Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- LES ENFANTS TROUVES -

 

Traiter du drame des enfants abandonnés, on disait "exposés", depuis l'Ancien-Régime jusqu'au 19ème s. en passant par les périodes révolutionnaire et impériale, n'est pas notre but. Nous nous contenterons de citer deux procès-verbaux émanant du juge de Paix de Montbron, Michel Marchadier, en 1792 et 1793. Tous deux concernent la même fille-mère, Jeanne Martin, dite La BIZOUT. Son surnom n'avait certainement rien d'innocent...

"Aujourd'hui 16 mars 1792, Nous Juge de Paix du canton de Montbron, sur le rapport qui nous a été fait par la voie publique, que depuis peu de jours la nommée BIZOUT, fille mineure de MARGUERITE LAURENT de la présente ville, s'était accouchée sans avoir prévenu qui que ce soit, et que l'enfant avait été remis entre les mains de la nommée LERIGET, veuve RAYANT, de la Basse-Ville, pour être ledit enfant transféré en l'hôpital général d'Angoulême ou autre lieu pour recevoir les enfants trouvés. En conséquence de ce, et désirant nous conformer à la loi de 1'Etat, nous Juge de Paix susdit, après avoir requis ladite Laurent de comparaître devant nous à l'effet de nous éclaircir sur les faits dont il s'agit; elle a dit qu'à la vérité, lundi dernier douze du présent, sur les onze heures du matin, sa dite fille était accouchée d'un enfant mâle, et que craignant de s'exposer aux reproches publics, elle avait cru jusqu'à cette époque devoir cacher la grossesse de sa fille, attendu que par la déclaration de sa dite fille ledit fruit provenait d'un étranger qu'elle n'a plus revu depuis le jour auquel elle a eu affaire avec lui, que cette raison seule l'avait déterminée à garder le silence. A déclaré de plus qu'aussitôt que l'enfant est venu au monde, après lui avoir donné tous les soins qu'exigeaient d'elle les devoirs maternels et l'avoir bien plié dans des linges propres, elle l'avait mis entre les mains de ladite Lériget pour être transféré à la Boëte ( entendons La Boite, nom que l'on donnait alors à l'hospice des enfants trouvés) à Angoulême; que le lendemain matin, étant allée chez ladite Lériget, celle-ci lui avait rapporté que ledit enfant ne lui paraissant pas devoir vivre encore longtemps, lors de son passage à VOUTHON, elle en avait prévenu de suite le curé de ladite paroisse qui lui fit l'immersion et l'enterra.

... Et sur ce, désirant vérifier les faits ci-dessus énoncés, avons requis de suite ladite Lériget. Laquelle nous a déclaré que lundi dernier, douze du présent, sur les deux heures après-midi, ladite Marguerite Laurent s'étant rendue chez elle lui aurait proposé de se charger de porter à la Boëte à Angoulême un enfant nouvellement ne, et ce pour la somme de neuf livres qu'elle aurait reçue.

Mais, craignant de se compromettre, elle serait allée de suite consulter le Procureur de la commune de Montbron qui l'assura qu'elle n'avait rien à craindre. En conséquence, elle partit incontinent pour Angoulême avec ledit enfant. Mais, étant arrivée au village de LA CHAISE, paroisse de VOUTHON, elle s'arrêta en la maison de son beau-frère pour se reposer. Etant là, elle craignit pour les jours de l'enfant, attendu que ses accents plaintifs semblaient lui dénoter une fin prochaine, et qu'en outre elle s'apercevait que ledit enfant avait encore dans la bouche de la mie de pain qui lui paraissait avoir été trempée dans du vin, ce qu'elle ne croyait nullement propre à alimenter ledit enfant. De plus elle s'aperçut qu'il sortait aussi du sang de son nez. Ce que voyant, son beau-frère lui fit à l'instant l'immersion. Peu après, jugeant l'enfant mort, elle le porta au curé de Vouthon qui l'inhuma, le lendemain soir, jour de mardi treize".

Le juge de Faix de Montbron, loin d'être satisfait du témoignage de ces deux femmes, tient à entendre le témoignage du curé de Vouthon, JEAN DUROUSSEAU, et celui du Procureur de la commune, LERIGET DE CLOROZE. Il poursuit, quatre jours plus tard, soit le mardi 20 mars :

" Le 20 mars 1792, à neuf heures du matin, le sieur Jean Durousseau, curé de la paroisse de Vouthon, sur notre réquisition étant comparu, a dit qu'il est vrai que mardi treize du présent, environ les six heures du soir, la nommée Lériget veuve Rayant, accompagnée de son beau-frère, s 'était présentée à l'église de Vouthon et avait requis ledit curé de donner sépulture à un enfant mort qu'elle avait été chargée d'apporter à Angoulême. Ajoute que ladite Lériget lui a dit que l'enfant était mort au village de La Chaise après avoir reçu l'immersion des mains de son beau-frère. Ne se croyant point le droit de prendre des renseignements pour savoir quelle pouvait être la mère dudit enfant il l'inhuma après qu'il eût été pourvu d'un cercueil.

Et le même jour est aussi comparu sieur Lériget de Cloroze, Procureur de la commune, lequel nous a déclaré que lundi douze de ce mois, environ les deux heures de l'après-midi, la nommée Lériget veuve Rayant vint lui annoncer qu'il lui avait été proposé par Marguerite Laurent de se charger d'une pareille commission. Il la rassura en lui disant qu'elle pouvait bien le faire". ( Archives Départementales de la Charente L 3320).

