Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- JUSTICE SEIGNEURIALE A MANTERESSE EN 1498 -

 

Il ne s'agit pas dans le contexte présent de nous livrer à la moindre étude de la baronnie de Manteresse, mais nous devons quelques précisions à son existence. D'après l'historien F. Marvaud, " La baronnie de Manteresse était un des fiefs principaux de la seigneurie de Montbron : elle exerçait les droits féodaux sur une partie de la ville de Montbron et sur les paroisses de Cherves, Chastelars, Mazerolles et Rouzède..."

Ce site féodal de la plus grande importance stratégique fut sans doute fondé dès les incursions normandes, soit au 9ème s. et avait pour mission de verrouiller l'une des plus antiques voies de pénétration dans le Limousin. Sise entre les deux vallées de la Touille et de la Renaudie, cette seigneurie joua donc un rôle déterminant dans toute la mise en place de la puissance féodale dès le haut Moyen-Age. Elle vit sa forteresse disparaître à la fin des guerres anglaises et les nombreuses jacqueries ne l'épargnèrent certainement pas.

 
 

Sa vocation première étant périmée, cette seigneurie n'en conserva pas moins ultérieurement toutes ses prérogatives seigneuriales : droit de Justice, haute, moyenne et basse, sans parler de ses importantes rentes seigneuriales. Ce grand fief constitua une terre considérable, et au 16ème s. la disparition de toute possession terri-toriale au profit des seigneurs successifs demeurés titulaires de la seigneurie révèle sans doute pourquoi le souvenir de cette baron nie fantôme fut si vite effacé.

A la fin du 15ème s. le baron de Manteresse, qui, dans cinq paroisses, Mazerolles, Cherves, Chastelars, Rouzède, Suaux, continue d'y exercer ses droits de Justice et d'y prélever ses rentes seigneuriales, ne possède plus même un château sur ce qu'il appelle toujours son fief, et il doit utiliser les prisons du château de Montbron, ses locaux judiciaires pour y faire exercer ses droits de Justice.

Nous pouvons concevoir que ce qui a vécu et a été une nécessité vitale des premiers temps de la féodalité, ait pu, dès le 15ème s. susciter dans un inconscient collectif paysan, une haine assez exemplaire concernant bien précisément les prérogatives judiciaires de Manteresse.

Nous avions déjà mentionné les Tours de Manteresse lors de 1' évocation des deux légendes qui lui sont demeurées attachées : la première, celle de la Dame, était parue dans le N° 1 hors-série du journal d'histoire locale DU COTE D'ECURAS, la seconde, celle de l'anéantissement de Manteresse, dans le N°1 Juin 1990 de ce journal AUTOUR D'ECURAS, continuation du précédent.

Rappelons que le site de cette forteresse est localisable au nord-est de Montbron, non loin de l'intersection des routes départementales D 16 et D 416. La D 16 est cette très antique voie de pénétration dans le Limousin qui rejoignait la voie romaine Saintes-Limoges, courant sur les crêtes, et que Manteresse protégeait depuis le 9ème s. sans doute, mais certainement antérieurement, c' est-à-dire dès les temps celtiques puis gallo-romains pour le moins. Le site voisin d'ETAMPA, toujours appelé par la tradition populaire Ville d'Etampe, ne recouvre-t-il pas un vaste territoire qui touche à Manteresse, Rouzède et Montbron, territoire si riche en vestiges gaulois et gallo-romains que par son ampleur, il dépasse celui d'une simple villa.

 
 

La Haute Justice ou Justice du sang concernait toutes les affaires civiles et criminelles pouvant relever de la peine de mort, à l'exception des cas royaux.

La Moyenne Justice concernait les affaires civiles et les actes criminels de moindre importance ou n intervenait pas la peine de mort.

La Basse Justice concernait les délits mineurs punis essentiellement par des amendes.

La Haute Justice s'exerçait par l'érection du pilori et des fourches patibulaires, ou gibet. Le pilori se dressait souvent sur la place publique de la ville ou à certains carrefours d'une seigneurie, carrefours particulièrement fréquentés.

Ce pilori était composé d'un poteau aux armes du seigneur et d'un carcan où l'on passait la tête et parfois les mains et les pieds du condamné auquel on n'infligeait alors que l'inconfort symbolique d'une peine infâmante, le maintenant ainsi exposé aux regards de tous, pendant un certain nombre d'heures ou de jours, sans que mort s'en suive pour autant.

Les fourches patibulaires étaient constituées de pals ou madriers de bois verticaux supportant des traverses de bois où l'on pendait les criminels, ou du moins, jugés tels.

