Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- LE TABLEAU DE SAINT ROCH DANS L'EGLISE DE ROUZEDE -

 

 

Saint Roch est un saint tardif puisqu'il serait ne vers 1293 et mort vers 1327 à Montpellier. Il était de famille aisée. A l'âge de vingt ans, il quitte son pays sous l'habit du pélerin, avec Rome pour but. Il traverse le midi de la France, visite l'Italie du nord, ne cessant de se dévouer aux malades, et en particulier aux pestiférés. Lui qui avait su abandonner tous les agréments d'une vie facile, donner toute sa fortune personnelle aux pauvres de Montpellier avant son départ, ne mesure ni sa peine physique ni sa dévotion aux plus misérables tout au long de son chemin.

La légende veut que Roch, de retour vers la France, fut atteint de la peste, et que, seul, malade, abandonné de tous, réfugié dans une forêt, il vit venir quotidiennement à lui un chien qui lui apportait un bout de pain. Jamais ce chien ne le quitta plus. Quand Roch eut regagné sa ville natale de Montpellier où sévissait alors la guerre civile, il ne fut reconnu de personne, jeté en prison comme espion. Seule sa grand'mère qui parvint à le visiter avant sa mort le reconnut à une tache de vin en forme de croix qu'il avait sur la poitrine depuis sa naissance. Il mourut rapidement, dans la grande misère et la solitude de sa geôle.

Sa renommée se répandît rapidement en Allemagne, en Italie et en France. Les fidèles en firent le patron des pestiférés et le saint fut désormais invoqué lors des grandes épidémies.

Ses reliques furent transférées à Arles pour être ensuite déposées à Venise, dans l'église San Rocco, construite à cet effet.

Saint Roch fut l'objet d'une très riche iconographie, ses statues furent nombreuses, et les plus grands peintres, de la Renaissance au 18ème s. prirent des scènes de la vie du saint comme thèmes de leurs oeuvres. Ses statues, modestes ou plus riches dans leur facture ornèrent nombre de sanctuaires placés sur les multiples routes des pélerinages, Rome, Saint-Jacques-de-Compostelle etc... C'est ainsi que nous trouvons le tableau de Saint-Roch de l'église de Rouzède dont nous allons parler. Par ailleurs, des statues des 17 et 18ème s. représentant le saint se trouvaient tant dans l'église Saint-Maurice de Montbron que dans la chapelle Notre-Dame-de-Pitié de la maladrerie de Montbron. Elles ont toutes disparues aujourd'hui. Dans la commune d'Eymouthiers, au village de Chez Manot, existait une chapelle dédiée à Saint Roch, et, qui pour avoir été en partie reconstruite au début du 19ème s. n'en était pas moins d'un grand intérêt : en effet, cette chapelle avait été celle d'une maladrerie dont l'existence remontait au 12ème s. Dédiée ultérieurement à Saint Roch, elle avait conservé, dans une petite niche au-dessus de sa porte d'entrée, une statue de Saint Roch, disparue en même temps que la chapelle, rasée dernièrement.

Saint Roch est fêté le 16 août et c'est le matin du 16 août qu'avait lieu la bénédiction du bétail dans toutes nos campagnes. Donc, non seulement associé à la guérison des grandes épidémies, en particulier la peste, Saint Roch est supposé jouer un rôle actif dans la prospérité du bétail, dont il doit éloigner les maladies. Notons que la célèbre frairie de Chez Manot, l'un des villages de la commune d'Eymouthiers, avait lieu le 16 août, fête de Saint Roch.

Il est inutile de rappeler que Montbron, Eymouthiers, Rouzède étaient situés sur des axes routiers secondaires allant rejoindre les grandes routes de pélerinages.

