Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 4, Décembre 1990

- DES SORCIERS -

 

Dans nos campagnes, depuis le fond des âges, la foi aux sortilèges a survécu, sans doute de plus en plus contrebalancée par le progrès du rationalisme, mais demeurant toujours vivace et sous-jacente. De générations en générations, nos sorciers continuent d'exister, et, finalement, leur corporation ne se trouve que rarement en concurrence avec l'Eglise. Nous ne sommes plus aux temps de l'Inquisition où les bûchers flambaient dans les moindres villages. Sorciers et sorcières font perdurer ce besoin sans âge de trouver la guérison aux maux de la condition humaine , maux du corps, maux de l'âme.

Le magicien, voici des millénaires et quelques siècles encore, était le seul guérisseur de maux dont les causes occultes ne semblaient pouvoir être maîtrisées que par le truchement de rituels divers, tous impénétrables au non initié. Puis la médecine apparut, tout à la fois art occulte et science. Autrefois, l'on n ' aurait su séparer les deux vocations du sorcier : guérisseur et chef religieux, ce que l'on peut encore observer chez les peuplades dites "primitives", qu'elles soient d'Afrique, d'Asie ou d 'Amérique.

Si le sorcier se maintient dans nos civilisations dites "civilisées", peut-être est-ce parce qu'il revendique toujours ce rôle d' intermédiaire irremplaçable entre notre monde et celui de l'au- delà, opérant dans un domaine différent de celui du prêtre et du médecin, pour, sans doute, mieux les rejoindre par des biais aussi inattendus qu'indispensables. Nous ne pouvons nier que ces domaines, apparemment étrangers les uns aux autres, sorcellerie, médecine, religion, continuent à avoir beaucoup plus d'interférences les uns avec les autres que notre esprit cartésienne voudrait en convenir.

Avant le médecin et l'Eglise était le sorcier, et il continue d' être, car il serait bien simpliste et naïf d'accorder au prêtre comme au médecin, seuls, l'aptitude à maîtriser les force du Mystère.

L'Eglise accomplit des consécrations, des bénédictions, des exorcismes, tandis qu'à ses côtés, et sans opposition irréversible, le sorcier tente de manoeuvrer les forces occultes. La sorcellerie que l'on pratique encore dans notre Limousin périgourdin est bien rarement diabolique. En la matière, nous accordons un crédit certain au témoignage d'un homme d'Eglise, l'abbé Julien, dont le nom de guerre et de plume fut Rocal. Celui-ci, fort de sa longue expérience de prêtre, affirmait, pour toute la première moitié du 20ème s. n ' avoir pratiquement jamais rencontré la sorcellerie sous le visage satanique de la Magie Noire, ce visage effrayant, psychotique, traqué dans tant de procès de sorcellerie, dans l'horreur des supplices et des bûchers de l'Inquisition, depuis le Moyen-Age jusqu ' au 18ème s. D'autres prêtres, par contre, et nous en avons connu un, homme de foi et de bonne-volonté s'il en est, dénoncent, de nos jours, de véritables actes sataniques, et ceci dans le simple Montbronnais... Nous avouons notre impuissance à nous permettre de juger, et nous contentons de livrer ces deux convictions, toutes deux aussi respectables à nos yeux. Tout est possible, d'autant plus qu'il s'agit là de domaines qui nous sont absolument étrangers.

Si cet univers existe, nous préférons parler des "bons sorciers", de ceux que nous côtoyons encore dans nos villages, de ceux qui pratiquent la religion et qui peuvent apporter un véritable secours aux malheureux, aux affligés, continuant de mettre au service des humbles un certain pouvoir personnel, appelons-le magnétisme, peu importe, un pouvoir incontestable entouré d'une sorte de mise en scène indispensable, car réglée par une tradition millénaire.

Le sorcier, la sorcière ne se sentent pas coupables vis à vis de leur conscience chrétienne; ils ne conviendront jamais vouloir agir contre Dieu, et souvent, ils ont la réputation d'être dévôts et vraisemblablement croyants. Le support de tout leur rituel est d'ailleurs souvent un objet sur lequel un prêtre aura prié.

Au début du 20ème s. un sorcier limousin célèbre, le devin de La Jarousse, avait réussi à obtenir de la confiance naïve du nouveau vicaire de Jumilhac la bénédiction d'une queue de lézard et d'un anneau qui lui apparaissaient indispensables à ses incantations divinatoires. . . L'Eglise ne s'en émut pas outre mesure et le devin de La Jarousse put officier à sa manière sur sa queue de lézard et son anneau.

Fréquemment, le sorcier ordonne des remèdes pieux, travaillant en récitant des Pater et des Ave, multipliant les signes de croix, distribuant des médailles religieuses. Ses formules magiques sont un bizarre mélange, plus ou moins intelligible, de latin d'Eglise et de syllabes obscures à tout entendement.

Pourquoi l'Eglise condamnerait-elle des actes dont les résultats sont souvent bienfaisants ? Si l'on en croit le marquis de Fayolle dans son ouvrage Lou Bournat, au début du 20 ème s. et arguant de guérisons miraculeuses obtenues par magie, nos sorciers ne seraient pas jugés hors de la loi chrétienne.

