Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- MUSICIENS D'AUTREFOIS OU LA FETE ET LA MUSIQUE CHEZ NOUS
AU 19EME ET DEBUT 20EME SIECLE -

 

La chanson, la danse et la musique étaient des composantes importantes dans la vie de nos paysans d'autrefois, car elles représentaient leurs seules sources de réjouissances, dans des existences entièrement vouées au travail.

Nos grands-parents avaient bien besoin de fêtes et de la joie qu'elles engendraient, pour, de loin en loin, leur rendre un peu de courage, et leur donner à penser que la vie n'était pas seulement une interminable suite de jours de labeur harassant. Leurs seuls moments de divertissement se réduisaient, en effet, aux fêtes villageoises ou familiales, aux veillées qui animaient les longues soirées d'hiver. Dans notre société rurale, univers clos et monotone, ces quelques moments de retrouvailles étaient des événements à ne pas manquer.

Les veillées, au cours desquelles on se retrouvait entre voisins ou familles, avaient la valeur d'instants de bonheur privilégiés. On cassait les noix, on égrenait le maïs ou on pelait les châtaignes. Très vite, en même temps que se créait une atmosphère de joie collective, un irrésistible besoin de chanter s'emparait de ceux qui étaient là, rassemblés autour du "cantou". Vieilles chansons, d'un autre temps, en patois, que l'on se léguait de générations en générations, et qui avaient gardé un certain pouvoir magique...

On chantait, et parfois les jeunes se mettaient à danser spontanément car " on était enragé de danser à cette époque ", selon l'expression d'un vieux musicien du Montbronnais qui nous raconte :

" Un soir de 1920, j'avais dix-sept ans, alors que je rentrais de la foire de La Rochefoucauld, j'entendis qu'on chantait dans une auberge. C'étaient des vieilles qui faisaient danser " au tralala ", car il n'y avait pas de musicien. Elles m'ont dit : "Justin, va chercher ton accordéon". J'étais à sept km de chez moi, eh bien, je les ai faits, je suis revenu, et j'ai fait danser tout le monde".

Danser " au tralala " c'est à dire " aux chansons " n'était pas obligatoirement signe de pauvreté; aux veillées, on avait souvent recours à ce moyen, tout simplement parce que l'on n'avait pas de musicien sous la main; il en était de même aux noces. Notons qu'on ne trouvait ni musiciens ni chanteuses aux noces quand il y avait eu deuil récent dans l'une des deux familles.

On chantait et on dansait donc en de multiples occasions : a Noël, au Nouvel An, au Carnaval, à la Saint-Jean et à la Gerbebaude, cette grande fête de la moisson où les réjouissances se poursuivaient fort tard dans la nuit. On dansait aussi aux frairies, aux jours de foires dans les auberges, et, surtout, à l'occasion des noces qui étaient, bien sûr, l'évènement le plus marquant de la vie paysanne.

On a beaucoup écrit et raconté sur ces fêtes villageoises, et il me semble que l'on n'ait pas toujours insisté assez vivement sur leur caractère quasi sacré et sur l'importance qu'elles revêtaient dans l'esprit et le coeur des hommes et des femmes de notre ancienne société paysanne.

La danse est inséparable de la musique, la musique des instruments et surtout des hommes qui en connaissaient les secrets. La musique est innée au coeur de l'homme. Depuis des siècles notre Limousin possédait ses musiciens, mais ils étaient peu nombreux, pour la simple raison que les instruments populaires étaient rares. D'une part, il en existait relativement peu, d'autre part, ils valaient cher, ce qui rendait difficile, si ce n'est impossible à nos gens d'ici d'en faire l'acquisition.

 

 

Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du 19ème s. et surtout au début du 20ème s. que la musique gagna de plus en plus nos campagnes avec l'apparition de nouveaux instruments : une certaine amélioration des conditions de vie, parmi la jeunesse surtout, dans nos villages et dans nos bourgs, leur permit d'en acquérir un, d'apprendre à en jouer et d'animer les fêtes.

Les musiciens, à l'époque qui nous intéresse, furent surtout des artisans, probablement parce qu'il leur était plus facile de s'absenter une soirée ou toute une journée pour " faire " une noce ou un bal, les conditions de travail du paysan n'étant guère propices à ce genre d'activité. L'artisan était plus disponible, il colportait les idées, les opinions ainsi que les refrains et les musiques. Son atelier était d'autre part un centre de rassemblement de clients et de curieux où les nouvelles se concentraient, et, parmi celles-ci, bien sûr, tout ce qui concernait les fêtes des environs, passées et à venir.