Elles se dressaient en dehors des villes, sur des lieux élevés, à la croisée de chemins importants, et de manière a être vues de loin, car, outre leur fonction, elles avaient une valeur exemplaire, effrayante et dissuasive. Souvent les lieux-dits ont conservé leur souvenir à travers des toponymes tels que : Les Justices, Le Poteau, Le Pendu, La Potence, Les Fourches, Les Trois Piliers etc. Un simple châtelain avait droit à deux colonnes de support, un baron à quatre, un comte à six, un duc pouvait aller jusqu'à dix. En ce qui concerne Montbron et Manteresse, nous pouvons donc conclure à quatre pals ou colonnes de soutien du gibet. La baronnie de Manteresse qui avait besoin des prisons du château de Montbron en cette fin du 15ème s. aura sans doute utilisé les fourches patibulaires de Montbron pour l'éxécution de ses hautes oeuvres.

Encore que rien ne nous autorise à affirmer, nous nous contenteront d'essayer de découvrir les lieux où se dressaient les gibets de la baronnie de Montbron, et ceci, à travers la toponymie.

 

D'après Alcide Gauguîé et Marvaud (19ème s.) le lieu des supplices aurait pu être situé AUX JUSTICES, lieu-dit porté par un champ sis près du village de CHEZ PELLET, entre LA BOULOGNE et MONTGAUDIER, sur la rive gauche de la Tardoire. En effet, on peut voir dans ce pré deux grossiers blocs de pierre plus ou moins parallèlépipédiques, grossièrement taillés, plantés à 3 mètres environ l'un de 1' autre, mesurant plus de deux mètres de haut, trois mètres de long et plus de 50 cm d'épaisseur. L'un d'entre eux est couronné d'un lierre qui masque un volume légèrement inférieur à l'autre. Certains historiens virent dans ces blocs des mégalithes, alors que nous pouvons en douter, tandis que d'autres y virent les piles de support des fourches patibulaires de Montbron. Sans doute le toponyme "Les Justices" implique-t-il la notion même d'un site où eurent lieu des exécutions, mais il nous parait bien hasardeux de limiter la vocation de ces deux blocs de pierre à la trop récente époque féodale, d'autant plus que la présence toute proche de la Tardoire et d'une grotte jamais explorée parlent d'avantage d'un passé cultuel, sacrificiel beaucoup plus anciens. Nous ne pouvons avancer la moindre hypothèse en la matière faute de documents et de campagnes de fouilles fiables. Nous ajouterons simplement que ce site est encaissé, et que jamais on n'aurait eu l'idée de dresser un gibet aussi loin de tout lieu de passage visible de loin.

Cependant, indéniablement, ce toponyme est lié à tout un contexte où des exécutions capitales avaient lieu. Tout proche de ces Justices, nous avons découvert sur l'ancien cadastre de Montbron le lieu-dit " LE PENDU ". Il se situe à l'est de Montbron, en bordure de la D 699 à gauche en allant vers Angoulême, au coin du chemin de MARENDAT, qui est une très ancienne voie conduisant vers FEUILLADE. Ce PENDU est à 151 mètres d'altitude et se trouve être l'un des points le plus élevée à proximité de la ville. Il est à noter que 500 m à vol d'oiseau le séparent des Justices dont nous avons précédemment parlés, dans le pré en-dessous de Chez Pellet.

Nous avons découvert sur le nouveau cadastre un autre lieu-dit : " LE POTEAU " situé au sud-est de Montbron, à l'altitude de 235 m en bordure de la D 163 entre CHEZ VINCENT et LA TRICHERIE. Ce POTEAU, qui occupe une petite parcelle triangulaire aujourd'hui entièrement boisée, est à l'intersection de très anciens chemins, et de cet endroit, l'on domine tout Montbron et la vallée de la Tardoire.

Voici un extrait d'une curieuse sentence criminelle émanant des officiers de la baronnie de Manteresse en date du 26 juin 1498 : " Etienne THILHOU, juge, Jourdin De La FAYE, procureur, Pierre De CHIERVE, prévôt, et Pierre DUMAS-GUYGON, greffier de la terre et seigneurie de Manteresse, pour noble et puissante Dame ANDREE DE NOUROY, Dame DE SAINT-JANNERIN DE LA CRESTE DE TARGE et du-dit Manteresse : " A tous ceux qui ces présentes lettres verront, savoir faisons que, l'an présent 1498, ont été par nous en ladite seigneurie du-dit Manteresse, pris et appréhendés au corps THOMAS NARDOUTAUD, JEAN DOUCET dit BORT, et PIERRE DELAGE dit GROS, lesquels ont été par nous condamnés, scavoir : les dits Nardoutaud et Doucet à être battus et fustigés par les carrefours de ladite seigneurie du-dit Manteresse, et ledit Pierre Delâge dit Gros pareillement, et de plus à avoir l'oreille droite coupée et bruslée; et tous trois à être bannis de ladite seigneurie pour quatre ans. Lesquels furent ainsi que dit est, exécutés en notre présence par deux éxécuteurs de la Haute Justice, et leur procès fait au château de Montbron par prison empruntée.

