LEPANISSON Jean BLANCHARD est "malade et imbéssille",

A LABIMAN Jean CHABROULAUD est "malade et a une plaie très considérable à la jambe".

Pierre CHABROULAUD est "galeux, a un rhumatisme sur la cuisse gauche".

A LA CY-DEVANT CHAPELLE DE CHEZ MANOT : François RICHEBEUF est "très malade et en danger de ne pas se rétablir par une complication de plusieurs maux et un ulcère à la jambe gauche".

CHEZ MANOT : Jean VINET leur apparaît "malade et affecté d'une douleur très pongitive (?) à la plèvre du côté droit avec un engorgement très considérable à la malléole externe de la jambe droite, avec un gonflement et une tension très considérable au tendon d'Achille".

CHEZ LOUMI : Jean LAUTRETE est "malade et d'une constitution très faible".

CHEZ MARVAUD : Léonard JOUANOT est "malade d'une suite de dyssentrie et très gêné dans la marche par une plaie qui n'est pas cicatrisée, qu'il s'était faite par un instrument tranchant à la jambe gauche".

Pierre MICHEL, qui n'a convaincu personne de son invalidité est prié de se rendre immédiatement à la municipalité,

A LA COTE : Pierre LIVERTOU est "malade et affecté d'une plaie ulcérée qui s' étend sur la malléole (3) externe de la jambe gauche, et qui engorge tellement les tendons fléchisseurs du pied qu'il ne peut marcher qu'à la faveur de deux bourdes".

CHEZ BRUCHIER : Pierre BAPAUD, qui n'a convaincu personne de son invalidité, est prié de se rendre immédiatement à la municipalité.

A VERGNIAS François FAURE, idem.

LE BALACHOU Léonard MEUNIER, idem.

A PUYBON : Léonard BONNIT et Sicaire DUPONT sont "malades et hors d'état de marcher qu'après leur guérison.

A PERRIERE : Pierre NAILLOU est "borgne de l'oeil droit". Les conscrits de l'an 2 et de l'an 3 partirent par milliers. Certains revinrent. C'est ainsi que l'arrière-arrière grand'oncle de M. Henri Mathieux de Rairie à Ecuras regagna ses foyers, à Montbron, après dix-neuf ans de campagnes militaires . Il avait participé, sans la moindre interruption, à toutes les guerres de la Révolution, du Directoire, du Consulat, et de l'Empire.

Notes : (1)"Une vue scrofuleuse" : Des paupières et des yeux gravement infectés, avec des abcès. (2)"les hypocondres" : parties latérales et basses de 11 abdomen. (3)"les malléoles" : saillies osseuses de la cheville, du péroné ou du tibia.

Sources: Documents d'archives personnelles Fils Dumas-Delage.

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