Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 4, Décembre 1990

- LES ENFANTS TROUVES -

 

Les enfants abandonnés à la naissance ont toujours représenté l' une des plaies les plus dramatiques de la société, que ce soit sous l'Ancien Régime, la Révolution française, l'Empire, tout le 19ème s. sans qu'il soit besoin de parler de notre époque... Il n'est ni dans notre propos ni dans nos aptitudes de tenter de découvrir les innombrables causes d'une situation de misère endémique, misère matérielle, morale, mais simplement de citer quelques cas ponctuels allant du 17ème s. au 19ème s. que ce soit en ville aussi bien que dans nos campagnes.

SOUS L'ANCIEN REGIME - LES ENFANTS TROUVES PESENT AUX GRANDS.

 

En 1691, la duchesse d'Angoulême se plaint au Lieutenant Criminel d'Angoumois du nombre importun des enfants "exposes " dans sa ville. Elle écrit le 30 avril 1691 :
"... Vous remontre son Altesse Royale Madame Elizabeth d'Orléans, Duchesse d'Angoulême... que quoique par plusieurs arrêts et règlements de la Cour, il soit enjoint aux femmes et filles qui se reconnaissent grosses légitimement de déclarer leur grossesse, néanmoins plusieurs femmes et filles.., au lieu de déclarer leurs grossesses, ont exposé leurs enfants dont elles sont accouchées, aux portes de cette ville (Angoulême), afin d'en faire supporter la nourriture et entretien à son Altesse Royale, et consommer par ce moyen les revenus dudit domaine. En ayant trouvé un, vendredi matin à la Porte Saint-Martial, ce qui n ' est pas raisonnable et mérite une punition exemplaire. . ."
(Archives Départementales de la Charente B1 1014)

Et pourtant SAINT VINCENT DE PAUL était mort une trentaine d'années auparavant. (1576-1660). La Duchesse d'Angoulême ne semble pas avoir été particulièrement réceptive à son message ni à son action. Il avait consacré sa vie, son inépuisable énergie à mobiliser les générosités des plus humbles comme des plus fortunés, tentant de sauver les prisonniers, les prostituées et les enfants abandonnés d'un état de misère inimaginable. Assisté de la fortune, de la foi, de la personne de LOUISE DE MARILLAC, de l'engagement de nombreuses femmes au dévouement anonyme, il avait fondé l'ordre des Filles de la Charité et mérité, de son vivant le titre de " Père des Enfants Trouvés".

 

L'EPOQUE REVOLUTIONNAIRE.

A l'époque révolutionnaire, les pouvoirs publics semblent s'émouvoir d'une situation aussi lamentable, et l'assistance aux enfants trouvés qui ne relevait jusqu'alors que d'initiatives privées, de grandes générosités individuelles, soit émanant de certains membres de la Noblesse, soit d'ecclésiastiques et de communautés religieuses, cette assistance se structure, avec un succès des plus relatifs, d' ailleurs, par la reprise en main des hôpitaux et hospices des enfants trouvés, que ce soit à Angoulême, à Confolens etc... Mais les fonds manquent, l'extrême misère qui conduit à abandonner un tel nombre d'enfants est loin de trouver un remède dans des tentatives plus louables dans le principe que dans les résultats. Les nouveaux-nés "exposés" sont recueillis temporairement dans les hôpitaux des chef-lieux de canton tels que celui de Montbron, par exemple, nourris quelques jours, puis acheminés vers les hospices, et, quand ils ont survécu, placés dans les campagnes où leur précaire existence se termine trop souvent dans la misère, toujours.

Voici un extrait d'un " Mémoire pour frais de visites et traitements dans une maladie contagieuse" , rédigé le 13 novembre 1792 par un médecin, CHENEUSAC et un chirurgien, DAGUESSEAU, tous deux chargés de soigner les malades de la commune de Mouthiers (Charente). Ce Mémoire, adressé aux Citoyens Administrateurs du département de la Charente traite, en particulier,des enfants trouvés, sans complaisance.