L'instrument le plus ancien que l'on ait pu retrouver en Charente limousine est la cornemuse ou cabrette, mais elle n'a laissé aucun souvenir dans notre commune, ni dans les communes voisines. Il en a été retrouvé une seule à La Chapelle-Montbrandeix, à côté de Saint- Mathieu.

 

 

Le violon, apparu à une date fort ancienne, n'a pas laissé lui non plus de traces. Il était répandu en Charente limousine mais on ne le retrouve plus au sud d'une ligne Montemboeuf-Massignac-Maisonnais pour des raisons inexpliquées. Un seul " violoneux " a été retrouvé à MASSIGNAC, il s'agit d'un maréchal-ferrant. C'est la vielle qui a laissé le plus de souvenirs dans notre canton. On l'appelait " la vielo " ou " la vieno " dans le Montbronnais, " la nargha " ou "la ierla" en Haute-Vienne, " la fanfonha " dans le nord de la Charente. Elle aurait fait son apparition dès le 18ème s. et elle était présente dans toutes les fêtes Elle fut et elle est restée en Limousin l'instrument de toutes les danses traditionnelles, et de la bourrée en particulier. l'instrument le plus populaire. Les " vielleux " étaient nombreux, et, dans notre région, certains ont laissé des souvenirs vivaces et émus dans la mémoire de nos Anciens. Avant de mentionner certains d'entre eux, nous tenons à mentionner qu'un fervent amoureux de la vielle, Mr Guy Gignac, a su récupérer à la suite des bombardements d'Angoulême, lors de la dernière guerre, une vielle Pimpart 1904, très endommagée, qu'il a travaillé à la faire restaurer et accorder, pour en jouer avec beaucoup de talent, faveur qu'il réserve à quelques privilégiés, dans notre commune d'Ecuras.

 

Revenons à nos anciens vielleux pas encore oubliés.

- MARTIAL TERRADE dit " MARSAUDON " ou " LO MILHAGUET " né à Busserolles en 1851 et sa femme, MADELEINE CHABERNAUD dite " LA NANON ", tous deux musiciens et mendiants, faisaient les noces pour quelques sous et participaient au festin. Ils décédèrent respectivement en 1919 et 1925. Lorsqu'on ouvrit le grabat de La Nanon, on y trouva tant de sous accumulés et collés les uns contre les autres par l'oxydation, que les témoins estimèrent qu'il y en avait assez pour fondre une cloche...

- HENRI-MORANGE né en 1902 à Maisonnais

- JEAN PARLANT, né à Feuillade en 1889, décédé à Marthon en 1941, receveur- buraliste, a laissé le souvenir d'un excellent vielleux.

- GUILLAUME DAGNAS dit " GUILHAUMET ", maçon à Massignac, bon vielleux également, fut le héros involontaire d'une aventure qui est demeurée dans certaines mémoires. Il serait tombé une nuit dans une fosse-piège à prendre les loups, mais un loup s'y trouvait déjà,.. Guilhaumet n'aurait dû son salut qu'à sa vielle, dont, fou de peur, il se serait mis à mouliner pour effrayer le loup et se faire entendre de quelqu'un. Au petit jour, c'est un bien curieux spectacle qui s'offrit à ceux qui s'en venaient, attirés par ce moulinage endiablé. Indemne, il fut sorti de la fosse avec sa vielle. Celle-ci aurait été jetée au bourier à sa mort. (Le bourier est le tas d'ordures, dans notre langage local).

- PIERRE BERNARD, dit " CALAUD ", de Mainzac, né en 1869, horloger, décédé en 1926 qui fut un maître vielleux, un véritable artiste, forma de nombreux élèves.

- Un certain DUVERGER à Vilhonneur.

- Le Père PRECIGOUT, cantonnier à Charras.

- Un certain GAYOUX à Grassac.

- DUMAS dit " TAN-PETIT " à Teyjat.

- Revenons à Ecuras pour évoquer un vieux scieur de long qui possédait une vielle vers 1930, et, à La Borderie, le Père BOUSSETON (1887-1965) qui jouait sur l'ancienne vielle plate de son grand'père.

Tous ces vielleux étaient très demandés pour les noces où ils précédaient les cortèges, et ils ont fait danser au fil des générations pendant des jours et des nuits entières... Ils étaient les rois de la fête.


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La clarinette, comme la vielle, est aussi très ancienne. Elle a remplacé la cornemuse, et on la trouve de plus en plus fréquemment à partir de la fin du 19ème s. Le plus souvent, elle était associée au saxophone ou bien au cornet à piston, certains musiciens jouant indifféremment des deux ou trois instruments.