En témoignage dudit nous avons signé ces présentes de nos mains le 26 juin 1498.

Signé: P. DECHIERVE, Prévost; TILHOU, Juge; Jourdain de LA FAYE, Procureur; J. DUMAS GUYON, Greffier."

Les droits de justice de la baronnie de Manteresse ressortissaient du comté de Montbron, siège de la juridiction qui relevait à son tour des juridictions royales et seigneuriales en la Sénéchaussée et Prévauté d 'Angoulême.

Au cours des 17 et l8ème s. les justices seigneuriales avaient en partie été absorbées par la justice royale : le Présidial. Le Lieutenant Criminel au Présidial d'Angoulême, JEAN GERVAIS, dénonce au début du l7ème s. le laxisme de la justice seigneuriale qu'il estime fort mal rendue, car il se trouve toujours quelque fermier ou métayer du seigneur du lieu impliqué dans une affaire et que ledit seigneur fait évader... Les criminels échappent ainsi aux rigueurs de la justice royale que Gervais déplore de ne pouvoir faire respecter comme sa charge le lui ordonne.

Dans les cahiers de doléances de 1789, la ville de Marthon se plaint amèrement de la justice du lieu comme d'une source de pauvreté à cause de la multitude et de l'avidité des huissiers et autres procureurs qui exploitent à outrance leur droit de moyenne et basse justice, poussant les plaideurs à se ruiner. La paroisse de Charras demande la suppression des petites justices seigneuriales, entièrement entre les mains de ces mêmes hommes de loi, sachant faire naître et se multiplier des procès dans le seul but d'alimenter leur cupidité. Quant à la ville de Montbron, elle demande la suppression pure et simple des huissiers...

Depuis longtemps, il est évident que ni les seigneurs de Montbron et de Manteresse, ni ceux de Marthon, tous barons, n'exerçaient plus leur droit de haute justice, soit depuis la fin du 17ème s. ou le tout début du 18ème s. au moins. L'histoire à la Michelet nous a donné une vision stéréotypée de cette notion de haute Justice exercée par des seigneurs sanguinaires, avouons-le.

Pour ce qui est de la baronnie de Marthon, référons-nous au témoignage de DENIS CHAPITEAU, écuyer, seigneur de Rémondias et de 1' Isle d'Espagnac , devenu maire d'Angoulême à la fin du 16ème s. En 1545, il atteste avoir vu au cours des vingt années précédentes " Punir plusieurs délinquants et malfaiteurs, les aucuns de punitions corporelles comme a être battus de fouets et de verges, et a vu escapiter (décapiter) deux hommes et pendre et estrangler trois ou quatre, et fustiger quatre ou cinq". Les moeurs des barons de Marthon ne devaient pas être plus ou moins féroces que celles de leurs voisins de Montbron ou de Manteresse, au cours de cette première moitié du 16ème s. Il nous faudra bien consentir de nuancer une certaine imagerie à la Michelet en vogue dans les manuels d'histoire de France depuis la troisième république.

Nous conclurons en avançant que du contrat tacite existant aux 11ème et 12ème s. entre un groupe d'hommes travaillant pour leur seigneur, et ce seigneur devant protection et justice à ces mêmes hommes, dans un contexte villageois aux règles bien convenues par la COUTUME, il n'est plus resté grand chose dès que le pouvoir royal installa progressivement, inéluctablement sa main-mise sur la Justice. On assista alors à l'éclatement des grandes valeurs de la féodalité et à un envahissement des prérogatives seigneuriales premières au bénéfice des contrôles administratifs publics.

La seigneurie est morte quand le groupe villageois s'est dissout aux bénéfices de puissants parvenus. Les nouveaux rapports entre "le maître" et le menu peuple s'est mué en un affrontement de classes. Loin est le premier féodal, ce "seigneur" qui, dans son château plus ou moins frustre assurait protection et justice à ses paysans. Dès 1500 environ, ce seigneur ne saura plus guère susciter dans la conscience collective que la notion péjorative de l'oisif, du courtisan, de celui qui use et abuse de ses droits, notamment de celui de Justice.

Sources :

- Jean Gervais. Mémoires sur l'Angoumois.

- La baronnie de Marthon. Abbé Mondon. 1895. 96. 97.

- Cahiers manuscrits de l'Abbé Nadeau. Notes monographiques sur Montbron. 1925;27.

- Archives Départementales de la Charente. E 59.

- La France Médiévale. Pavier chez Fayard. 1983.

- Etudes Historiques sur l'Angoumois. F. MARVAUD. 1835

- Montbron en Angoumois. Tome I. J. M. DENTS. Chez Paton Troyes. 1976.

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