" Il ne nous reste plus maintenant, citoyens, qu'à vous dire quelque chose des enfants trouvés parsemés sur la paroisse. Vous ne pouvez tout voir par vous-mêmes, et nous sommes d'avance persuadés que quelque affligeants que soient pour vous ces détails, vous nous saurez gré de vous les avoir donnés parce qu'ils vous mettront à même de remédier à des abus multipliés qui coûtent chaque jour la vie à une multitude de ces petits infortunés. Ils ont d'autant plus droit à réclamer votre surveillance qu'en qualité d'administrateurs du département, vous êtes leurs pères. Nous sommes intimement persuadés que leurs accents plaintifs perceront jusqu'à vous, que vous vous intéresserez à leur sort, qu'enfin vous les regarderez comme des individus qui ont plus que qui que ce soit droit à la bienfaisance de la République.
En parcourant la paroisse pour remplir la mission dont vous nous avez chargés, nous avons trouvé sous nos pas quelques-uns de ces infortunés. Leur triste situation nous arrache des larmes. Nous vous en donnons avis sur le champ et nous vous prions de nous faire passer la liste de tous ceux qui pourraient être dans cette contrée. On nous l'a faîte passer, mais d'une manière si informe qu'il nous a été impossible de poursuivre nos recherches à cet égard. La liste nous indique le nom des enfants, celui des femmes qui en sont chargées et nous laisse à désirer leurs domiciles.
Néanmoins, nous avons mis tout en oeuvre pour satisfaire à vos désirs et aux nôtres. Nous avons pris toutes les informations possibles.

  Nous en avons découvert quelques-uns et ne pouvons conséquemment vous parler que de ceux-ci. Il paraît qu'il en est qui ont été changés sans qu'on vous en ait donné avis, d'autres qui sont décédés depuis plusieurs mois et que vous croyez encore existants. Jugez un peu jusqu'où est portée la négligence en cette partie de l'administration et si vous avez besoin de surveiller de près ceux qui en sont chargés.
En général, nous nous sommes convaincus que tous ces enfants sont rabougris (passez l'expression) suite à l'état languissant dans lequel ils ont été dès leurs premiers ans. Nous croyons fermement qu'il y aurait beaucoup à gagner pour la République d' avoir un dépôt où l'on sévrerait ces enfants. On les formerait dès le bas-âge au travail; avec le temps, ils deviendraient forts et vigoureux et seraient un jour utiles à l'Etat. On pourrait les occuper à charpir du coton ou autres petits ouvrages analogues... ''
" Ne vous y trompez pas, citoyens, l' appât du gain creuse chaque jour le tombeau à une multitude de ces enfants. Ces nourrices mercenaires s'inquiètent peu de la santé de leurs nourrissons pourvu qu'elles touchent le salaire qui leur revient. Veuillez, citoyens, veiller, remédier à ces abus, conserver à l'Etat ces enfants de l'amour ou du libertinage, n'importe, ils concourront un jour à la prospérité de l'Etat et vous aurez bien mérité d'eux et de la Patrie..."

Cette représentation dont nous ne livrons qu'une partie est ponctuée de l'énumération et de la description précise de cas divers d'enfants trouvés survivant dans des conditions lamentables. Les deux médecins nous les font découvrir mal soignés, à peine nourris et vêtus, déplacés, loués, réduits à la mendicité par la tyrannie de certaines nourrices, ou bien, morts depuis des mois sans que personne n'en ait été averti ni inquiété. Enfin, tous les cas de figure de la misère, de l'indigence matérielle et morale sont illustrés sans la moindre complaisance, avec une clairvoyance et un courage rares, et avec, aussi, une mentalité relevant d'une certaine pureté utopique révolutionnaire des plus classiques. Mentalités et moeurs d'époque, ne l'oublions pas, ce qui n'enlève rien de sa force ni de sa qualité humaine exceptionnelles à une telle dénonciation. Les deux médecins concluent :
"Combien d'autres ne vous dénoncerions-nous pas si nous portions nos regards sur tous ceux qui couvrent le territoire de ce district?" ( Archives Départementales de la Charente L 2114).

Et ce n'était pas seulement dans leur seul district que les deux médecins auraient pu dénoncer une telle situation, mais dans tous les autres et dans la France entière. Malgré les très relatifs efforts fournis par les gouvernements révolutionnaires successifs, puis par l'Empire, les conditions de misère effrayante firent que l'on abandonna toujours autant d'enfants, à la ville comme dans nos campagnes. La chose continua au long du 19ème s. et les cas d'enfants exposés sont toujours demeurés trop nombreux, avec leur placement et souvent leur mort, ainsi que nous allons le voir maintenant.

Je me suis livrée à des recherches dans les registres d'Etat Civil de nombreuses communes voisines, et c'est à MASSIGNAC que j'ai découvert l'un des procès-verbaux les plus intéressants. Ceux-ci sont rares alors que nous savons les enfants abandonnés si nombreux. Cet actes est daté du ll décembre 1814, donc de la fin de l'Empire. Le maire était Mr du Breuil Hélion de La Gueronnière.

