Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 4, Décembre 1990

- LES GRANDES MISERES DE L'HIVER 1709. -

 

A la fin du règne de Louis X1V, il semble que tout concourt à faire du plus puissant royaume d'Europe un pays épuisé. Les innombrables guerres conduites depuis presque un demi-siècle contre toutes les autres puissances européennes, l'écrasement des charges fiscales, l'état de misère désolant des campagnes, les famines de plus en plus sévères accompagnées de mortelles épidémies de peste, les hivers qui se font de plus en plus rigoureux, tout enfin a fait se retirer du ciel de France le grand soleil du vieux monarque absolu.

Les relations des misères provoquées par cet hiver 1709, sans doute l'un des plus définitivement dramatiques, se multiplient dans tout le royaume, et ce sont les registres paroissiaux qui nous les livrent essentiellement. Elles sont assez frappantes pour nous permettre d'imaginer les souffrances endurées alors par nos ancêtres.

Nous lisons dans les registres paroissiaux de LA ROCHETTE : " En l'an 1709, l'hiver fut si cruel, qu'il tua tous les noyers et châtaigniers et plusieurs autres arbres fruitiers; un très grand nombre de personnes de l'un et l'autre sexe moururent de froid; un nombre considérable d'oiseaux de toute espèce périrent; à peine recueuillit-on les semences qui avaient été jetées en terre, et le vin valait 400 livres le tonneau; heureusement on put semer du blé d'Espagne (mais) au printemps et une grande famine fut évitée". Ce témoignage nous paraît relativement pauvre et optimiste si nous le confrontons à celui du curé THOMAS de BOUEX. Lisons plutôt.

" L'année 1709, l'hiver a esté rude particulièrement vers la fin. Le six janvier il commencea un froid qui continua dix-sept jours avec de la neige épaisse de deux pieds qui dura autant que le froid c'est-à-dire qui ne fut fondue entièrement que le 25 dudit mois. Le froid fut si rude que toutes les rivières furent glacées; à la réserve de la Toulvre, qui fut la seule sur laquelle on pouvait faire mouldre du bled.

Il y eut plusieurs personnes qui moururent de froid. Les vieillards et les jeunes enfants furent plus exposés. Un nommé JEAN MIGNOT, dit BANLIN, du village de LA FOREST, paroisse de BOUEX, se trouvant tout glacé se mit dans four, duquel on ne faisait que sortir le pain, et lorsqu'il en sortit, il se trouva tout brûlé sans avoir senti la chaleur. Le curé de MARTHON nommé Mr DU CHAUFFAT fut trouvé tout glacé et mort.

Les oiseaux périrent et on fut longtemps sans en voir aucuns. On prenait les perdrix qui restaient dans les champs avec la main, comme aussi les lièvres, dont on trouva quantité de morts. Les corbeaux et les pies, comme estant les plus endurcis au froid, ne trouvant rien de quoi manger, se dévoraient entre eux-mêmes.

Outre le pain qui estoit gelé et duquel on ne pouvait manger, le vin se glacea dans les barriques et on fut un temps sans en pouvoir tirer. On ne pouvait dire la messe, les espèces se glaceoient mesme contre un bon feu qu'on mettait sur l'autel dans un réchot. En un mot, le froid et la neige furent si violents que les vieillards de quatre-vingt dix ans n 'avoient mémoire de rien de semblable.

De plus, les arbres, noyers, chataîgners sont entièrement morts. On en a vus qui avoient trois cents ans, par des titres qu'on trouve, qui sont pourtant morts. Enfin on croit plus voir d'huyle de noix, à moins qu'on ne fasse venir de nouveaux noyers par le moyen des petits rejets qui poussent au pied des gros. Une grande partie des vignes sont aussi mortes, surtout celles qui étoient élevées et étoient vieilles. En un mot, toutes les plantes ont esté cruellement attaquées, et on a vu des forests entières de gros chesnes où à peine s'en trouvoit-il qui eussent poussés.

Il n'est pour ainsi dire resté point de bled sur la terre, ce qui causa une très grande famine. Le boisseau de froment, mesure d' Angoulesme, qui ne vaîloit l'année dernière que trente-cinq sols, en vaut neuf livres . . ."

Aujourd'huy 31 janvier 1709 a esté enterré dans l'église de BOUEX un jeune enfant de l'âge d'environ dix-huit ans, lequel s'est trouvé mort dans les bois du MAINE BLANC, lequel enfant s'appelait JEAN MESNARD, fils d'un taillandier d'Angoulesme et frère de M. le cure de RANCOGNE; qui a envoyé (illisible) recogneu tel et a demeuré dix jours mort dans ces bois, selon le jour de son départ d'Angoulesme pour aller chez son frère à Rancogne, et est mort par le froid, selon le procès-verbal du chirurgien.

Ainsi que plusieurs autres qui ont esté trouvés dans les neiges épaisses de plus de deux pieds et qui ont continué de la sorte trois semaines avec un froid si violent qu'on en a point vu de la sorte.

Depuis le six janvier qu'a commencé le froid et la neige, il n'a encore paru jusqu'à aujourd'huy aucun oiseau, estant tous morts, à la réserve des corbeaux et des pies... "

Sources :
- Registres paroissiaux de La Rochette cités par Mr le Docteur Forgeaud. La Rochette, mon village.
- Registres paroissiaux de Bouex cités par l'abbé Mondon. Baronnie de Marthon. 1895. 96. 97.

Pierre RAOUL

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