Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 3, Octobre 1990

- VUE PANORAMIQUE DE LA VILLE DE MONTBRON EN 1612 -

 

La famille Mathellon puis Couvrat-Desvergnes était la seule famille Montbronnaise qui possédât, dans toute la ville, jusqu'aux environs de 1950, une reproduction originale d'époque d'une vue panoramique de Montbron, gravure d'un dessin anonyme à la plume, éxécuté en 1612. Elle était estampillée aux initiales B R , soit Bibliothèque Royale. Cette exceptionnelle gravure surmontait dans le même encadrement une gravure identique représentant la ville de La Rochefoucauld. Ces deux gravures encadrées ensemble se trouvaient dans la maison familiale Couvrat-Desvergnes. L'Abbé Nadeau, vicaire de Montbron, atteste de l'existence et de l'unicité de ces pieces au sein de la famille Couvrat-Desvergnes, en 1925, dans ses notes manuscrites sur Montbron, tout comme le font aujourd'hui les descendants de cette famille. A la suite de la regrettable disparition de ces deux gravures uniques, seule demeura entre les mains de Madame Couvrat-Desvergnes leur photographie, et c'est à son obligeance que je dois le prêt de ce que j'ai pu reproduire à la photocopieuse. Un certain nombre de ces tirages fut ultérieurement acquis par quelques autres familles montbronnaises, d'ailleurs.

Cette vue de Montbron et de ses villages environnants nous en montre les monuments les plus importants comme les plus modestes après les destructions des guerres de religion. De plus, n'oublions pas que la ville féodale avait déjà été plus ou moins rasée lors des guerres anglaises, en 1418 exactement

 

Sur un coin de cette vue de Montbron, au premier plan, le dessinateur s'est représenté à l'oeuvre, comme il était de mode alors. Il est assis sur un muret de clôture qui existait encore, voici un demi siècle, et que nous pouvons situer entre les fermes de CHEZ GORET et DU MURIER, légèrement au-dessous de l'intersection de l'ancienne route d'Angoulême (tronçon de route aujourd'hui disparu) et de l' actuelle Départementale 699.

Devant lui s'étendaient une vigne enclose de murets, puis un rideau d'arbres, puis de vastes champs cultivés, plantés d'arbres fruitiers ou de noyers, cet ensemble profondément modifié de nos jours, et enfin, au loin, la ville de Montbron et ses lointains. Cette vue est à lire en tenant compte des inévitables altérations de perspectives, de proportions propres à ce genre de dessins, tellement en vogue dans tout le royaume de France, après que l'on ait tenté de panser les blessures des guerres de religion.

 

LE CHATEAU

 

Bien que nettement plus important, il est à peu près semblable à ce qu'il en reste aujourd'hui. Il comportait alors, sur la gauche, une vaste cour enclose de hauts murs encore crénelés, avec trois échauguettes, cour flanquée d'une tour carrée, à chemin de ronde, sur sa gauche. Plus à gauche encore de cet ensemble, se dressait l' ancienne motte féodale, site primitif du premier fort militaire, et qui est demeurée aujourd'hui partiellement visible, mais entamée par des destructions ultérieures. Sur le sommet rond de celle-ci poussait un arbre. Aujourd'hui, on a construit une maison sur ce sommet très surbaissé. Cette motte était alors toute plantée de vignes.

La cour du château ouvrait au sud-est par un portail cintré sommé d'un écusson dont nous ignorons les armes. Les anciens encore en vie au début du 20ème s. se souvenaient d'avoir vu le château dans cet état au milieu du 19ème s. disaient-ils, encore que nous nous permettions d'en douter.

Tout autour du château, devant les maisons des petites rues avoisinantes, on trouvait encore des boulets de remparts qui traînaient par ci par là. Plus un seul aujourd'hui, alors qu'il en restait trois ou quatre voici deux ou trois décennies.

 

L'EGLISE SAINT-PIERRE

Sise à l'arrière du château, cette très importante église disparut, pillée, endommagée lors de la révolution de 1789, puis rasée soit à l'issue de cette période, soit à l'époque impériale. Après avoir été mise à sac par nos révolutionnaires locaux, elle leur servit un temps de Temple de la Raison... Nous voyons se dresser son clocher à la haute flèche quadrangulaire, derrière les masses des toitures du château. Elle en était toute proche car son portail ouvert à la base du clocher massif donnait directement dans la grande cour du château, si l'on en croit ce dessin.

