Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 4, Décembre 1990

- EYMOUTHIERS -

 

L' EGLISE SAINT-PIERRE-ES-LIENS DISPARUE

Dédiée à Saint Pierre, l'existence de cette église est attestée dès le Xème s. Nous pouvons présumer qu'elle avait remplacé un sanctuaire chrétien plus ancien, et plus rudimentaire, sans doute. Car l' implantation de ce lieu de culte, vraisemblablement récupéré très tôt dans l'histoire de la chrétienté doit sa présence à celle de la fontaine sacrée, lieu de cultes déjà millénaires.

La paroisse d'EYMOUTHIER-FERRIER connut une importance que rien ne peut laisser soupçonner dans les quelques maisons qui constituent de nos jours ce petit village. Sa population était encore de 760 habitants en 1785, après avoir été sans aucun doute plus importante au Moyen-Age.

Son nom de MONASTERIO FERRARIO lui viendrait, d'une part, de l'importance de son ou ses monastères et prieurés, d'autre part, de la présence de mines de fer et de forges, en activité dès le haut Moyen-Age si ce n'est aux temps gaulois et gallo-romain. Mines et forges ont actuellement complètement disparu.

Cette église Saint-Pierre-ès-Liens que certains historiens (Nanglard) disent déjà en ruines en 1789, fut totalement détruite au milieu du 19ème s, on avance 1853, pour etre remplacée par celle de LA TRICHERIE, édifiée alors. Voici la description qu'en livre Françoîs MARVAUD en 1862 :

" Plan en carré long, avec six fenêtres plein cintre très étroites à l'extérieur et très évasées à l'intérieur; colonnettes romanes et voûte en plein cintre en berceau lisse. Longueur, 19 m 35, largeur 8 m 15 ". Si F. Marvaud a pu décrire cette voûte et la dire en berceau et sans arcs doubleaux, c'est qu'elle existait encore au début du 19ème s. au moins, donc le terme de "en ruines" ne peut convenir dès 1789 à une église qui possède encore sa voûte. D'ailleurs nous verrons plus tard que le culte y fut rendu jusqu'à la révolution de 1789. Par ailleurs, dite de plan rectangulaire sans qu'il soit fait allusion à une abside en cul de four est surprenant, car les églises romanes et préromanes, comme c'est le cas de celle-ci, ne se terminaient pas par un chevet plat, aussi simples aient-elles pu être. Les plus modestes, qui, en guise de voûte de pierre n'avaient qu'un plafond de bois, pouvaient être de plan rectangulaire; mais qui dit " voûte en plein cintre en berceau lisse" dit forcément abside en cul de four, sans coupole et sans bas-côtés sans doute, puisque par les dimensions réduites de la nef ( moins importante que celle de La Tricherie) nous nous rendons compte que nous avions affaire àun sanctuaire modeste. Nous nous permettrons d'avancer que l'église de La Tricherie a dû être construite sur un plan semblable à celui de l'ancienne église Saint-Pierre-ès-Liens d'Eymouthiers.

Nous savons que l'église disparue, devenue une simple cure, avait dès le Xème s. été une vicairie perpétuelle unie au chapître de Saint-Martial de Limoges, lui-même fondé par l'ordre des BENEDICTINS. A cet égard, la très importante église de Bussière-Badil et son monastère, dont les origines sont attestées aux Xème s. eux aussi, relevaient également du chapître de Saint-Martial de Limoges et devaient leur existence aux Bénédictins. Les liens entre le centre religieux de Bussière-Badil et Saint-Pierre d'Eymouthiers sont très forts dès le Xème s.

Il n'est que de considérer, pour en être convaincu, l'importance oubliée de la vieille route qui reliait Bussière-Badil à Eymouthier-Ferrier, passant par PUISERVAUD où se trouvait un prieuré très actif et d'un grand rayonnement, s'en allant vers MARSAC, en ignorant le tracé de la route qui passe par La Tricherie.

