Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- CHARIVARI -

 

Le charivari, cette très ancienne coutume demeurée vivace dans nos villages jusqu'à la fin du 19ème s. était une sorte de sanction collective d'une morale remise en question soit par un mariage, soit par une situation conjugale conflictuelle, soit par le comportement d'une jeune femme célibataire. Un groupe d'hommes du village ou du bourg s'en allait alors faire tapage et scandale chez ceux qui apparaissaient au groupe rural comme des "déviants", organisant des manifestations bruyantes, souvent vulgaires, des défilés assourdissants où chaque participant faisait le plus de vacarme possible à l'aide des instruments les plus hétéroclites, n'hésitant pas à tirer des coups de feu, hurlant, chantant à tue tête des improvisations de son cru d'une verdeur souvent rabelaisienne. La cohorte agressive parachevait ses démonstrations d'hostilité par un charriage d'âne sur lequel on avait juché à l'envers un comparse, quand ça n'était pas la victime en personne.

Ces divertissements dont la violence portait atteinte à la vie privée pouvaient prendre de telles proportions, débouchant alors sur un scandale qui frisait le drame, que les pouvoirs de justice étaient conduits à les sanctionner. Ce sont ces charivaris dont nous avons connaissance à travers les procès-verbaux alors dressés, mais la plupart se terminaient à l'amiable, dans une grosse liesse plus ou moins partagée par "victimes" et "bourreaux". Ces charivaris sanctionnaient, en fait, des comportements individuels où la vie privée sexuelle était remise en question par le groupe.

Nombre d'entre eux s'adressaient à un couple dont le mariage suscitait la réprobation collective, soit que ce fût un remariage, ou bien qu'il existât une trop grande disparité d'âge entre les deux mariés. C'est ainsi qu'à GRASSAC. en 1703, le remariage d'un certain PIERRE BENEYTAUD, marchand, souleva un violent charivari avec "un grand vacarme fait à l'aide de cors, de chaudrons, de poilonnes...", suivi de jets de pierres contre le toit de sa maison, de coups de fusil tirés en l'air mais aussi dans la salle où se déroulait le repas de noces si bien que "les balles passèrent devant le nez du sieur Archiprêtre de Grassac et des autres qui étaient à table avec lui..." Les perturbateurs finirent par se disperser, mais l'alerte avait été chaude.

Le couple dont la mésentente se concrétisait par une agressivité physique de la femme qui s'était laissée aller à battre son mari, allumait les plus violents et les plus courants charivaris. En 1860, à ORGEDEUIL, quatre habitants du village de Grateloube eurent à expliquer au juge de Paix de Montbron les causes du charivari scandaleux qu'ils avaient organisé devant la maison des époux BIOJOU, à la suite de la plainte portée par ces derniers. Les gendarmes de Montbron rapportèrent que les quatre compères "se seraient rendus, l'un monté sur un âne, devant la maison des époux Biojou..... et là, ils y auraient fait beaucoup de bruit et un charivari, prétendant que la femme Biojou avait battu son mari". Une amende termina l'affaire.

Une jeune fille enceinte pouvait faire aussi bien l'objet d'un charivari infamant, alors que ses parents continuaient de la protéger, de la soutenir dans son malheur. C'est à VILLARS en 1822 que le père de la victime, JACQUES GUILLOU, cultivateur, et sa femme Marie, tentèrent de faire condamner par le juge de Paix de La VALETTE quatre jeunes gens qui poursuivaient de leurs insultes leur fille enceinte et abandonnée par son séducteur. Les parents Guillou dénonçaient en parlant de leur fille que "sa position déplorable loin d'être partagée" par les quatre malotrus et leurs propres parents qui encourageaient encore les sévices, et que ces garçons ''se portaient tous les soirs et presque toutes les nuits au devant de la maison qu'elle habite, ainsi que dans d'autres endroits d'où elle peut les entendre, avec des cornes à l'aide desquelles ils font parvenir à ses oreilles les sons les plus lugubres et les insultes les plus graves, qui augmentent le chagrin que son état lui cause, au point qu'elle craint un avortement par les suites des convulsions et attaques de nerfs où les insultes la plongent". Les témoignages des voisins protégèrent l'identité des accusés, et la seule condamnation prononcée par le juge de Paix concerna la mère de l'un d'entre eux qui avait dit au père de la victime que "c' était bien fait puisqu'il tenait bousin et bordel chez lui"... Voilà qui laisse a penser sur toute une mentalité rurale collective en matière de morale et de respect humain.

Le cas sur lequel nous nous étendrons plus longuement concerne un charivari motivé par le refus violent d'une jeune fille de se laisser courtiser par un garçon qui lui déplait, refus irrecevable pour les compagnons de celui-ci. Quelle que soit la nature des avances d'un garçon entreprenant, une fille ne peut en aucun cas se permettre de le rembarrer par un coup, car elle porte atteinte à la toute puissance du mâle; de nouveau, oser frapper un homme est une chose que le groupe villageois ne peut tolérer d'une femme. Pour relever des mêmes mentalités, ce charivari est certainement moins dramatique que le précédent, et nous ne pouvons laisser échapper le gros comique de certaines situations.

Le 5 mai 1846, ANNE PORTET, jeune fille mineure habitant au village de LA CHAISE, commune de VOUTHON, s'en va porter plainte auprès du juge de Paix de Montbron. Excédée par le charivari dont la poursuivent une bande de jeunes gens de son village, elle expose les faits suivants, dont elle prétend être la victime depuis un mois et demi.