Le souvenir de l'église Saint-Pierre dont l'emplacement exact n'est pas facile à délimiter, a été conservé par le nom du boulevard des PIERRAUDS ou PIERROTS, qui, au-dessus des murailles devait passer derrière le chevet de cette église. Nous pouvons aujourd'hui encore admirer deux éléments sculptés, inclus dans les façades de deux maisons proches du site approximatif : il s'agit d'une grosse coquille incluse au NO 37 de la rue Gambetta et d'une importante chimère au NO 39 de la même rue. Une ancienne ruelle sépare ces deux maisons, et elle a eu la chance de conserver son ancien nom : rue des Mottes. Il est à peu près certain que ces deux très belles pièces sculptées proviennent de l'ancienne église Saint-Pierre, disparue sous les coups du vandalisme révolutionnaire. (voir dessin page précédente).

 

VERS LA BASSE-VILLE

 

Un vaste chemin quitte la cour du château par une porte fortifiée, à chemin de ronde crénelé, protégée de chaque c8té par deux parements, et descend vers le pont de la Tardoire en passant sous une sorte de petit arc massif. Les bases ruinées de ce poste défensif avaient encore été observées par l'Abbé Nadeau vers 1925. Pour ma part, je n'en ai conservé aucun souvenir, et ceci dès 1950-60.

Remontant du pont jusqu'au bas de l'enceinte du château, s'étalaient les maisons de la BASSE-VILLE, qui étaient encore à peu près toutes intactes voici quelques années. Nombre d'entre elles viennent d'être démolies.

 

  Nous voyons nettement sur le plan la PORTE DE LA BASSE-VILLE (à droite de la vignette ci-contre). Elle est couronnée de mâchicoulis et comporte une importante barbacane. Toute cette ancienne rue de la Basse-Ville s'appelle d'ailleurs actuellement Rampe de La Barbacane. L'emplacement de cette porte est à situer là où la Rampe de La Barbacane, laissant à gauche le premier corps de bâtiment du château, coupe un petit chemin qui s'en va à droite vers les jardins, autrefois les champs, et nous permet d'atteindre la Grande Fontaine.

 

LA PLACE DES TILLEULS

  A droite du château figure une tour déjà en ruines en 1612 et dont on peut situer l'emplacement à la seconde maison qui se dresse au coin droit de la Place Des Tilleuls, ancienne Place Neuve. L'adresse actuelle est NO 3 rue du Docteur Laborde et la Place Des Tilleuls s'appelle Place Gilibert Duplantier, mais nous lui conserverons son nom de Place Des Tilleuls pour plus de clarté. Voici cinquante ans, cette maison qui avait conservé les substructures intégrées de la tour médiévale dont nous venons de parier, appartenait à un certain M. Delage, tailleur. Au milieu du 19ème s. les anciens vivant encore au début du 20ème s. attestaient avoir connu les ruines de cette tour.

La place Des Tilleuls est l'ancienne Place Neuve, appelée ainsi à la suite d'un énorme incendie qui, au tout début du siècle, la vida de toutes ses maisons anciennes et c'est pourquoi elle est représentée totalement construite sur le plan de 1612. Nous remarquons l'importance d'un beau logis noble à haute toiture à quatre pans et flanqué de deux tours, que l'on pourrait situer au fond de cette place. Il s'agit vraisemblablement de l'ancienne maison Couvrat-Desvergnes, possédée de nos jours par le Docteur Helmer, Vétérinaire. Cette très belle demeure offre une apparence 18ème-19ème s. commençant. Elle fut remise en état au début du l9ème s. pour le mariage de Zénobie DEVARS, fille de Gabriel Devars et petite-fille du Conventionnel Jean-Baptiste Devars. Zénobie épousait Jean Mathelion. Les caves de cette maison contiennent des éléments d'architecture médiévale remarquables, fragments importants d'une muraille épaisse, et du plus bel appareil, avec l'amorce d'un glacis qui s'enfonce à un niveau non atteint par ses anciens propriétaires : les Couvrat Desvergnes. Peut-être pouvons-nous suggérer une portion de l'enceinte médiévale. Ce qu'en livre la gravure, la présence de l'ancien pigeonnier donnant sur la Rue Brune (actuelle rue du Docteur Laborde) tout concourt à donner à ce logis une ancienneté et une valeur que je suis malheureusement incapable d'enrichir de renseignements plus substantiels dans le contexte présent.