Dans la marge :
N° 114
PIERRE DU BANC
trouvé à Massignac
le ll décembre.

" Aujourd'hui onze décembre mil huit cent quatorze, neuf heures du matin, pardevant nous, maire officier de l'état civil de la commune de Massignac; est comparu sieur PIERRE CROUZIT âgé de trente-huit ans, propriétaire demeurant au chef-lieu de cette commune, qui nous a déclaré que ce jourd'hui, environ les quatre heures du matin étant en la compagnie des sieurs JOSEPH BOUTHINAUD maréchal âgé de vingt-six ans et JUNIEN BARUSSAUD charon âgé de soixante-quatre ans, aussi l'un et l'autre du chef-lieu de cette dite commune, il a trouvé sur un des bancs de la halle du dit Massignac un enfant tel qu'il nous le présente, emmailloté et vêtu d'un gallon roux et blanc, le tout tissu en fil, d'un mauvais linge toile d'étoupe rapiécé, d' un mauvais orreillé de couali (coutil ?) rayé et rapiécé et un petit mauvais bonnet de siamoise blanche bordé d'un ruban jaune; son dit linge et orreillé n'étant marqué d'auqune lettre ni chiffre; après avoir visité l'enfant, avons reconnu qu'il était du sexe masculin, qu'il paraissé âgé d'environ deux jours; ayant visité le dit enfant nous navons trouvé aucune marque à le faire reconnaître: de suite avons inscrit l'enfant sous le nom et pronom de PIERRE DUBANC et avons ordonné qui fut remis à l'hospice des enfants trouvés à CONPOLANT; de quoi avons dressé procès-verbal en présence des sieurs Pierre Crouzit, Joseph Bouthinaud et Junien Barussaud qui ont signé avec nous, après que lecture leur a étée faite du contenu du dit procès-verbal; un mot rayé ne vaut".
Signatures de Crouzit, Bouthinaud, Barussaud et de La Gueronnière.

Ainsi donc, ce nouveau-né trouvé en pleine nuit de décembre, dont les misérables vêtements nous sont décrits avec un tel souci du détail, aura été nommé Dubanc, car exposé sur un banc de la halle de Massignac... Immédiatement envoyé à l'hospice des enfants trouvés de Confolens, nous ne saurons jamais s'il aura survécu, ni si, dans le meilleur des cas qui pouvait aussi bien être le pire, il aura été placé dans une famille nourricière, ni dans quelles conditions, ni rien enfin. Signalons l'existence de Dubanc dans notre région...

Outre ce procès-verbal découvert personnellement, nous pourrions en citer certains autres et nous présentons le suivant, relevé aux Archives Départementales de la Charente (3 E 333 2). Il concerne Saint-Claud, date du 6 vendémiaire an 9.

" Aujourd'hui six vendémiaire an neuf de la République Française, sept heures du matin, nous JOSEPH FLEURANT MARTIN LAMOTHE, Juge de Paix et Officier de Police, ayant été instruit par la voix publique que sous les halles de ladite commune de Saint-Claud on y avait exposé un enfant; en conséquence de quoi nous nous y sommes transporté avec notre greffier ordinaire où étant nous avons trouvé un enfant dans un panier attaché au troisième pilier du côté du champ de foire. Examen fait par nous dudit enfant nous avons vu qu'il était du sexe féminin, lequel était coiffé d'un béguin et pardessus un morceau de toile en forme de coiffe, le restant du corps enveloppé d'un mauvais drapeau (1) et d'un morceau de rideau de lit... Après cet examen, la citoyenne MARIE POULAIN femme JALLAT fut présente et a déclaré vouloir se charger dudit enfant jusqu a ce qu'on ait trouvé une nourrice ou jusqu a ce qu'on l'ait envoyé à l'hospice de Confolens. Fait et clos les jours, mois et an que dessus et a déclaré ladite Poulain ne savoir signer.
Signé à la Minute.

Martin Lamothe Juge de Paix et Officier de Police du canton de Saint-Claud et Lacroix Greffier Ordinaire".
(1) drapeau : couche de bébé.

DECES D'ENFANTS TROUVES PLACES EN NOURRICE.

De nouveau sous l'Empire, mes recherches dans les registres d'Etat Civil de la mairie d'ECURAS m'ont fait découvrir l'acte de décès d' un enfant trouvé confié par l'hospice de Confolens, en 1815, à une paysanne de LA BORDERIE. L'acte est trop laconique pour que nous puissions en tirer la moindre indication sur la qualité des soins dont fut ou ne fut pas entouré cet enfant. N'oublions pas que tant de bébés mouraient alors en bas âge... En voici la transciption. Le maire d'Ecuras est P. DELAVALLADE.