Les clarinettistes ont été très nombreux. Sans prétendre en dresser une liste exhaustive, nous devons parler de certains d'entre eux, particulièrement célèbres dans notre région, décédés depuis peu, et dont les noms résonnent encore dans notre mémoire.

A Ecuras, nous avions PRANCOIS VIROULAUD, tonnelier chez Cambrai, et son père, tous deux dits " PIARRI ", excellents clarinettistes, Prançois en particulier.

Nous avions aussi DELAVALLADE qui faisait danser pour le 14 juillet, ainsi que GASTON CHABERNAUD, décédé voici quelques années à Montbron. Ce dernier était un musicien hors pair, et tout comme son père qui habitait Roussines, il était également saxophoniste.

- A Orgedeuil, nous trouvions LAURENT de Pontéchevade.

- A Eymouthiers, GOURSAUD.

- A Montbron, LABARDE de Vergnas qui jouait avec des grelots attachés aux chevilles.

- A Peuillade, les frères PIXOT, Elie et Henri, tous deux tués a la guerre de 1914-18.

Tous animaient noces et bals. Ils étaient associés le plus souvent aux saxophonistes, nombreux également, et dont il faut citer les plus connus.

- RICARD d'Ecuras.

- LACOURARIE de Mainzac

- CHATEAU et BARDOULAT de Montbron.

- DUQUEYROIX et " CADTCHON " de Maisonnais.

 

A Eymouthiers, tout le monde se souvient du plus célèbre d'entre eux, LEONARD VOISIN, sabotier de son état, mais qui préférait tenir un petit café à Bussière-Badil, où il " musiquait " et faisait danser son monde. Il inventa une valse, musique et paroles : La Ballade de Chez Manot, qui demeura longtemps le morceau de choix des frairies et des bals de toute la région. Il avait créé cette valse vers 1902, la dédiant à la fameuse frairie de ce village d'Eymouthiers, qui, le 16 août, était certainement l'une des frairies les plus courues de tout le Montbronnais.

Tous ces musiciens s'associaient donc à l'occasion d'une noce ou d'une frairie pour former parfois des orchestres, tels que celui de MANDON de Busseroles (clarinette), PEYTOUR de Maisonnais (cornet à piston) DESJUNIAS de Busserolles saxo-ténor . Tous trois jouirent d'une grande faveur entre les deux guerres, dans tout le Montbronnais et le Nontronnais, jusqu'à Massignac où ils faisaient danser tous trois, les 19 du mois, jour de la foire.

De même, on vit très souvent jouer ensemble PRANCOIS VIROULAUD, GASTON CHABERNAUD et ADRIEN RICARD, tous trois de notre commune d'Ecuras. Tous furent de merveilleux instrumentistes qui ont laisse des souvenirs émus au coeur de tous nos Anciens.

Un autre instrument, très populaire encore aujourd'hui, et qui apparut au début du 20ème s. est l'accordéon diatonique. Il fut introduit dans la région de Bellac-Saint-Junien vers 1905 par un vagabond appelé " TOURANGEAU " qui parcourait la campagne avec son instrument. Si l'on en croit les témoignages, il fut un excellent joueur et forma des élèves.

Les accordéons, fabriqués à Tulle et à Brive, gagnèrent tout le Limousin peu à peu. Nous avons connu d'excellents accordéonistes dans nos communes, tels que GUICHOUX et MOUNERAT à Ecuras BOUTINAUD, le cafetier de Chez Manot (commune d'Eymouthiers) qui, ampute du bras gauche, attachait avec une bride l'accordéon à son moignon pour jouer. Il y eut aussi CHIRON à Eymouthiers, CONCHON à Mainzac et le doyen de tous, le Père DUMAS à Peuillade, né en 1892.

Les accordéonistes furent de plus en plus présents dans toutes les fêtes, s'intégrant dans les orchestres, et ils remplacèrent les vielleux qui, à partir de 1920-30 se firent de plus en plus rares.

L'accordéon connut un essor encore plus grand avec l'apparition_du "chromatique", et fut l'instrument le plus populaire jusqu'aux lendemains de la Libération. Il s'en est allé avec les petits bals musettes de nos villages et ne figure plus maintenant que dans le orchestres folkloriques, de même que la vielle, qui l'avait précédé chronologiquement dans la faveur populaire.