 

PORTE DE LA FONTAINE - TOUR DES BREBINES - LA CAHUE


 

A la PORTE DE LA FONTAINE, invisible sur le plan, car en retrait, (voir le quartier de La Grande Fontaine, assez remanié récemment), existait l'imposante TOUR DES BREBINES, octogonale et très élevée, apparemment tour d'enceinte médiévale et jouant encore un r8le défensif en 1612. Il en restait des vestiges au début de ce siècle, malheureusement totalement disparus aujourd'hui.

En avant de cette Tour des Brébines, le dessinateur a donné une importance certaine à une grosse maison qui semble hors les murs et que rien ne peut faire deviner actuellement.

A une centaine de mètres de cette Tour des Brébines, sur la droite et à l'angle du rempart, le plan de 1612 nous montre une autre tour, ronde celle-ci, et d'importance moindre. Sa base était encore visible voici quelques décennies, prise dans le vieux mur du jardin de l'ancien h8pital. Plus rien aujourd'hui.

Plus à droite encore, notre artiste a représenté la PLACE DE LA CAHUE, hors les murs, alors entièrement plantée d'arbres et non construite. C'était là que se tenaient les foires aux bestiaux et elle conserva le nom de Place Du Champ De Foire jusqu'à l'époque récente où on la baptisa Place de l'Hôtel de Ville.

 

L'EGLISE SAINT-MAURICE ET SON PRIEURE

  Nous arrivons à la représentation de l'EGLISE SAINT-MAURICE avec son clocher à flèche. Mais, soit l'artiste a volontairement interprété son architecture avec la plus grande fantaisie - nous ne parlons pas de la flèche, bien entendu - soit il nous en a livré des détails des plus surprenants, car révélateurs d'un aspect vraiment insoupçonnable, si l'on s'en tient à ce que l'on voit aujourd'hui. En effet, d'après ce dessin, les fenêtres latérales auraient été géminées, la façade aurait possédé deux baies surmontées d'un occulus, et le pignon de façade n'aurait pas dépassé la toiture. Pour ce dernier point, la chose peut être vraisemblable, car cette grande toiture en bâtière est des plus concevables, mais les ouvertures nous laissent vraiment sceptiques, car l'examen du gros oeuvre de l'église ne semble pas permettre de telles conjectures.

Au midi de l'église, nous apparaissent les restes de l'ancien PRIEURE Clunisien, en grande partie détruit en 1577, après l'avoir déjà été en 1418. Le plan nous le montre tel qu'il fut pauvrement remonté avant 1612, enclos de hauts murs, dont l'un d'entre eux a conservé un crénelage, vraisemblablement relevés sur une surface très réduite au cours des trente années précédentes. Le dessin ne peut donc nous donner la moindre idée de ce que put être ce prieuré avant les guerres de religion, avec son cloître, ses nombreux bâtiments et jardins. A l'angle sud-ouest, demeurait une toiture pointue surmontée d'une croix. L'Abbé Nadeau suggère qu'il serait peut-être possible d'y voir cette aum6nerie sur laquelle nous savons si peu de choses, mais dont un pouillé de 1748 mentionne 11 existence. Nous ne saurons la situer, car l'on pourrait aussi bien le faire au niveau de la maladrerie de Notre Dame-Du-Bon-Secours.

A l'angle sud-est de l'enceinte prieurale, l'artiste a campé un corps de bâtiment étroit, élevé, reste d'un élément sans doute plus important du prieuré. Une tour ronde, couverte en poivrière, peut avoir appartenu à une enceinte prieurale antérieure, et avoir échappé aux destructions de 1577.