La légende parle de plusieurs monastères cu prieurés à et autour d' Eymouthiers, tous relevant du chapître de Saint-Martial de Limoges et fondés par l'ordre des Bénédictins, et s'ils n'étaient pas au nombre de huit comme le veut cette légende, ils étaient certainement assez nombreux pour que le nom De Monasterio ait été motivé par une vie religieuse intense dans cette paroisse, et ceci dès avant le Xeme s. Mais faute de documents plus nombreux et plus précis, nous ne pouvons aller plus avant dans nos conjectures. Certainement, seules des fouilles archéologiques sérieusement menées dans nombre de sites ou nous croyons en avoir trouvé les traces pourraient affermir des connaissances irréfutables.

L' ORDRE DES BENEDICTINS

Un ermite italien, BENOIT DE NURSIE, après plusieurs essais infructueux, fonde, au Vlème s. le monastère du Mont Cassin, et établit pour ses moines une règle de vie si équilibrée qu'elle allait servir de modèle pour la chrétienté des siècles à venir. Cette règle de Saint Benoit, élaborée au Mont Cassin entre 520 et 530 est sans doute le legs spirituel le plus important fait à tout l'univers chrétien en une période sombre entre toutes, à peine sortie de la barbarie et du chaos total des grandes invasions.

La règle de Saint Benoit établit sous l'autorité de l'abbé, élu àvie, les normes de la vie communautaire des moines. Elle sait partager cette vie entre trois éléments qui la marquent d'un équilibre proche de la perfection. Leur temps est partagé entre la prière liturgique célébrée collectivement à heures fixes dans l'église monastique ou prieurale, le travail intellectuel et enfin le travail manuel. Les moines dorment en commun au dortoir, mangent au réfectoire. Ils travaillent à la bibliothèque et à l'atelier de copie de manuscrits ( le scriptorium) tout aussi bien que manuellement au potager, dans les coupes de bois, l'aménagement des étangs etc...

Leurs menus excluent la viande mais permet le poisson et le vin. Sagement, la règle de Saint Benoit sait écarter tous les excès propres aux ascétismes orientaux et celtiques, faits de jeûnes dangereux, de temps de prière mangeant les nuits, de macérations et autres flagellations, d'absence de toute activité intellectuelle et physique.

La stabilité installée dans le monastère conduit les moines à mener une vie régulière et équilibrée, loin des agitations et des passions du monde extérieur dont la barbarie tumultueuse nous est difficile à concevoir.

Ils accueillent de jeunes enfants, les oblats, offerts par leurs parents dans l'optique d'en faire des moines plus tard. Ils leur assurent une éducation complète, équilibrée, aussi saine mentalement que physiquement. Les oblats ne sont d'ailleurs pas contraints de devenir moines au terme de leur formation dans le monastère bénédictin. Par ailleurs, autour des bâtiments monastiques se pressent pauvres et mendiants, inscrits sur la matricule pour recevoir, à date fixe, nourriture et vêtements.
Une hôtellerie reçoit voyageurs et pélerins, leur assurant la subsistance matérielle et l'aide spirituelle.

On peut concevoir combien la mise en place d'une telle règle et de telles infrastructures jouèrent un rôle extraordinairement bénéfique en plein chaos social issu des grandes invasions. C'est après les derniers grands raids vikings ( 8ème et 9ème s.) particulièrement ravageurs dans toute notre région, que les Bénédictins connurent un tel rayonnement, favorisé par les princes carolingiens. Charlemagne fait une place de choix aux Bénédictins dans la Républica Christiana, s'entoure de conseillers bénédictins, en particulier le grand Alcuin dont l'influence sur l'Empereur est fondamentale.

Tout l'entourage clérical de Charlemagne avait mis au point la "théorie des Ordres" voulus par Dieu, laquelle avait pour but le bon fonctionnement d'une société fortement hiérarchisée. Dans la mentalité de la classe dirigeante, le moine bénédictin occupe la première place pour la dignité, la fonction, et l'utilité publique. Cet ordre monastique servira de modèle à tous les autres, pour être le mieux et le plus complètement défini.

Les temps carolingiens marquent la fin des désordres monastiques des siècles précédents, en particulier ceux des temps mérovingiens, soit que ces ordres soient tombés dans les sévérités excessives et fanatiques préconisées par un Saint Colombin (il ne fut pas le seul...) soit dans des relâchements anarchiques.