Voici terminé ce petit tour d'horizon sur la musique de notre région et sur les hommes qui l'ont perpétuée. Il n'est pas possible de les citer tous, bien entendu. Beaucoup d'autres, sans doute, ont aimé la musique, ont possédé un instrument, et, musiciens routiniers ou vrais musiciens, ils ont su apporter à leur génération des moments de joie inoubliables, dans une vie qui ne fut pas toujours réjouissante, et, à ce titre, ils méritaient bien que l'on parlât d'eux encore une fois. C'est ce que j'ai voulu faire simplement, et j'ai écrit ces quelques lignes avec plaisir, avec émotion aussi, car elles sont rattachées à tant d'histoires merveilleuses qui m'ont été contées ici et là, ainsi qu'à des souvenirs personnels. J'espère qu'elles rappelleront aux plus Anciens un temps qu'ils ont connu, où les gens de chez nous possédaient le goût et le sens de la fête, un temps où danse et musique populaires étaient l'expression des aspirations les plus secrètes, et de la sensibilité de notre société paysanne, qu'elles évoqueront aussi pour les plus jeunes une époque où les hommes et les femmes de nos campagnes étaient authentiques, en harmonie avec les choses, à l'inverse de ce monde artificiel que nous avons créé depuis trente ou quarante ans.

Notre musique populaire limousine, de même que notre patois font partie intégrante de notre patrimoine culturel et elle est notre bien inaliénable. Gardons-la précieusement au fond de notre mémoire et tentons de la faire ressurgir en lui conservant sa dimension Sociale, sa vérité, et en évitant à tout prix de tomber dans le folklore de mauvais aloi de certains félibrées ou festivals. Derrière la musique, il y a les hommes qui nous l'ont léguée, et auxquels nous devons admiration, respect et amitié.

Jean-Claude LIVERTOUX.

Sources :

Le dessin à la plume du cortège de noces est dû à la complaisance de Madame Delâge. (Laboureurs d'Angoumois. Mr Gabriel Delâge. P. 197. Chez Bruno Sépulchre. 1988).

LA BALLADE DE CHEZ MANOT

N'es-tu pas bientôt coiffée ?
De la fête nous entendons les chants.
D'Eymouthiers aujourd'hui c'est la frairie.
Nous irons en nous promenant,
Nous marcherons jusqu'au village,
Je te ramasserai des coquelicots,
Nous les mettrons à ton corsage,
Je t'aiderai si tu le veux,
Avant d'arriver sur la place.
N'as-tu pas besoin de pisser ?
Relève bien sous ton aisselle,
Ta belle robe du dimanche.
Dépèche-toi, oh ma Jeannette !
Fais vite, ne te gêne pas,
Nous irons voir là où ça danse.
Une valse nous pourrons faire,
Mais avant de repartir,
Nous ferons bien une contredanse !
De plus, si tu es fatiguée,
Nous irons nous reposer un moment,
Tout en buvant une limonade,
Nous rirons bien pour notre argent !
C'est sûr que je voudrais,
Que dans cent ans,
Tu fusses ma mie,
Et moi ton amant...
C'est sûr que je voudrais,
Que dans cent ans,
Tu fusses ma mie,
Si nous vivions, si nous vivions...

1

Ne sé tu pé biento couéfédo
De la féto n’auven lou chan,
Deipaïchô te quei la balédo
Nou iéran en flou parmenan.
Nou marcharan jusqu au vilège
Ie te massaraie dou sabouéi
Tu lou mettrê à toun corsege
Ie t’aideroî si tu ô vouèi. Au Refrain.

2

Nou eran veire entre l’oun danso
Uno vals o nou deven fé,
Mê paravan de nou nané
Nou faran pbo no countre danso.
De mai si tu sè fatiguèdo
N’eran nou pausè un mamen
Tout en prenen no limounède
Nou riran bien par notre argen. Au Refrain.

3

Avan d’aribê sur la plêço
E tu besouin de te rètê
Ie t’attendrai o ma Janéto
Faï vité, ne té jaïno pê.
Faü ubri quelo grosso ombrébo
Si qua molio penden quèi ten
Relèvo bien sou toun essèlo
Ta braivo raubo doun deimen. Refrain.

Qu’ei sur que ie voudrios
Que din cent an
Tu fuguèsé ma moi
Si nou vivian
Tu fuguèsê mn moi
Me toun aman.

Etudes Locales, 20e année,

N. 194, octobre 1939, pp. 188-192

 

Le texte de la Ballade de Chez Manot a été aimablement transcrit par Mr Adrien SAUMON, l'un de nos Anciens d'Ecuras. Nous le remercions.

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