 

LES VILLAGES AUTOUR DE MONTBRON

Enfin, quelques détails des environs de Montbron on peut identifier sur ce plan les fermes de CHEZ GORET, NOUGERAUD, BRIQUET. La Léproserie de Notre-Dame-Du-Bon-secours se devine à l'extrême droite, réduite à quelques pauvres masures; CHEZ MARIDOU, le moulin de LAVAUD avec ses deux tours (?), et, à l'horizon, un village qu'il est difficile d'identifier, sis un peu à gauche du clocher de Saint-Maurice. Peut-être se trouvait-il au-dessous du bois qui sépare LES BOISSIERES de BOUCU. On trouvait encore, voici une trentaine d'années, quelques tas de pierres pris dans les buissons à cet endroit approximatif. Si c'étaient là les seuls vestiges de ce village, il nous faudrait concevoir qu'il ait été anéanti par quelque coup de main après le début du 17ème S. , ce qui est possible.

Dans notre essai de description de ce plan, nous n'avons ni pu ni voulu faire un descriptif du vieux Montbron, et c'est bien sûr volontairement que nous avons laissé de c8té tant de vestiges passionnants intérieurs à la ville, tout particulièrement la place des vielles halles, transformée en parking au coin des rues Carnot et Gambetta, tant de vieilles demeures, ruelles et rues, caves...

Nous citerons simplement un extrait du "Plan de la Ville de Montbron pour la discussion des droits de lods et ventes entre M. Loménie de Brienne, Comte de Montbron et Antoine de La Rochefoucauld, Evêque d'Angoulême" entre 1624 et 1636, tel que le fait l' Abbé Michon dans sa Statistique Monumentale de La Charente. "Mentionnée sous le nom de ville dès le 15ème s. Montberon qu'on écrit depuis quelque temps Montbron avait une enceinte murale qui comprenait le château. Une grande rue, partant au nord-ouest du pont jeté sur la Tardouère, du côté de La Rochefoucauld, traversait d'abord le faubourg Saint-Pierre, appelé la Basse-Ville, entrait ensuite dans la ville et prenait sa direction vers le sud-est (1) de manière à laisser à droite la plus grande partie des habitations. La porte de sortie s'appelait LA CODUE (soit LA CAHUE. 2) L'enceinte polygonale était flanquée de tours. Celle de l'angle du sud-ouest s'appelait Tour des Brébines".

Ces portes faisaient partie de l'enceinte médiévale du Montbron déjà disparu en partie en 1612, car, nous le précisons de nouveau, pris en mars 1418 par les Anglais et repris par les Français en juin-juillet de la même année. On peut imaginer que Montbron fut alors rasé presqu'intégralement.

En conclusion, nous nous permettrons de signaler les considérables différences qui existent entre ce plan de 1612 et celui de 1609, présenté en couverture de notre NO de juin 1990. Trois ans seulement séparent ces deux dessins. Nous pouvons ainsi mesurer la très grande relativité en matière de représentations voulues pourtant authentiques d'une même ville. Il serait donc hasardeux d'accorder à de tels documents, cependant irremplaçables et précieux, un crédit trop absolu.

(1): Ancienne RUE DES FOSSES, actuelle rue d'Angoulême. Cette rue des Fossés, comme le boulevard des Pierrots avait été établie sur les fossés comblés de l'enceinte médiévale de la ville, rasée en 1418, au cours des guerres anglaises.

(2) : La porte de la Cahue se situait au tournant de la rue d'Angoulême, face au Champ de Foire, actuelle Place de l'Hôtel de Ville.

Pour ce qui est des diverses portes de la ville, nous avons repéré celles de la Basse-Ville, de La Fontaine, de La Cahue. Nous ajouterons qu'il en avait existé deux autres donnant à l'est, sans doute déjà en partie disparues en 1612 : la Porte Du Prestin, sise à l'intersection de la rue Gambetta et de la rue Beauchataud, ancien Chemin de la Fontaine; la Porte de Fer, sise à l'intersection de la rue d'Angoulême et de la rue Gambetta.

Sources :

-Cahiers manuscrits de l'Abbé Nadeau, Vicaire à Montbron. Notes Monographiques sur Montbron. 1925-27.

-Gravure photographiée prêtée par Madame Couvrat-Desvergnes.

-Renseignements divers obligeamment fournis par Madame Couvrat-Desvergnes et Monsieur Pierre Sintre.

-Abbé Michon : Etude Monumentale de la Charente P. 249 Archives Départementales de la Charente. Liasse 198. -J. M. Denis. Les Seigneurs de Montbron et leurs Alliés du 12ème au 18ème S. Chez Paton à Troyes. 1984.

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