Dans la marge : JEAN DE LA CROIX enfant trouve.

" Le vingt octobre 1815, par devant nous Maire Officier de l'Etat Civil de la commune d'Ecuras, canton de Montbron, département de la Charente, ont comparu JEAN AUBIN âgé de soixante ans cultivateur demeurant au hameau de La Borderie, puis et autre JEAN AUBIN cultivateur âgé de trente-deux ans, demeurant au chef-lieu de la commune de ROUZEDE, lesquels nous ont déclaré que le nommé LA CROIX enfant trouvé confié par l'administration de l'hôpital de Confolens le 23 juin 1813 à MARGUERITE AUBIN, fille dudit Jean Aubin, demeurant avec lui au hameau de La Borderie, est décédé de hyer au sus dit hameau, à cinq heures du soir, âgé d'environ vingt-huit mois. De quoi nous avons dressé le présent acté dont lecture a été faite aux déclarants qui n'ont su signer".
Signé : P. Delavallade.

Cet enfant trouvé aura donc été confié à Marguerite Aubin âgé de quelques jours. Son nom De La Croix peut nous faire imaginer qu'il aura été trouvé au pied d'une croix, mais dans quel village ou quelle ville, cela, entre tant d'autres choses qui nous seront à jamais inconnues, nous l'ignorons...

Recherches identiques dans les registres d'Etat Civil de la mairie de Montbron où j'ai découvert de nombreux actes de décès d'enfants trouvés confiés en nourrice soit dans la ville , soit , plus souvent, dans les villages environnants, toujours sous l'Empire. Ces enfants venaient du bureau des enfants trouvés d'Angoulême, appelé, pour l' acte suivant, en 1812, Bureau des Enfants de la Patrie. Même laconisme de la part du maire de Montbron, Mr de REMONDIAS.

Dans la marge : Décès de chez BRUCHET de la nommée MARGUERITE.

" L'an 1812 le 22 novembre à onze heures du matin par devant nous Maire Officier de l'Etat Civil de la commune de Montbron, chef-lieu de canton, département de la Charente, sont comparus JEAN MAZIERE cultivateur, âgé de trente-huit ans, et JEAN BOURINET aussi cultivateur, âgé de quarante-cinq ans, demeurants au village de Chez BRUCHET, lesquels nous ont déclaré que ce jourd'hui, à huit heures du matin, est décédée audit village la nommée MARGUERITE, âgée d' environ dix-huit mois, filles de parents inconnus, et que le dit Mazière nous a dit tenir du Bureau des Enfants de la Patrie de la ville d'Angoulême. Et (illisible) le dit Bourinet voisin de la défunte, et ont déclaré ne savoir signer. De ce enquis après que lecture du présent acte leur a été faite".
Signé : De Rémondias.

Nous pourrions continuer de citer nombre d'actes semblables, tant àMontbron que dans d'autres communes, et nous ne trouverions jamais rien d'autre que ce laconisme dont nous avons voulu rendre, en citant ces actes in extenso, cette insignifiance répétitive, qui résonne pour nous d'un accent dramatique, bien précisément parce que ces morts d'enfants trouvés faisaient partie d'un quotidien familier.

SOUS L'EMPIRE - CONTROLE DES ENFANTS TROUVES PLACES EN NOURRICE

Cependant nous ne pouvons négliger cette lettre émanant de la Commission Administrative des Hospices d'Angoulême et qui nous montre qu'un contrôle certain était assuré, sous l'Empire, sur la condition des enfants trouvés placés en nourrice. Ces contrôles étaient-ils aussi officiellement assurés auparavant ? S'agissait-il de cas particulièrement scandaleux ou bien d'une procédure normale ? Nous ne saurions répondre car notre documentation est trop fragmentaire. Voici la transcription de cette lettre, datée du 5 décembre 1812 et dont nous devons le prêt à la complaisance d'une famille montbronnaise.
" A Monsieur le Maire de la Commune de Montbron,
Monsieur ,
Par votre lettre du 31 mars dernier sur les renseignements que nous vous demandions, vous nous faites l'honneur de nous écrire que le nommé BRUTUS, enfant trouvé inscrit sur nos registres sous le N° 797, était toujours chez le sieur FRANCOIS LACHAISE et MARIE BOURNI sa femme de Montbron auxquel il fut confié. Nous vous demanderions, Monsieur, de vouloir bien prescrire à cet enfant ainsi qu'à son père nourricier qu'ils viennent se présenter à notre bureau le plus tôt possible. Nous espérons que vous daignerez prendre cette peine. Agréez, Monsieur le Maire, l'assurance de notre parfaite considération".
Signé : L'Ordonnateur F. B. Gilbert.