Cependant, ce n'est que de loin que nous pouvons observer la démarche du "bon sorcier", celui qui peut être notre voisin, notre parent, sans que la chose nous perturbe le moins du monde d'ailleurs. Mais nous savons qu'il vit dans un certain mystère, un silence obstiné, et il serait bien maladroit de vouloir vaincre par une inquisition systématique cette discrétion paysanne a laquelle nous devons le respect. Plus nous sollicitons de renseignements précis, plus évasifs se font les silences qui nous répondent, et nous sentons intuitivement les limites que nous ne devons pas essayer de franchir par une inquisition maladroite. Par ailleurs, nous sentons aussi que le bavard, l'indiscret n'ont aucun intérêt à pénétrer le mystère dont le sorcier veut et a besoin de s'entourer. Son client, réellement aidé par ses pouvoirs, si ce n'est guéri par ses bons offices, ne divulguera pas non plus le secret de l'entrevue, ni son rituel, craignant sans doute de voir son indiscrétion punie par les puissances occultes alors retournées contre lui. Est-ce par crainte ou par reconnaissance ? Seuls le savent les intéressés...

Nous remarquerons que si nombre de sorciers sont discrets, et si rien ne les démarque à nos yeux de leur entourage familier, il en est d'autres, par contre, qui s'appliquent à attirer l'attention par leur personnalité étrange, et que leur réputation s'accroît de la bizarrerie de leur style de vie. Nous donnerons deux exemples de ce type de personnages, quelque peu sulfureux, nous devons l'admettre, et dont le profil fait d'une certaine vieillesse et d'une laideur certaine, semble nécessaire aux dimensions du personnage. Nous emprunterons à Eugène Le Roy le portrait du sorcier de Prémilhac dans le Moulin de Frau. Nos lecteurs objecterons que nous avons affaire a une création littéraire, de surcroît vieille de plus d'un siècle, donc artificielle et périmée, mais nous leur répondrons que nous connaissons un sorcier, qui, quelques lègères différences des plus superficielles mises de côté, lui est en tout point semblable pour ce qui est du fond du personnage. Et comme nous tenons à une discrétion faite de réelles sympathie et estime pour cette personne, nous tairons bien entendu son identité. Lisons Eugène Le Roy:

" C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était seulement pas allé à Périgueux, et ne sortait de son village que pour se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions d'autrefois...". Comme d'habitude, nous sentons bien chez Eugène Le Roy ce parti-pris simpliste de positivisme radicalisant, qui, à nos yeux, est lassant à la longue, mais nous ne pouvons lui ôter le talent de brosser des stéréotypes assez frappants pour qu'on les cite avec plaisir.

Georges Rocal (l'abbé Julien) nous rapporte le portrait d'une sorcière, incisivement brossé par l'un de ses amis dont il avait voulu conserver l'anonymat. Vivant au tout début du 20ème s. la sorcière de Rocal ressemblait fort à une sorcière contemporaine, que nous avons eu la surprise de rencontrer, qui "travaille" de nos jours et sait attirer nombre de nos concitoyens, de tout niveau social et culturel. Nous tairons le lieu exact où elle vit et la situerons simplement en Dordogne. Mais lisons le portrait de la sorcière de G... livré par Rocal:

" Elle habite une cabane solitaire dans une sombre forêt, éternelle contrée des légendes et des enchantements. En face, le marais que Pan, le dieu chanteur et boiteux qui animait les roseaux au son de sa flûte, a dû hanter en des temps très anciens. Etrange destinée ! Cette masure sordide est mieux achalandée que la plus somptueuse clinique de boulevard. On vient consulter la devineresse de trois ou quatre départements à la ronde. Jadis, les clients n'apportaient que des dons en nature très modestes; aujourd'hui, on la paye grassement en espèces et son crédit augmente de tous ces ruisseaux d'argent. Elle est riche maintenant quoique d'aspect miséreux. Le samedi pourtant elle consent à serrer d'un foulard de tête à carreaux ses trois ou quatre mèches de cheveux. C'est que le samedi, jour de marché à la ville, elle reçoit en son cabinet de consultations établi dans l'arrière boutique d'un cabaret. Sa clientèle est en majeure partie composée de neurasthènes incurables, car la détresse a toujours rejeté les désespérés vers les forces occultes. Sur eux, sa puissance de suggestion est immense. Elle lui vient de son physique. Ajoutons-y l'autorité, la conscience de son rôle, le regard, le ton, l'assurance... et une ardeur' intense au service de sa cause".

Sans doute la sorcière que nous avons rencontrée habite des lieux nettement moins romantiques, et elle est certainement plus éloignée de ce type digne d'une sorcière de Macbeth... Elle ne vit pas retirée dans une cabane solitaire au fond d'une forêt aussi enchanteresse, mais dans un sordide petit pavillon au fond d'un infime village périgourdin. Cependant, pour ce qui est du profil du personnage, de l'ampleur et des composantes de sa clientèle, de ses honoraires, la ressemblance est saisissante. Quant à l'efficacité de ses bons offices, nous devons bien admettre qu'elle existe, si nous la mesurons à l'ampleur de son rayon d'attraction et à la foule que nous avons vue se presser quotidiennement chez elle, voici quelques années, même si, avouons-le, nous sommes demeuré totalement imperméable à ses pouvoirs...

Dans un second article, nous essaierons d'approcher des pratiques rituelles utilisées par nos sorciers locaux, ceux d'autrefois toujours identiques à ceux d'aujourd'hui, en nous gardant bien de tout jugement de valeur dans un tel domaine.

Sources :
Lou Bournat. Marquis de Fayolle.
Le Moulin de Frau. Eugène Le Roy.
Vieilles Coutumes Dévotieuses et Magiques du Périgord.
Abbé Julien, alias Georges Rocal.

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