Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 5, Février 1991

 

- LES TUILERIES -

 

LES TUILERIES

Sur la commune d'Ecuras, au lieu-dit "LA TUILIERE" a existé depuis des siècles une tuilerie. Si nous ignorons a quelle époque elle commença d'exister, nous savons qu'elle cessa son activité au cours des années 1970.

Sise à côté du village de PERRY bordée par le tracé de l'ancienne route qui vient de Montbron pour se diriger vers Limoges, et dont l'ample boucle a été supprimée voici environ un siècle, cette tuilerie est mentionnée dans certains documents anciens.

Au milieu du 18ème s. nous apprenons qu'elle faisait partie du fief des seigneurs de Menet et de La Fenêtre, les de Lambertie. Ces derniers habitaient alors le château de Menet, paroisse de Montbron. Dans un très important in-quarto de plus de 1000 pages manuscrites, relié en parchemin, et faisant l'inventaire des biens de JEAN-PRANCOIS DE LAMBERTIE, en 1744, nous lisons :

" ... Plus une pièce de terre appelée de LA TUILLIERE avec la tuillerie de PAIRIS, confrontante tout ensemble d'un côté au GRAND PLANTIER de Pairis d'autre au chemin qui conduit de Montbron à ESCURAS sur main droite et au bois par un bout, de Nicolas Des Bordes, y ayant un chemin entre la pièce de terre et La Tuillière, qui conduit de Pairis à Escuras ... "

Par ce même inventaire des biens du seigneur de Menet, sur la paroisse d'Ecuras, nous apprenons qu'il existait un chemin reliant " Les carrières des Defex" à Perry. Nous avons cherché trace de ces carrières, et avons cru les trouver dans des trous qui marquent le relief tant dans les bois qui descendent des Defaix, en contre-bas, en direction du Chambon (existence d'un très ancien chemin qui louvoie vers le fond du vallon) que dans d'autres taillis proches du lieudit Le Triangle. Il s'agissait de points d'extraction de l'argile, qui ont modelé le relief tout autour des Defaix.

En l'absence de documents plus anciens, nous prendrons la liberté d'avancer que cette tuilerie, appelée également tuilerie de RAIRIE, plus tardivement, était vieille de plusieurs siècles et que son activité demeura grande tout au long de ces siècles d'existence.

L'examen du cadastre nous indique un lieu-dit : "La Tuilerie", sis entre les Defaix et le bourg d'Ecuras, et nous pouvons supposer qu'elle appartenait à la seigneurie des de Chevreuse des Defaix. Les points d'extraction de l'argile marquent encore les bois halliers qui s'étalent entre la petite route allant du Châtain-Besson au Triangle et qui se prolongent, à main gauche, le long de la route qui va du Triangle au bourg d'Ecuras. Plus aucune trace de cette tuilerie, qui laissa son nom au lieu-dit. Il exista vraisemblablement d'autres tuileries sur la paroisse d'Ecuras, mais elles n'ont pas laissé de traces dans la toponymie.

L'ARTISANAT DE LA TUILERIE

L'artisanat de la tuilerie est avant tout rural, car le tuilier reste un paysan, valorisé dans la société rurale essentiellement par sa condition d'artisan. Il conserve l'agriculture comme une sécurité d'ordre biologique, alors que la tuilerie représente pour lui une sorte de promotion socio-économique. Cependant, le tuilier reste relativement pauvre, sauf rares exceptions, dont la tuilerie de Perry, soit Rairie, faisait partie.

Tout comme les potiers de terre, les meuniers, les tuiliers forment une sorte de caste, à l'intérieur de laquelle on s'allie, et qui nourrit un certain mépris pour les paysans. La situation des tuiliers du Limousin n'était guère différente, à cet égard, de celle de nos tuiliers locaux. Lisons ce témoignage d'Octave d'Abzac, en 1893 sur ceux de Séreilhac (Haute-Vienne):

" Dans chacun de ces villages, Grangeneuve, Le Theillou, Les Tuilières, tous les chefs de ménages sont tuiliers; ils ne forment que trois familles et rappellent par les liens de parenté qui les unissent, une organisation sociale dans le genre de celle des bouchers de Limoges".

