Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 6, Avril 1991

 

- LE BOURNAT -

 


Claude Fils
 

Le miel est un de ces produits offerts par la nature que l'homme continue de consommer sous la même forme depuis les temps les plus anciens, tel quel ou bien entrant dans la composition de boissons alcoolisées à la réputation quasi divine comme l'hydromel. Le miel commença par être récolté dans les arbres creux où l'abeille sauvage aime s'installer : il suffisait alors, pour l'exploiter, de coiffer ces ruches naturelles d'une simple dalle de pierre par exemple.
Les auteurs grecs et latins nous parlent de la domestication des abeilles bien avant l'ère chrétienne. Jupiter avait été, dit-on, nourri du miel des abeilles du Mont Hymette.

Tant que la découverte de l'Amérique ne nous eut apporté celle du sucre de canne, le miel était le seul moyen d'adoucir boissons et desserts. Et même ensuite, il continua d'être le sucre du pauvre. Aussi n'est il guère de famille paysanne qui ne possédât quelques "bournats" ou ruches à abeilles. Conservé dans des pots de grès, le miel était utilisé au fur et à mesure des besoins domestiques.

Nous n'oublierons pas la cire, qui, fondue, encore imprégnée d'un soupçon de miel, était utilisée pour cirer les meubles de la ferme, ce qui leur donnait une certaine patine, car la crasse s'y collait pendant des générations, jointe à la suie des feux de cheminée. Notre propos n'est pas aujourd'hui d'entrer dans le détail de toutes les utilisations de la cire, précieuse et coûteuse. Nous mentionnerons seulement qu'elle entrait dans la fabrication des cierges, du modelage, du moulage dit "à la cire perdue"', des vernis des luthiers, de l'encaustique, de la reliure des peaux, des bâtons à cirer pour imperméabiliser vêtements, chaussures et toiles diverses, pour conserver les fruits, fabriquer des colles, et, enfin, pour l'éclairage.

Au Moyen-Age, des documents iconographiques tels que les "Très riches Heures du Duc de Berry" ou les tableaux de Brueghel l'Ancien nous permettent de constater qu'à cette époque, déjà, les ruches étaient faites de paille. Nous pouvons supposer que les ruches de la Gaule étaient elles aussi faites de paille bien que nous ne disposions d'aucun document à ce sujet.
Au 18ème s. l'Encyclopédie note cette technique de l'utilisation de la paille pour la fabrication des ruches. Une planche que nous reproduisons ici nous permet d'observer les divers types de ruches en usage, types que l'on retrouve encore aujourd'hui, ainsi qu'une capture d'essaim et une récolte des rayons. L'Encyclopédie donne aux ruches de paille la supériorité sur toutes les autres. Nous les découvrons :
"Chaudes, maniables, résistant aux injures du temps, point sujettes a la vermine. Les mouches y travaillent mieux que dans toute autre ruche ... le principal est de les faire toujours un tiers plus hautes que larges et d'en façonner le dessus en voûte... Les grandes ruches sont de 15 pouces (27 cm) de large sur 23 pouces de haut (40 cm sur 60 cm)... On y met les essaims jusqu'au milieu de juin. Les ruches moyennes de 13 pouces sur 20 recevront les essaims jusqu'au ler juillet. les petites ruches de 13 pouces sur 17 recevront les derniers essaims... Il faut enduire les ruches en dehors du cendre de lessive ou de terre rouge (ocre) dont on fait un mortier avec de la bouse de vache, pour les garantir des vers. Quand elles sont sèches, on les passe légèrement sur de la flamme de paille, puis on les frotte en dedans avec des feuilles de coudrier et de mélisse. Il faut que les ruches soient posées sur des sièges ou des bancs élevés d'un bon pied, pour que les crapauds, les souris et les fourmis n'y puissent pas monter... Ils peuvent être de terre, de bois, de pierre ou de tuilot... Mais l'assise doit être convexe pour qu'il s'y amasse moins d'humidité.

Nous ne nous étendrons pas sur tous les types de ruches, nous contentant de faire remarquer que notre bournat présenté ici semble à peu près conforme à la description que donne ce passage de l'Encyclopédie, tant pour le matériau que pour la forme et les proportions.
Tous les paysans savaient construire leurs ruches, avec de la paille de seigle, des ronces fendues servant de lien et quatre planchettes constituant le cadre. L'une d'entre elles, celle du devant, était percée de trous permettant les allées et venues des abeilles. On posait généralement la ruche sur une dalle de brique, et une sole de four pouvait parfaitement convenir.
La ruche pouvait être recouverte d'une chape de paille de seigle, que l'on avait confectionnée dans une botte de paille battue au fléau, soigneusement triée, et dont toutes les tiges avaient la même longueur. On utilisait un lien de cette même paille pour nouer la gerbe juste au-dessous des épis, on rabattait ces derniers vers le bas, on liait de nouveau, et la chape était prête.

Le bournat dont nous présentons la photographie date du tout début 19ème s. Nous remarquons que son couvercle est semblable à son corps fabriqué selon la même technique, et n'a aucun rapport avec cette chape de seigle en bottes telle que nous l'avons décrite ci-dessus.

Nous évoquerons avec plus de précision cette technique du travail de la paille tressée propre à tant de récipients d'usage domestique et agricole, y compris à la fabrication des bournats.