SOUS LOUIS PHILIPPE - LES ENFANTS TROUVES CONTINUENT DE COUTER TROP

Si les actes de décès d'enfants trouvés mis en nourrice demeurent toujours nombreux au long du 19ème s. trop nombreux sont encore les bébés qui meurent au cours ou au terme de leur acheminement vers les hospices, par incurie, à cause de sordides problèmes de subventions insuffisantes. Nous citerons maintenant in-extenso le brouillon d'une lettre du maire de Montbron, DUVOISIN, adressée au Préfet en date du 27 octobre 1834. C'est là un élément d'une correspondance échangée entre les deux hommes à propos des circonstances lamentables de la mort d'un nouveau-né exposé à Montbron. Si le maire semble se justifier d'une façon assez convaincante, il ressort que les problèmes d'ordre financier priment toujours sur les considérations humanitaires les plus élémentaires. Nous devons le prêt de ce brouillon à la complaisance d'une famille montbronnaise.
" Le Maire de Montbron à Monsieur le Préfet,
Monsieur ,
Dès l'instant que je fus instruit de l'exposition d'un enfant trouvé dont vous m'aviez parlé dans votre lettre du 23 de ce mois, je me rendis de suite à l'hospice, où il avait immédiatement été déposé (à Montbron) d'abord, pour pourvoir aux soins qu'il exigeait, ensuite, pour constater par procès-verbal l'état de ses hardes, le sexe, et autres circonstances détaillées par ma lettre du 17. Ce prealable rempli, je m'empressai de chercher quelques personnes pour le transporter au Bureau d'Angoulême et je ne pus trouver qu'ANNE MOREAU et la veuve DABOURIN (?) habituées à ce genre de travail, qui voulussent s'en charger à moins de 12 F. pour leur salaire, que je fus obligé de leur payer comptant. Ainsi, Monsieur le Préfet, aucune considération ne m'a déterminé dans le choix de ces deux femmes, au lieu de deux autres que la dure nécessité. Je les ai de nouveau interpellées de me déclarer si elles connaissaient la vraie mère, elles m'ont répondu négativement ainsi que la femme ALLARI, nourrice de l'enfant, qui est décédé le 22 du mois.
Toutes mes démarches ont été jusqu 'à présent très infructueuses. Je crains même de ne pouvoir réussir à découvrir la mère ni les auteurs de cette triste exposition, ce qui occasionne des dépenses imprévues à la commune, que le Conseil Municipal autorise difficilement, attendu qu'elles excèdent celles prévues par votre circulaire du 20 août dernier N° 729 du même.
Dans tous les cas qui se sont présentés et pourraient se renouveler encore, je ne peux traiter avec ces femmes sans un refus formel à moins de 12 F. que je suis obligé de leur payer davance, pour accélérer le transport de l'enfant, qui sans cela serait exposé à la charité publique.
Recevez, Monsieur le Préfet, l'assurance du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre humble et très obéissant serviteur".

Rien dans cette triste affaire ne semble bien clair, mais il nous apparaît assez clair que si ce bébé avait été transporté à l'hospice d'Angoulême, dans de meilleures conditions, plus rapidement, par des convoyeuses mieux payées, peut-être aurait-il survécu; d'autre part, les circonstances de cette affaire ont motivé de la part du Préfet des demandes d'éclaircissement qui laissent à imaginer beaucoup trop... Nous noterons par ailleurs, la remarque du maire : " Dans tous les cas qui se sont présentés et qui pourraient se renouveler encore...'': la chose est donc toujours coutumière.

Le chapitre des enfants trouvés n'est certainement pas clos, et nous y reviendrons parfois, car la documentation est assez riche pour ce faire. Elle a néanmoins pour défaut de rester trop ponctuelle et ne nous permettra jamais plus que des approches similaires. Etablir des statistiques n'est ni dans notre compétence ni dans notre propos. Nous irons au jour le jour et conserverons peut-être ainsi, par la modestie de notre démarche, un peu de cet incommunicable qui fait le particulier de moments d'un passé qui nous échappera toujours.

Maryse LEGAL et F. FILS DUMAS-DELAGE

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