Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- LE ROI DES LOUPS -

 

"Le ROI des Loups" tient plutôt de la légende que d'une éventuelle croyance, vieille superstition qui pourrait encore être tapie au fond de quelques esprits...

Dans nos montagnes et nos grandes forêts limousines, alors que les loups y étaient si nombreux voici plus d'un siècle, on a longtemps aimé croire que les fauves avaient un roi, un chef, auquel ils savaient obéir. Cette créature toute puissante, occulte, n'était autre que la réincarnation d'un mauvais esprit, ou du Malin.

Il ne manquait pas de témoins pour l'avoir vu courir à travers champs et halliers, suivi par des hordes hurlantes de loups, cortège épouvantable à entendre, cavalcades vagues dans les nuits de froid, de grand vent, de pleine lune...

Tous témoignaient de l'horreur que de telles clameurs démoniaques leur avaient inspirée, des yeux brûlants de ces fauves fixes sur ceux qui avaient croisé le mystérieux cortège, obéissant au Roi des Loups. Voici du moins ce qui se racontait aux veillées, au coeur des longues nuits d'hiver.

Un berger pouvait acheter la sécurité de son troupeau s'il avait eu le courage de pactiser avec le Roi des Loups en lui offrant tous les ans un certain nombre de bêtes. Grâce à ce tribut annuel, sorte de sacrifice païen à la toute puissante créature, il assurait la paix à son troupeau, car, sans ce rituel, il est certain que les loups lui auraient dévoré un bien plus grand nombre de bêtes. Le Roi des Loups régnait donc dans une atmosphère de terreur consentie et pactisante.

Il faut sans doute chercher dans cette croyance de vagues survivances à des rituels païens sacrificiels remontant au fond des temps.

Jamais le Roi des Loups n'apparaissait en personne pour demander son tribut, car c'est à peine si les plus audacieux pouvaient l'apercevoir à la tête de ses hordes de fauves, mais il déléguait quatre de ses émissaires pour percevoir son tribut, à la demande du berger. Ceux-ci se rendaient alors à la bergerie, choisissaient leurs proies, et ceci, au moment de Noël. De nouveau, comment ne pas songer aux antiques rituels sacrificiels du solstice d'hiver?

Voici l'une des versions de la légende qui se conte encore aux veillées. Il existait une vieille bergère, un peu sorcière, qui, un beau jour, invita quatre jeunes filles à venir passer la veillée chez elle.

Les jeunes filles, hardies limousines, avaient accepté car, pour les allécher, piquer leur curiosité, la vieille leur avait promis qu'elles rencontreraient chez elle quatre galants tels que jamais il ne leur serait donné d'en rencontrer d'aussi incomparables dans leurs propres foyers.

Les quatre belles arrivèrent donc à la veillée promise par la sorcière. Il brûlait un feu d'enfer dans sa cheminée. Devant ce feu, la vieille les fit asseoir. Le temps passait, l'attente se faisait longue, car personne ne paraissait... Surprises, les quatre jeunes filles demandèrent à la vieille qui filait tranquillement sa quenouille si les galants promis n'allaient pas enfin arriver. La vieille, assurée d'elle-même, leur demanda de patienter jusqu'à ce que sonnât neuf heures au clocher voisin.

A neuf heures précises, alors que la cloche sonnait, on entendit quatre hurlements successifs lui répondre. On toqua à la porte, et la vieille pria ses visiteurs d'entrer.

Les jeunes filles, médusées, virent alors pénétrer dans la chaumière quatre énormes loups qui vinrent prendre place auprès d'elles, devant le foyer, sans faire plus de façons, la tête tournée vers la vieille bergère-sorcière.

Le premier loup prit alors la parole pour demander à la vieille quel était le mouton que cette dernière avait réservé à son seigneur et maître, le Roi des Loups, pour ses étrennes. La vieille brandît sa quenouille et lui intima l'ordre de commencer par la remercier, puis de se rendre au pied de la Croix des Fontaines, où il trouverait son mouton. Le loup la gratifia d'un long hurlement et s'en fut sur le champ.

Le second loup prit à son tour la parole et clama que son maître, le grand hurleur, terreur des bois profonds, voulait toujours son étrenne. Ce à quoi la vieille rétorqua qu'il n'avait qu'à suivre son compagnon, se rendre au même lieu où il trouverait lui aussi son tribut.

Le troisième loup représenta alors que, selon les promesses de la vieille et les ordres de son maître respecté et tout puissant, il était venu chercher l'agnelle promise par la vieille au Roi des Loups. La vieille rétorqua avec autorité qu'il devait sortir de chez elle, lui, ce noir serviteur du plus noir des forêts, pour s'en aller grimper sur le sommet de la montagne voisine, et que là il entendrait bêler une agnelle blanche dans les hautes bruyères et qu'il pourrait l'emporter.

Le quatrième loup rappela que tous les ans, la vieille offrait au Roi des Loups un agneau noir, et qu'il voulait savoir où le trouver. La vieille lui répondit alors qu' 'il n'avait qu a s'acheminer, et de se hâter, vers la Croisée des Quatre chemins. Là, il entendrait bêler le petit agneau noir dans le bois voisin, et que son tribut serait intégralement payé au Roi des Loups. Elle prit la peine de le mettre en garde contre les bandits de grands chemins qui hantaient ces lieux.

Pendant toute cette scène, nos quatre jeunes filles étaient demeurées immobiles, muettes de surprise et de terreur. La vieille leur dit alors qu'elles pouvaient regagner leurs foyers tranquillement, et, que de toute l'année, jamais aucune d'entre elles n'auraient à redouter les ravages des loups au sein de leurs troupeaux. Et il en fut ainsi.

Telle est la légende du Roi des Loups ...

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