Elle se plaint d'être "en butte aux calomnies et aux injures" de trois garçons de La Chaise. Afin de "porter atteinte à son honneur et à sa réputation, ils ont donné à ces injures calomnieuses une grande publicité. Ils ont chanté presque journellement, en affectant de se rendre près de son domicile, une chanson où il se trouvait des termes injurieux pour elle et où ils ont glissé comme finale de chaque couplet le nom de COUTON, qui n'est point à la vérité le sien mais la désigne suffisamment, ce nom lui ayant été donné dans son bas âge". Signalons à nos lecteurs qu'un couton se trouvait être le nom d'un trognon de choux. Anne Portet apporte les précisions suivantes concernant la teneur des couplets de la chanson. Dans l'un d'entre eux, est mentionné "Un jeune homme de Comtois faisant des démarches pour sa jolie beauté, dont il est le bien aimé". Dans un autre, on chante "que l'on peut coutonner dans cette maison depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir". Le refrain était entonné à l'unisson par les trois comparses brandissant un trognon de chou : "Buvons à la santé de notre couton de chou !". On conçoit aisément l'exaspération de la malheureuse Anne Portet, exaspération portée à son comble par la démarche complémentaire des trois mauvais plaisants. Les compères ont fabriqué puis collé dans presque toutes les communes du canton de Montbron "des affiches outrageantes qui annonçaient entre autres choses qu'un charriage d'âne serait fait en l'honneur de la Couton, le dimanche d'après Pâques".

Le juge de Paix de Montbron qui savait lire les affiches et qui avait tenté d'empêcher la triste exhibition de ce fameux dimanche d'après Pâques, avait convoqué l'un des trois comparses, lui prodiguant de "sages représentations et lui faisant entrevoir combien sa conduite était coupable et méritait répression". Rien n'y fit et le charriage d'âne eut lieu au village de La Chaise le jour prévu, attirant une foule de curieux sans doute plus goguenards que compatissants. Le juge consigne qu'une foule s'était rassemblée "audit village pour assister à ce dégoûtant spectacle et depuis cette époque, la chanson dont il a été parlé a été chantée presque constamment".

  Anne Portet qui semblait avoir le caractère vif et le geste leste n'avait pas hésité à frapper l'un des trois jeunes gens, ce fameux Comtois, scieur de long, qui la serrait de trop près. Les trois accusés confrontés au juge de Paix se défendent et savent lui répondre "qu'il est d'usage dans la pays de faire un charriage d'âne toutes les fois qu'une fille frappe un garçon; que s'ils se sont permis ce divertissement, c'est par suite d'une dispute survenue entre Anne Portet et un jeune homme appelé JEAN BLANC, scieur de long. Ce dernier, ayant été frappé avec un bâton par Anne Portet, eut la prudence de se retirer. A l'instant même, il fut décidé par tous les jeunes gens qu'il y aurait un charriage d'âne. En ce faisant, ils n'ont fait que se conformer à d'anciennes habitudes sans prétendre injurier personne".

 

Ce Jean Blanc, fort de son personnage de scieur de long venu de Franche Comté, et qu'une petite paysanne charentaise avait eu le front d'éconduire aussi rudement, n'avait sans doute pu supporter une telle audace, et n'avait donc pas hésité à tirer vengeance de la Couton, ralliant la vindicte de ses compagnons, dans la connivence de tout le pays.

Avouons que pour un scieur de long, il devait être assez pénible de se faire éconduire précisément à coups de bâton...

Le juge de Paix de Montbron qui, souhaitonsle, n'en pense pas moins, se rangera à la toute puissance de la coutume en concluant avec une indulgence assez déconcertante que "la conduite des accusés lui paraît avoir eu pour but plutôt un divertissement qu'ils ont cru toléré et autorisé par l'usage, que de diffamer la plaignante".

Anne Portet demandait 100 francs de dommage intérêts Ses trois persécuteurs ne seront condamnés qu'à lui verser la très modique et symbolique somme de 6 francs. . . La pauvre petite Couton aura certainement gardé de cette cuisante mésaventure un souvenir amer sa vie durant. Nous conclurons en révélant a un lecteur étranger à notre région que pour avoir perdu leur ampleur violente et spectaculaire, bien entendu au niveau du charriage d'âne du rassemblement de toute une population villageoise ire, ces charivaris n'ont pas totalement disparu de nos jours, survivant sous une forme plus discrète. Cependant, les mentalités cul les animent survivent, dans certains milieux paysans aux structures toujours aussi archaïques.

Sources :

Archives Départementales de la Charente. Minutes de la Justice de Paix de Montbron.

Gabriel Delâge. Il était une fois en Angoumois, paru chez Bruno Sépulchre en 1983.

A soixante et dix ans
Il m'y vient un amant
Agé de quinze à vingt ans.
Ah ! J'ai beau m'y coiffer,
Retaper, bien friser,
Mais j'ai toujours le front ridé.

Mais le soir de mes noces,
Autour de ma maison
On tape, on tape poêles
                   et chaudrons;
Pendant toute la nuit
Lorsque j'eus pris mari
Ce fut un beau charivari.

 

Sans le consentement
Des amis, des parents,
Il me demande en mariage.
Bien parée de rubans,
Ma bourse emplie d'argent
Nous allons nous mettre en ménage.

 

Et dès le jour suivant
Mon amant séduisant
S'empara de mon bel argent.
Aussitôt il partit
Et moi, pauvre étourdie,
J'suis restée là com'une toupie.

 

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