D'après cet auteur, ces mêmes familles de tuiliers se retrouvent depuis le 14ème ou le 15ème S. Nous ignorons ce qu'il en a été pour la tuilerie de La Tuilière d'Ecuras, mais nous savons qu'e1le passa par mariages depuis le début du 19ème s. des RESTOUX, aux PLAZER puis aux GAILLARD. Le dernier tuilier, Mr HENRI GAILLARD exploitait la tuilerie avec sa femme, HENRIETTE PLAZER.

Nous devons aussi noter qu'un certain nombre de tuiliers pauvres, participaient à l'émigration saisonnière, surtout en Creuse et en Corrèze, pour venir s'embaucher dans des régions plus prospères, et des communes telles que celle d'Ecuras, où la Tuilerie de Rairie pouvait recruter cette main-d'oeuvre saisonnière. Cette tuilerie était assez riche pour embaucher plusieurs ouvriers venus du Limousin pauvre, au début du 19ème s.

Nous présentons un acte de décès concernant, en 1825, un ouvrier tuilier, PIERRE PAYETE venu comme domestique, du fond de sa Corrèze natale, canton de Lubersac, pour accompagner dans sa saison d'été un autre ouvrier tuilier, PIERRE CHAZEAU, son compatriote. Notre maire Duvoisin était âgé à cette époque, et il aura orthographié d'une manière plus ou moins phonétique des toponymes qui ne semblaient pas lui être familiers.

" Pierre Chazeau agé de cinquante trois ans tuillier demeurant au village de Mespiaux (?) commune de Bessat canton de Libersat, arrondissement de Brives département de la Coreze, et Jean Alamargot agé de cinquante huit ans cultivateur demeurant au village de Rairie presente commune, lesquels nous ont declaré que de se jour saize du moi de mai, a sept heure du matin est decédé Pierre Payete marié agé de quarante sept ans tuillier demeurant a Mervialle- commune de Troche, canton du Vigois arrondissement de Brives departement de la Coreze et epoux de Jeanne Pragne, et qu'il est decedé a la tuillière de Rairie de cette commune, y etant venu comme domestique dudit Chazeau pour y fabriquer de la tuille, les déclarant voisin ami du décédé et ont declaré ne savoir signer lecture du present acte leurs a été faite".

Signé : DUVOISIN

Les inventaires datant de la première partie du 19ème s. ne révèlent aucune aisance matérielle particulière chez les tuiliers dont le niveau de fortune reste à peu près semblable à celui des autres artisans ruraux et des paysans moyennement fortunés. L'aisance viendra au cours du 19ème s. et sans parler de fortune, les tuiliers de la tuilerie de Rairie sauront parvenir à une aisance certaine, fruit de leur travail et de la bonne gestion de leur bien.

TECHNIQUE DE FABRICATION

Cette technique archaïque n'a pas connu d'évolution au long du 19eme s. et elle s'est parfois prolongée jusqu'au début du 20ème s. On extrayait de la terre argileuse de trous rapidement envahis par l'eau, parfois, ( ce qui semble confirmer que ces " carrières des Defex" étaient des carrières d'argile) et l'on acheminait par tombereaux cette terre argileuse, afin de l'accumuler sur une "aire "où on la laissait pourrir quelques jours ou quelques semaines. Ensuite, on la jetait à la pelle dans une fosse, la "marche", en mélangeant des terres de diverses origines et couleurs.

L'argile ainsi accumulée était arrosée généreusement, et il fallait de 50 à 100 litres par mètre cube, soit 200 à 400 litres par "marche". Elle était ensuite pétrie, soit "marchée" par un cheval, un âne ou un attelage de bovins, pendant quatre à cinq heures.

La tuile canal était ensuite fabriquée au moule de bois ou de métal puis disposée sur des claies où on la laissait sécher pendant des jours ou des semaines, selon le temps et la nature des argiles mélangées.