Mieux vaut ne pas commenter le comportement de la jeune Bizout alors âgée de moins de vingt-cinq ans (dite mineure), ni celui de sa mère, Marguerite Laurent, veuve Martin. Cette dernière a trouvé le moyen de payer neuf livres la "transporteuse" pour une mission qui ne l'aura pas conduite plus loin que Vouthon (distant de quelque 5 km de Montbron) et où elle se sera " reposée" chez son beau-frère. Quant au Procureur de la commune, Lériget-Cloroze, il aura su apaiser les scrupules de la femme Lériget, assurant à toute cette lamentable entreprise la légalité qu'il est habilité à représenter, mais, notons-le, il n'est plus question des substantielles neuf livres dans son témoignage. Pour le nouveau-né martyr, gorgé de mie de pain trempée de vin, perdant son sang par le nez, et mourant au terme de quelques heures, il aura certainement mérité le baptême administré par le beau-frère de la femme Lériget, ainsi que le cercueil dont l'aura gratifié le curé de Vouthon...

Misère et indigence morales certainement plus que misère matérielle... Il est assez plaisant de lire combien la seule honte de La Bizout aura été assez forte pour l'empêcher de déclarer sa grossesse comme la loi y contraignait toute fille-mère, ceci depuis 1' Ancien Régime. Nous ne pouvons pas douter non plus de la qualité des soins maternels dont la grand'mère , Marguerite Laurent, entoura son petit-fils nouveau-né, car ne sut-elle pas le remettre entre les mains de la convoyeuse Lériget "aussitôt que l'enfant est venu au monde, après lui avoir donné tous les soins qu'exigeaient d'elle les devoirs maternels et l'avoir bien plié (enveloppé) dans des linges propres". Mais, peut-on aussi bien se demander, quel père voulait protéger les silences ou mensonges de la Bizout? Qui, en fait, avait procuré les neuf livres à Marguerite Laurent ? Nous ne nous perdrons pas en conjectures oiseuses, car l'acte suivant nous paraît assez fort.

La Bizout et sa mère, qui craignaient de s'exposer "aux reproches du public" en déclarant une grossesse illégitime, ne reculeront pas devant la même situation réitérée quelque un an et neuf mois plus tard, en décembre 1793. En effet, La Bizout, soit Jeanne Martin, devenue majeure, abandonnera et fera transporter à l'hospice des enfants trouvés d'Angoulême un nouvel enfant naturel, une fille cette fois, dans des conditions analogues, assistée de la même façon par sa mère. Cependant, la grand'mère paiera plus grassement les nouveaux convoyeurs : pour leur commission, Magdeleine Michaud et son mari, Pierre Laurent, tisserand, recevront la très considérable somme de trente-cinq livres... Maternelle et pieuse, Marguerite Laurent aura su leur intimer l'ordre de faire allaiter le bébé après l'avoir fait baptiser. La petite fille, plus résistante que son petit frère, parviendra au dépôt des enfants naturels tenu par les Soeurs de la Sagesse, appelées Soeurs Grises à l'époque.

Mais le juge Marchadier, qui, apparemment connaissait bien son monde, exigera une attestation des dites Soeurs, ce quelles fourniront, confirmant la veracité d'une triste affaire qui inspirait : au juge de légitimes soupçons. Nous avons droit dans se nouveau procès-verbal que nous venons de resumer, et qui est daté du 18 décembre 1793, aux mêmes allégations de "timidité et de honte" éprouvés par La Bizout, pour excuser sa seconde négligence à déclarer sa grossesse illégitime. (A. D. de la Charente L 3320)

Notons que le juge avait été alerté par "la voie publique" lors de la première naissance en mars 1792. et par "la clameur qui divulguait..." lors de la seconde en décembre 1793.

Nous n'avons pas cite in extenso le second procès-verbal, tant il est chargé des mêmes données que le premier. Libre à chacun de porter sur Jeanne Martin et sa mère Marguerite Laurent le poids du jugement qui lui convient. Mais si l'on compare ces deux témoignages avec d'autres, dans lesquels crient la grande misère morale et matérielle de la fille-mère qui expose son bébé, où il nous arrive de découvrir son acharnement à le récupérer quelques jours ou semaines plus tard, allant parfois jusqu'à s'offrir comme nourrice temporaire avant le placement a l 'hospice, nous avouerons que nous ne jetons pas un regard particulièrement complaisant sur ces deux femmes, et écartons l'excuse de la grande misère, habituel le pourvoyeuse dès abandons d'enfants nouveaux-nés.

Toujours est-il que c'est par centaines que les enfants exposes se retrouvaient à l'hospice d'Angoulême, quand ils n'étaient pas morts avant même d'y parvenir; il n'est que de consulter les listes de ces registres pour en être tristement convaincu. A. D. dé la Charente . Citons simplement ce bref relevé allant du 17-7-1812 jusqu'au 2-1-1813: nous passons du matricule 2285 au matricule 2352. bon tiers de ces enfants mouraient presqu'immédiatement une fois placés dans une famille nourricière, quant aux autres, ils survivaient tant bien que mal quelques mois, quelques années. Bien peu d'entre eux parvenaient à l'âge adulte. Mais comme le miracle de la chance et de l'amour donné se produisent toujours envers et contre tout, dans les pires circonstances, il exista, effectivement, des enfants trouvés, qui, confiés à des familles nourricières de qualité humaine et pourtant loin d'être spécialement fortunées, parvinrent à connaître des vies heureusement réintégrées dans la société. Mais c'étaient là des cas bien exceptionnels...

MARYSE LEGAL.

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