La paille de joncs de blé et de seigle était traitée clé la manière suivante, Si la paille de seigle était préférée à celle de blé pour la fabrication de ces bournats, c'est que plus longue et plus résistante, elle assurait à l'ensemble une plus grande robustesse.

On rassemblait des mèches de paille grossières, lâches et sans torsades après les avoir fait passer dans un entonnoir ou tout simplement une corne de vache. On enroulait de la paille autour de ces mèches lâches avant de les maintenir solidement en place par des liens de ronce, placés et entrelacés à intervalles réguliers. Il était important qu'il ne reste plus de sève entre l'écorce et le coeur de la ronce, aussi on la coupait en hiver. On n'utilisait pas ces liens de ronce avant d'avoir fondu en quatre la tige pour en ôter la moelle. Ce travail se faisait en général au couteau.

Cette technique qui chez nous unit la paille de seigle à la ronce, permettant la confection d'objets économiques, pratiques, solides variés et beaux est aussi vieille que l'humanité. Nous avons la preuve de son existence avant le Néolithique qui a exigé des hommes des récipients de toutes formes destinés à tous les usages, allant des semences aux récoltes, en passant par tous les procédés de stockage. Les fouilles archéologiques de stations néolithiques sur palafittes (pilotis) nous ont livré, conservés dans la vase, des fragments d'objets exactement semblables travail de vannerie de paille cousue avec des liens de ronce.

Cette technique s'avère plus ancienne que celle de la poterie à laquelle elle a servi de moule et de modèle. En effet, il est à noter que la technique qui consiste à monter une poterie par enroulement de boudins de terre crue (la poterie à colombin) en est directement inspirée, ce qui explique la similitude de forme des objets de vannerie ou de poterie à colombin trouvés par les archéologues.
Nous pouvons estimer que cette technique, antérieure au feu, était universelle. Cependant elle semble méconnue car elle n'a jamais fait l'objet d'études approfondies, et dans l'encyclopédie du 18ème siècle, dont nous venons de citer des extraits de l'étude consacrée à l'apiculture, c'est à peine si elle est mentionnée sans autres détails plus instructifs.

 

Nous allons livrer quelques observations simples relevées dans notre passé Limousin rural concernant la récolte du miel, la vie du bournat.
Le miel était récolté une foi l'an, à la fin du printemps. Il fallait être deux pour procéder à cette opération. L'un extrayait, l'autre tenait les outils, dont l'enfumoir qui pouvait être fait de deux tuiles canal attachées ensemble, garnies de foin légèrement humide auquel on mettait le feu. On soufflait alors, soit avec la bouche, soit avec le soufflet de la cheminée pour obtenir un maximum de fumée que l'on dirigeait dans la ruche pour en chasser les abeilles.
On utilisait ensuite une espèce de grande cuillère pour 'Oter miel et cire mélangés. Le tout était ensuite déposé dans un vaste chaudron de grès. (Il en reste encore dans nos granges et autres dépendances).

Ensuite les femmes entraient en action, car c'était elles qui devaient extraire le miel. Dans une sorte de grand torchon de toile de chanvre, cousu en pointe, elles déposaient une masse de ce miel et cire encore intimement mêlés. A deux, elles tordaient aussi fort qu'elles le pouvaient cette masse enfermée dans la toile et le miel coulait, pour être recueilli dans un autre récipient, puis mis dans de petits pots de terre cuite. Ce miel, étendu sur un "galetou", sorte de crêpe, représentait un régal pour les enfants ...

Lorsqu'il s'agissait de changer la ruche de place, on opérait le soir, à la nuit tombée. On enveloppait le bournat dans un drap de chanvre, après s'être assuré que toutes les abeilles étaient bien rentrées à la ruche. On procédait alors au déménagement du bournat.

Notons que les bournats étaient la propriété de tout métayer ou bordier et que la récolte de miel leur appartenait intégralement.

Depuis l'Antiquité, la ruche, l'abeille et le miel furent chargés de toute une symbolique mythique dont il ne peut être dans notre démarche de parler aujourd'hui.

Nous conclurons en faisant allusion à des croyances, des coutumes rituelles qui associaient étroitement l'abeille à la vie du foyer. On informait les abeilles des événements graves de la famille, en particulier d'un décès. A cette occasion on drapait le bournat de crêpes ou d'un drap et en signe de deuil, l'essaim devait jeûner et cesser toute activité. Au retour de l'enterrement, on délivrait le bournat de ces crêpes noirs, de ce drap, pour le rendre à la vie.

Vendre une ruche pouvait porter malheur par conséquent on procédait à des échanges. Dans notre Limousin, il, n'était pas bon de connaître le nombre exact de ses bournats, aussi on en laissait un ou deux de vides parmi les autres. Enfin, les abeilles n'aimaient pas être volées, car elles savaient leur mort assurée dans l'année. Cependant, en Corrèze, un bon rucher était composé de la proportion suivante : un essaim volé, un essaim trouvé et un essaim acheté. Tant de croyances concernant les rapports de l'homme et de l'abeille ont survécu jusqu'à nous que nous pouvons prendre la mesure de cette alliance millénaire, quasi religieuse, riche de tant de mythes.

Sources:

- Documentation et observations personnelles.
- Ethnologia; année 1984 page 105 et page 114.
- Ethnologia; No 24. 1982. page 291.

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