Nous pouvons imaginer alors l'intense multiplication des monastères bénédictins, l'enrichissement de leurs patrimoines fonciers grâce à des donation s multiples , comme le montrent certains inventaires. Le rayonnement de monastères et prieurés, tels que ceux de Bussière-Badil, de Saint-Pierre d'Eymouthier-Ferrier, de Puyservaud nous est difficile à concevoir. La vie monastique des 9ème et 10ème s. dans ces lieux , aujourd'hui si oubliés, avait une force, une vitalité qui aidèrent à structurer toute la vie spirituelle, sociale et politique de nos campagnes à l'époque.

Malgré les difficultés que rencontrèrent les plus grands bénédictins dans leurs essais pour reprendre en main des monastères dont la règle avait sombré dans les relâchements les plus intolérables à Charlemagne, le prestige de la vie monastique s' amplifie, et exerce une véritable fascination sur les esprits éclairés, les coeurs généreux. Nous vivions alors dans le temps de tous les élans, contrebalançant des excès de violence et d'anarchie.

Nous laisserons la parole à Alcuin : " Combien est heureuse la vie des moines. Agréable à Dieu, digne d'être aimée par les anges, honorée par les hommes. Celui qui la vit fidèlement parmi les hommes, '' sans aucun doute, règnera heureusement parmi les anges.

Mais avec la désagrégation de l'Empire Carolingien, va de pair un relâchement rapide de la vie des moines, des laïcs et des clercs.

Les esprits les plus exigeants appellent une nouvelle réforme qui sera apportée par l'ordre de Cluny. Survit toujours l'idée de grouper les monastères bénédictins en une seule famille monastique, avec un père commun. Les Bénédictins qui fondèrent et animèrent d'une vie spirituelle sans pareille nos monastères d'Eymouthiers, dont nous ignorerons toujours le nombre exact, avaient fait oeuvre assez durable pour qu'elle se survécût pendant tout le Moyen-Age. Ce sont les guerres anglaises puis les guerres de religion qui blessèrent ces sanctuaires et établissements monastiques, pour en anéantir certains plus ou moins totalement.

FONDATION DU PRIEURE DE SAINT-PIERRE-ES-LIENS D' EYMOUTHIER-FERRIER AU MILIEU DU 12ème S.

L'abbé Nanglard mentionne l'existence d'un prieuré dépendant de l' église Saint-Pierre-es-Liens d'Eymouthier-Ferrier et membre de l' abbaye Saint-Martial de Limoges, au même titre que celui de Bussière-Badil. Un certain abbé ALBERT, mort en 1159, a acheté l'église Saint-Pierre d'Eymouthiers vers 1150 pour y créer un prieuré qui fut uni à la Réfectorie Claustrale en 1486. Ce prieure resta régulier tant que le fut le monastère de Saint-Martial de Limoges, et primitivement conventuel, il devint séculier en 1563. C'est à dire qu'il n'y eut plus de moines y vivant d'une vie conventuelle alors.

Faut-il considérer que ce prieuré était attenant à l'église disparue avec son cimetière, et autre que celui de PUYSERVAUD, ou bien qu'il s'agit du même ? Nous sommes incapables de trancher, mais nous tendons à suggérer qu'il s'agissait là de deux prieurés différents, distants de quelque 4 km l'un de l'autre, donc voisins, donc relevant tous deux de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges, de nouveau au même titre que celui de Bussière-Badil.

Ce prieuré de Saint-Pierre d'Eymouthiers n'est plus mentionné à partir du 17ème s. après les ravages définitifs des guerres de religion. On ne sait rien à son sujet, ni sa valeur, ni ses titulaires.

Nous reviendrons dans un autre article sur ce prieuré de Puyservaud. Voici deux décennies, bien que très mutilé par sa vente en bien national à la Révolution Française, il conservait encore les restes d' un cimetière, et, fait plus révélateur, les vestiges d'un sanctuaire pris dans l'une des granges attenantes. Peut-être suis-je la seule àl'avoir noté, mais je peux assurer que j'ai vraiment vu ce que je mentionnai alors dans mon travail de pré-inventaire. Impossible de trouver trace de ces vestiges qui ont disparu sous des bulldozers, ces derniers ayant anéanti plus, depuis deux ou trois ans, que les guerres anglaises et de religion tout ensemble. Demeure encore une partie, tristement défigurée récemment, du logis prieural.