Si les statues représentant Saint Roch accompagné de son chien, vêtu en pélerin, la cuisse droite découverte pour montrer les stigmates de la peste qu'il y porte, sont demeurées nombreuses, il est plus rare de rencontrer sa représentation picturale dans une église. C'est le cas du grand tableau qui est encore mis en valeur dans l'église de Rouzède. Cette toile tardive datant du 19ème s. est datée de 1845, et signée PELIOT à Angoulême. Elle a été réintégrée dans un superbe cadre 17-l8èmes s. et est venue vraisemblablement remplacer une toile plus ancienne, trop gâtée pour être conservée, et dont le sujet devait être le même. La dévotion à Saint Roch s'avère donc vivace à Rouzède.

Ce tableau nous apparaît de qualité à maints égard. Sa facture est tout ensemble néo-classique ainsi que naïve, réaliste. Au centre de la composition, Saint Roch, vêtu en pélerin, longue robe, manteau sur les épaules, bourdon en main, lève vers les cieux un visage illuminé. A genoux à sa droite, un ange relève avec vénération la robe du saint, de la main gauche, afin de dévoiler à nos yeux la plaie qu'il porte à la cuisse droite, stigmate de la peste.

Ces deux personnages, figés, emphatiques, sont traités dans une bonne tradition classique, avec de riches couleurs, et une peinture épaisse, bien maîtrisée dans la manière néo-classique. Toujours au premier plan, à gauche du saint, son chien occupe une place importante dans la composition. Ce chien, le chapeau du saint dans la gueule, est traité avec un réalisme et une naïveté charmants, et n'a vraiment rien d'un chien digne d'une peinture classique. C'est tout simplement un mignon petit chien, genre chien de berger, semblable à ceux que l'on peut caresser dans les cours de ferme. Autant Saint Roch et l'ange paraissent étrangers à notre univers, autant ce chien, tout frétillant, fier du chapeau qu'il transporte, nous semble appartenir à notre vie quotidienne.

De toute cette vaste composition, c'est sans doute la scène qui se déroule à l'arrière-plan, derrière le chien, qui nous apparaît la plus attachante.Sans l'ombre d'un éventuel souci d'anachronisme, le peintre a représenté une scène paysanne très 19ème s. Celle-ci tient presque de 1' imagerie d'Epinal, et nous écrivons ceci sans la moindre nuance péjorative. En effet, nous voyons des paysans en chapeaux et habits de travail, soit de jour de foire, conduire boeufs et vaches vers le saint qui doit leur assurer prospérité et protection contre les maladies.

Le bétail est beau, nombreux, et un paysan à cheval pousse devant lui un troupeau guidé par un compagnon à pied, portant une chemise blanche, sur un pantalon rude, coiffé lui aussi d'un chapeau; Le troupeau du premier plan est constitué de superbes bovins, maîtrisé par un troisième paysan, vêtu de l'ample blouse et du chapeau noir à large bord, lui aussi aiguillon brandi. Derrière ces groupes rustiques, s'élèvent des montagnes desplus conventionnelles.

Le contraste est frappant entre les divers styles qui animent cette toile : classicisme surfait et appliqué de la représentation du saint et de l'ange, naïveté quotidienne du chien et du chapeau, et enfin, réalisme rustique de la scène de l'arrière-plan. Tous ces mélanges qui n'ont visiblement pas perturbé le peintre PELIOT donnent à l'ensemble de la composition un charme incomparable.

Par ailleurs, il est évident que plusieurs artistes faisant partie de l'atelier de Peliot ont travaillé à cette toile : le spécialiste en bon néo-classique qui a peint le saint et l'ange n'a rien de commun avec celui auquel fut confié la réalisation de l'arrière-plan. La coutume est ancienne, et les plus grands peintres ont souvent laissé à des élèves le soin de terminer des compositions dont ils n'exécutaient que les personnages principaux.

Tardive est cette toile sans doute, mais à nos yeux elle possède des qualités diverses, toutes des plus attachantes. Il se peut que des puristes n'y voit que mauvaise peinture, mais peu nous importe...

 

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