Venait ensuite la phase de l'enfournage qui prenait une bonne journée de rude travail aux ouvriers. A la base du four, on plaçait d'abord des briques, puis les tuiles, et on recouvrait le tout de débris de tuiles cassées.

Le four était construit à demi enterré et son foyer était creusé dans la terre. La chambre, carrée, située au niveau du sol, restait en général à l'air libre.

Le temps de chauffe variait en fonction de l'importance et de la nature des tuiles enfournées, et durait en général de deux à quatre jours. On mesurait le degré de chaleur nécessaire à la couleur que prenait la tuile "de couverture" : entre 800 et 1200 degrés.

Avant de défourner, il fallait attendre de nouveau de deux à quatre jours pour laisser refroidir progressivement.

Les tuileries comme les briqueteries étaient classées comme des établissements dangereux, à cause des risques d'incendie et de l'abondante fumée dégagée au cours des cuissons. Aussi longtemps que seul le bois fut utilisé comme combustible, le voisinage n'eut guère à se plaindre.

Lorsqu'on introduisit le chauffage au charbon, qui ne connut que très tard la faveur des tuiliers, fidèles au bois, en fagots ou en quartiers, les pollutions devinrent plus intolérables à l'entourage. D'ailleurs, toutes nos tuileries locales disparurent à cette époque, soit le début du 20ème s., et ne survécut à Ecuras que la vieille tuilerie de La Tuilière, en adoptant des fours au gaz et au mazout.

LA TUILE DU CHATEAU DE FERRIERES

Cette très ancienne et intéressante tuile a été conservée par ses propriétaires lorsqu’elle fut découverte en 1983-84. Elle provient des toitures du château de Ferrières, à Montbron, et date du l7ème s. Réutilisée en 1777 pour participer à la couverture de la grange du château construite à cette date, elle fut découverte, en l983-84, lors de la restauration de cette même couverture de grange.

Par les graffiti qu’elle porte, elle est un témoin de valeur. Nous livrons la photographie, grâce à la complaisance du colonel de Ferrières. Voici ce que nous pensons avoir déchiffré sur cette tuile :

" CE JOUR D’UY 5ME

JUIN 1642 J’AY FEZ

8 RAIS 67 TUILLIES "

Signé : GASCON

 

Les Gascon sont issus d’une très ancienne famille du Montbronnais. Cette inscription faite à la main par le tuilier est parfois incertaine, car il lui a fallu se hâter, le point de séchage en cours avant l’enfournement, propice à permettre une inscription, ne devait pas durer longtemps.

Par ailleurs, nous avons affaire, avec des termes tels que " rais" et " tuillies" à la langue d’oc, parlée par tout le monde dans le Montbronnais à l’époque. Donc, outre les incertitudes de graphie, il s'ajoute celles de l’interprétation.

Sur la surface interne de cette tuile canal, on peut voir l’empreinte du tissu de la culotte que portait Gascon quand il prit la tuile à peine sèche, l’appuya sur sa cuisse, afin de procéder à son marquage.

Lorsqu’il s’agissait de fabriquer des tuiles pour recouvrir une partie des bâtiments, les tuiliers avaient coutume de construire leur four au milieu de la cour d’honneur, tant le nombre de tuiles était important, que l’on se livrât à des couvertures neuves ou bien à des restaurations de toitures déjà couvertes du château de Ferrières.

Voici un témoin émouvant, qui nous permet de sentir tout l’amour de son métier, la fierté que le tuilier GASCON avait apportés à accomplir avec tout son art une tâche aussi importante.

Sources :

- Archives de Ferrières. Document aimablement prêté par le colonel de Ferrières concernant l’inventaire de la seigneurie de Jean-François de Lambertie, seigneur de Menet, de La Fenêtre et autres lieux, en 1744.

- Tuile provenant du château de Ferrières à Montbron, aimablement prêtée par le colonel de Ferrières.

- Registres d’Etat Civil de la mairie d’Ecuras.

- Ethnologia N° 14. 1980. Page 133.

 

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