LA VIE RELIGIEUSE DE SAINT-PIERRE D'EYMOUTHIERS JUSQU'A SON TERME : EPOQUE REVOLUTIONNAIRE

Revenons à cette église Saint-Pierre-ès-Liens d'Eymouthier-Ferrier, mentionnée, dès le Xème s. nous le rappelons. Une mission y avait été fondée par acte du 30 janvier 1710, moyennant une rente au capital de 4000 livres, sur les Bénédictins de Limoges et le Chapître de Saint-Junien. Il revenait 30 livres au curé du lieu, 20 livres aux Jésuites d'Angoulême, le reste aux Carmes de La Rochefoucauld, chargés de la mission qui se faisait tous les quatre ans.

Rappelons qu'en 1785, la population de la paroisse était encore de 760 habitants.

Le presbytère était près de cette église. L'Abbé de Saint-Martial de Limoges présentait le titulaire, l'Evêque conférait et instituait.

Les curés de Saint-Pierre d'Eymouthiers nous sont mal connus et pas avant le 17ème s. comme partout ailleurs dans une région comme la nôtre dont les sanctuaires et les registres paroissiaux furent détruits vers 1569-70 par les exactions des Huguenots. Le premier curé dont nous ayons connaissance est :

J. SEGUIN en 1649. Il résilie sa charge au suivant, son neveu.

FRANCOIS SEGUIN, curé de 1678 à 1711. Il fonda une mission dans sa paroisse .

J. FILHAUD, curé de 1712 à 1729.

JEAN-BAPTISTE ROBERT, curé de 1730 à 1742.

FRANCOIS MAISONDIEU, mai 1742 à 1769.

YRIEX ROUGERIE, curé en 1770. Il résilie sa charge au suivant.

GUILLAUME BOYER qui était prieur-vicaire de Saint-Estèphe Le Droux est curé d'Eymouthiers de 1781 à 1791. Il prête le serment à la Constitution Civile du Clergé le 26 décembre 1790. Voici photocopie de ce serment. ( document d'archives personnelles Callandreau- Fils). Lui succède le curé VIGNERON, qui prend la cure en décembre 1791, ayant lui aussi prêté les serments, à la Constitution Civile du Clergé puis schismatique. Il quitte rapidement Eymouthiers pour Montbron, où il est curé constitutionnel intrus, à la place de J. RAOUL qui vient de se séculariser.

JEAN VIGNAUD, également prêtre assermenté, succède à Vigneron, et prend la cure en mars 1792. Nous sommes en pleine période révolu-tionnaire de déchristianisation, et Vignaud, qui est officier municipal de la municipalité révolutionnaire de la commune, se retire en février 1794. Donc aucun culte n'est plus rendu, et l'église dite déjà très dégradée en 1789, mais pas assez pour que le culte n'y ait pas assuré jusqu'en 1792 ou 1793, s'enfonce dans l'abandon, la ruine consommée pour être rasée vers 1850.

LA FONTAINE DE DEVOTION SAINT-PIERRE

L'ancienne église Saint-Pierre-ès-Liens d'Eymouthiers se dressait au-dessus du rocher duquel sourd la fontaine de dévotion elle aussi dédiée à Saint Pierre. Actuellement, ce site priviligié entre tous, depuis des millénaires de cultes païens puis chrétien, est d'un charme toujours enchanteur. La source jaillit de la roche, vivante, intarissable, pour s' écouler dans un ancien bassin aux bords maçonnés de pierres granitiques. Beaucoup proviennent visiblement des ruines de l'église. Une clairière sertie de frondaisons entoure de sa paix toujours mystérieuse un site où continue de souffler l'Esprit...

Quelques années après la construction de l'église de La Tricherie, soit en 1861, le curé de la paroisse, DELANOUE, le maire issu d'une famille de notables de la commune, Mr PRADIGNAC, eurent à coeur de faire bâtir le monument votif qui surplombe la fontaine. Celui-ci venait remplacer un autre monument sacré dont nous ne savons rien, et qui avait dû tomber plus ou moins en ruine, apres avoir succédé lui-même à des constructions cultuelles, diverses au fil des millénaires. Des fouilles nous seraient si précieuses sur un tel site.

L'actuelle municipalité a su dégager ce monument, ce bassin, des ronciers qui les cachaient partiellement aux yeux des visiteurs, ainsi que faire nettoyer la belle clairière qui conduit à la fontaine, au pied de son rocher.

Ce petit édicule est du même style que le porche néo-classique de l'église de La Tricherie : même fronton triangulaire bien mouluré, a métopes, d'ordre dorique, même équilibre harmonieux des proportions. Le corps de l'édicule comporte une niche cintrée dans laquelle une statue polychrome 19ème s. de Saint pierre est protégée par des barreaux de fer, et nous signalerons que pour avoir connu cette statue mutilée, nous avons eu la joie de la retrouver aussi habilement restaurée, avec autant de goût. Sans doute, ne s'agit-il pas d'une pièce ancienne, mais comme l'église de La Tricherie et le monument de la fontaine, elle est de la plus agréable veine Saint-Sulpicienne que nous aurions bien tort de mépriser. Le socle de pierre qui soutient le monument votif, avec ses deux belles corniches moulurées, l'une en haut, l'une à la base, parachève le bon rythme néo-classique de l'ensemble.

Diverses inscriptions gravées dans la pierre marquent le monument . Juste sous le fronton, le bandeau plat est sculpté de : "DEVOTION A SAINT-PIERRE-ES-LIENS". Une pierre en forme de clé de voûte surmonte la niche et porte la date de 1861.
Immédiatement sous la niche, la pierre plate lui servant de base porte " TU ES PIERRE ET SUR CETTE PIERRE JE BATIRAI MON EGLISE". Pour le socle, il est chargé des dédicaces suivantes, dont nous pouvons regretter qu'elles aient été peintes en bleu : " CAGE D'AFFECTION DE Mr LE CURE DELANOUE A SES PAROISSIENS " , puis au-dessous : " Mr PRADIGNAC MAIRE Mr BESSON A J T ".

 

Notre attention est par ailleurs attirée par la présence d'une croix de bois habillée de paille de blé, solidement plantée au bord de la fontaine un peu en contre-bas du monument. Cette croix est là depuis quelques années, et conserva ses épis de blé pendant au moins deux ans, nous a t-on dit. Elle est le témoignage tangible d'un culte lié à la fécondité des moissons.

Par ailleurs, des vêtements d'enfants, bonnets, brassières, lambeaux de couches, de petites robes, dont certains sont fort anciens, mais d'autres bien contemporains, sont accrochés dans les branches des arbres et buissons qui sont les plus proches de la fontaine. Nous sommes là en présence de signes de la dévotion à la fontaine et à son saint patron auxquels les fidèles viennent toujours demander la guérison des petits enfants.

Il serait facile à un esprit positiviste de ne voir dans ces signes de dévotion que dérisoires pratiques relevant des superstitions les plus archaïques. Pourquoi, au contraire, ne pas s' émerveiller devant la pérennité d'un besoin ancestral de l'homme d'implorer ou de remercier un dieu grâce au truchement de l'eau d'une fontaine sacree. Elle remonte à la nuit des temps cette adoration des sources et rivières, de leurs divinités, et elle a su s'adapter aux religions qui se sont succédées depuis le culte le plus ancien aux éléments terre et eau réunis dans ce jaillissement intarissable de vie fécondante.
Puis vint le christianisme qui eut l'intelligence de les intégrer dans son culte. A cet égard, écoutons les conseils que prodiguait Saint Crégoire Le Grand, Pape de 590 a 604, à ses missionnaires dépêchés aux quatre coins des Gaules : " Ne supprimez pas les sacrifices qu'ils offrent à leurs dieux; transportez-les seulement au jour de la Dédicace des églises ou de la fête des Saints-Martyrs, afin que conservant quelques-unes des joies de l'idôlatrie, ils soient amenés plus aisément à goûter les joies spirituelles de la foi chrétienne ".

Nombre de ces fontaines furent dédiées à la Vierge Marie, seule capable de se substituer à la grande déesse-mère de la vie et de la mort, celle qui habitait au fond des eaux, règnant depuis les temps préhistoriques, passant ainsi dans son ambivalence du monde sousterrain ( la mort) à celui de la lumière ( la vie et la fécondité). La symbolique du dragon, du serpent lui était attachée, et ce n'est pas fortuitement que la Vierge foule le serpent du pied, que Saint Michel terasse le dragon de sa lance etc... A cet égard, la fontaine sacrée de Bussière-Badil, appelée la Pile, de nos jours sagement canalisée, toute proche de l'église est des plus parlantes. Et cette église est dédiée tout à la fois à la Vierge et à Saint-Michel.

D'autres fontaines furent dédiées à des saints, dont certains sont mineurs et franchement locaux, sans doute en raison de la force mythique millénaire qu'ils avaient à récupérer. Ainsi, la fontaine Saînt-Etienne d'Ecuras, elle aussi proche de l'église, continue d' attirer des gens qui viennent y remplir des bouteilles d'eau. Mais il faut bien convenir que depuis qu'elle a été déplacée, que son bassin n'est plus facilement accessible, elle semble avoir été dépossédée de sa puissance d'attraction qui survivait depuis le fond des âges. Nous reparlerons de cette fontaine dans un autre article.

Mais Saint Pierre, grand martyr, apôtre chargé de la construction de l'Eglise par le Christ, détenteur des clés du Paradis, venait en tête dans la hiérarchie mythologique chrétienne. Il atteste ainsi de l'importance de la fontaine d'Eymouthiers.

Laissons-nous donc aller à imaginer ces foules de malades, de pélerins se pressant autour de la fontaine de dévotion, ces foules du Moyen-Age, venues implorer la guérison de leurs maux, ceux de leurs corps comme ceux de leurs coeurs à la fontaine Saint-Pierre et à son saint patron. Enfants, bébés apportés par leurs parents, adultes, miséreux, riches, tous venaient demander ou rendre grâce, allant prier à l'église plantée au-dessus de la roche, y suivre dans la ferveur les offices, et, souvent, étant hébergés, nourris, reconfortés dans le prieuré attenant. Ces foules se pressèrent pendant des siècles de christianisme, succédant à celles des millénaires païens, dans le grand mystère des temps abolis, mais dans la pérennité des croyances immortelles, naissant, nourries les unes des autres, succédant sans rupture aucune les unes aux autres...

Les processions ne sont plus, les rituels de dévotion se sont faits si discrets que certains auraient déjà honte d'en parler. Pourtant, ils subsistent, comme nous l'avons dit, car constaté. L'on continue de lancer dans l'eau sacrée piécettes de monnaie, branches de chêne et de noisetier. Il est encore de vieilles femmes retirées dans les villages qui, en "lisant" les charbons, sauront envoyer le demandeur vers le " bon saint " et la " bonne fontaine ". Car ces saints patrons sont jaloux et pourraient prendre ombrage d'une demande mal adressée... Nous aurons l'occasion de revenir à ces rituels qui nous relient aux commencements mêmes de l'humanité, au sens du sacre aux innombrables et indestructibles visages...

LA CLOCHE DE L'EGLISE SAINT-PIERRE-ES-LIENS

Nous pouvons examiner cette cloche toujours en service dans l'actuelle église de La Tricherie, non sans difficulté, nous l'avouerons... Nous avons fait de notre mieux, et avons été aimablement aidé dans notre entreprise par Mr Ricard, Maire de la commune, et par Mr Albert Livert qui a procédé à des mensurations rien moins qu'aisées...

L'extrême intérêt que présente cette cloche est qu'elle est le seul élément soigneusement récupéré, sauvé, de l'église Saint-Pierre disparue. Elle en a été la voix, un peu de l'âme pendant des siècles, et elle continue de chanter, de pleurer à nos oreilles du 20 ème s. comme elle le faisait à celles de tant de générations oubliées...

Elle mesure 59 cm de hauteur, et son diamètre à la base est de 67 cm environ. Le bronze ne mesure pas moins de 4 à 5 cm d'épaisseur a sa base, là ou son battant frappe depuis si longtemps. Nous ignorons son poids. N'ayant trouvé aucun document la concernant, nous avons dû nous contenter de ce que nous sommes tous parvenus à rassembler.

Lors de son électrification, elle a été sagement changée d'axe, tant son airain avait été usé par des siècles de carillonnage. Presque àson sommet, nous avons difficilement déchiffré une date : soit 138l, soit 1581; nous penchons pour cette dernière. Celle-ci est prise dans une inscription latine en caractères gothiques, assez altérée : " VIS 1581 LOS MAS PETRE DIS HORAM ". Nous avancerons la traduction suivante : " Saint Pierre, toi qui es ma force et ma gloire, dis l' heure ", car nous nous sommes permis, sous toutes réserves, de rétablir en un latin plus compréhensible : " VIS LAUS MEA DIC HORAM "...

 

 

Un registre plus bas, soit au milieu du corps de la cloche, sont moulés une grosse clé et un ange de la facture la plus archaïque.

Puis en-dessous, court une inscription également en gothique, mais malheureusement totalement indéchiffrable, car nous n'avons pas osé le moindre décapage d'un bronze aussi oxydé, faute de qualification àle faire. Cette inscription nous aurait pourtant livré les noms du ou des donateurs ainsi que celui du fondeur, et nous aurions alors pu être assuré de cette date, ainsi que de données passionnantes qui nous manquent cruellement, car elles seules seraient venues enrichir le peu que nous savons sur la passé de l'église disparue.

Voici quelque 15 ans, c'était le vieux Mr Lalue qui sonnait cette cloche, et, est-ce imagination de notre part, nous avons conservé le souvenir de glas, d'angélus, tellement plus vibrants que ce que le mécanisme électrique nous assure aujourd'hui...

L'EGLISE SAINT-PIERRE-ES-LIENS DE LA TRICHERIE

Comme nous l'avons déjà dit, cette église fut construite en 1848-50 dans un village dont l'importance avait depuis longtemps supplanté l'ancien chef-lieu de la commune : Eymouthiers. En l863, La Tricherie comptait 145 habitants.

 

Le plan de cette église est celui d'un rectangle terminé par une très simple abside en cul de four. Des petites fenêtres cintrees éclairent la nef , et son abside est percée de deux ouvertures analogues. Le clocher carré est de petite dimension, et sa fléche recouverte d'ardoise, semblable à tous les clochers construits à cette époque. Une simple croix de fer forgé le surmonte, et nous notons l' absence de coq-girouette.

Ce qui donne tout son cachet à la façade d'une église aussi simple, est certainement son beau porche néo-classique d'ordre dorique. Un fronton triangulaire à métopes surmonte la porte cintrée à deux voussures, tandis que deux colonnes aux chapiteaux doriques l'encadrent puissamment. Nous avons déjà signalé la similitude voulue de ce porche avec toute l'architecture du monument votif de la fontaine Saint-Pierre-ès-Liens d'Eymouthiers.

Intérieurement, cette église neuve avait été meublée avec une grande richesse, une frappante unité de style, râce aux donations, en particulier celles de la famille Pradignac. Il existait une profusion d'éléments tous du meilleur style Saint-Sulpicien, dont bien peu de chose a été respecté et conservé. C'est regrettable, car il est rare de rencontrer un ensemble aussi cohérent, tant dans l'architecture que dans tout le mobilier.

LA FRESQUE DE LA VOUTE DU CHOEUR

Demeure intacte la voûte faite d'un lambris de bois et dont la restauration pose des problèmes à l'actuelle municipalité, vivement désireuse de la preserver dans son intégralité. Le lambris de la voûte de la nef est peint d'un remarquable vert typiquement Empire, et celui qui constitue la voûte de l'abside est orné d'une vaste composition. Elle représente Saint Pierre montant au Ciel, porté par les nuages et un vol d'angelots qui jouent avec ses clés, tandis que l' apôtre tend les bras vers Dieu le Père et Jésus Christ. Le premier est installé à droite dans le ciel de la voûte, assis sur des nuages, inclinant un visage bienveillant sur l'apôtre, tendant une main droite bénissante au-dessus de lui. Le Saint-Esprit, en forme de triangle lui sert d'auréole. Le second, en face, a gauche, serre contre lui sa haute croix, et tend de la main gauche une couronne à Saint Pierre. Notons le crâne de la Mort sur lequel le Christ appuie son pied vainqueur, dans la masse de nuages le soutenant. Pour dater du l9eme s. cette ample fresque a été peinte dans la meilleure tradition du classicisme 17ème s. Ampleur majestueuse des drapés mouvementés, gestes et attitudes des sujets, qualité de la composition et de la facture. De nouveau, nous sommes sensibles à cette recherche de néo-classicisme présente dans toute cette église.

Des nombreux tableaux qui ornaient cette église, tous ont disparu, sauf un. Il s'agît d'une Vierge, actuellement reléguée dans la tribune, et dont la toile est gâtée par la pluie. A. Gauguié l'estime bon, alors que nous le trouvons charmant, mais d'un Saînt-Sulpice des plus mièvres.Uné restauration serait bien coûteuse.

Pour connaître les autres, il nous faut avoir recours aux descriptions des plus fantaisistes d'A. Gauguié. Nous en avons eu la preuve dans les sottises qu'il a écrites à propos de la fresque du choeur.

En face de cette Vierge se trouvait un Saint Joseph portant l'enfant Jésus. Nous avons cherché cette toile en vain. Nous ignorons son époque. A. Gauguié mentionne aussi une Sainte Pamille datée de 1861 et l'estime de qualité. Disparue également.

LE TABLEAU DISPARU DE ST GENIFORDUS ET SAINT BLAIUS

Il insiste sur untableau qui semble mériter que l'on en cite la description qu'A. Gauguié en fait. Il ne le date pas, ce qui est dommage. Lisons : " Un tableau de cette église m'a fort intrigué; il représente deux saints particuliers sans doute à La Tricherie : SAINT GENIFORDUS et SAINT BLAIUS , tenant chacun une crosse, l'un de la main droite, l'autre de la main gauche. De la main restée libre, Saint Genifordus tend une palme et Saint Blaïus un objet problématique à un personnage lilliputien en extase devant ces deux habitants du céleste séjour. Qui sont ces deux patrons de La Tricherie? Il m'a été impossible de trouver leur légendeetc..." Effectivement, A. Gauguié a poussé la conscience aussi loin que possible dans ses recherches. Ce qui nous semble intéressant dans cette description sont les faits suivants : les positions, les gestes des deux saints, les rapports dans les proportions des personnages nous font penser à une oeuvre bien antérieure au 19ème s. et nous suggérons que c'est du côté du passé religieux de l'église détruite qu'il nous faut chercher une hypothétique réponse, et non pas à La Tricherie. Ces deux saints locaux peuvent fort bien avoir été dés saints fameux dont le rayonnement relève du passé bénédictin régional. Je n'ai aucune preuves qui m'aide à avancer de telles suggestions, donc je les donne pour ce qu'elles sont... Bien entendu, aucune trace de cette toile.

A. Gauguié mentionne également l'existence d'une belle chaire et d'un élégant bénitier de fonte. Ces deux éléments ont disparu.

Il ne parle pas de la beauté et de la richesse du maître-autel, dont le tabernacle est relégué dans la tribune, ni d'autres autels, dont nous avons découvert les restes somptueux dans les cagibis ménagés sous la tribune. Nous avons là affaire à de très belles pièces purement 19ème s. mais d'un excellent niveau. Seul est utilisé le corps de l'ancien maître-autel, massif, de forme tombeau nèo-classique, en bois sculpté, stuqué, peint en faux marbre et doré à la feuille pour ses décors en feuilles d'acanthe. Souhaitons qu'il demeure en usage...

Un très beau lustre a également été décroché et a disparu. Seul est encore en place le chemin de croix, qui ne manque pas de qualité. Tout dans ce mobilier parle de richesse. du meilleur goût de riches do nateurs, essentiellement les Pradignac.

Avant de cette église, nous mentionnerons qu il est apparu quitter ' nécessaire de décrépir le choeur, et de lui donner un aspect "rustique" des plus incongrus. A notre connaissance, les murs de pierre ou de pisé des églises, des maisons nobles et paysannes, des bâtiments de servitude ont toujours été crépis, et de temps immémoriaux.

Sources :
- Pouillé du Diocèse d'Angoulême. Abbé Nanglard. Tome 3.
- S.A.H.C Mémoires 1862. Répertoire archéologique du département de la Charente par F. Marvaud P. 234.
- La Charente communale illustrée. A. Gauguié. Tome 1.1865.
- La France Médiévale. Favier chez Fayard. 1983.
- Fontaines sacrées én Périgord. B. Darchén. PLB Editeur. 1988.

F. FILS DUMAS-DELAGE.

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