Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 6, Avril 1991

- DEUX MARIAGES POUR UN AMOUR -

 

Peu après 1520 Catherine de Clermont-Dampierre acheta le château de Pranzac. Celle-ci était veuve de Jean Guy de Mareuil, Sénéchal d'Angoumois, qu'elle avait épousé en juin 1513. Le sénéchal était mort en 1519.

Au cours de ces six années de mariage, elle avait eu deux enfants: un fils, François, mort jeune, et une fille Gabrielle, née vers 1516. La dame de Pranzac devait alors reporter sur cette fille tous ses soins, toutes ses ambitions. La veuve dont la beauté était célèbre ne se remaria pas, et c'est au château de Pranzac que Gabrielle passa son enfance et son adolescence. La beauté de la fille promettait d'égaler celle de la mère.

Gabrielle de Mareuil fut mariée, après contrat du 24 septembre 1541 a Nicolas d'Anjou, marquis de Mézières. Celui-ci était issu d'une branche bâtarde des rois de Naples et il était apparenté aux Valois et aux Bourbon.

Nicolas d'Anjou-Mézières était le fils de René d'Anjou et d'Antoinette de Chabannes. Il naquit à Saint-Pargeau et connut au long de sa vie les distinctions, les honneurs dignes de son rang autant que de ses mérites. En effet, nous le verrons, à l'âge de quarante deux ans, devenir, le 18 septembre 1560, chevalier de l'Ordre du Roi et capitaine de 500 hommes d'armes, puis gouverneur de la ville d'Angoulême avant sa seconde prise par les huguenots en 1568.

Ce mariage de 1541 entre un d'Anjou-Mézières et une de Mareuil qui tenait un peu d'une mésalliance était en fait un mariage d'amour passion dont le récit vaut la peine.

C'est à l'enfance, à l'adolescence des deux époux de 1541 qu'il nous faut remonter. Le petit Nicolas, né le 29 septembre 1518 se retrouva orphelin à l'âge de six ans. Comme une profonde amitié liait les d'Anjou-Mézières à la grande famille des La Trémoille, c'est François de La Trémoille, vicomte de Thouars qui devint le tuteur de l'enfant.

Le vicomte de La Trémoille avait une fille, Charlotte qu'il souhaitait vivement voir contracter une brillante alliance en lui faisant épouser son pupille. Dès 1530, il fiança les deux enfants; Nicolas d'Anjou-Mézières n'était alors âgé que de douze ans. La petite Charlotte était encore plus jeune. Le tuteur veillait sur l'éducation de son pupille et futur gendre avec le plus grand soin, et il lui avait donné pour précepteur un certain Roussée, homme de valeur et de talent.

Mais Catherine de Clermont-Dampierre, dame de Pranzac, de son côté convoitait également la fortune, la position autant que la personne de cet intéressant adolescent dont elle avait décidé de faire le mari de sa fille Gabrielle. Il appartient au mystère du passé et des coeurs de jamais savoir ce qui se dit, se passa entre Nicolas et Gabrielle.

Toujours est-il qu'à la fin de l'année 1533, Nicolas fut appelé à Paris, en compagnie de son précepteur Roussée, pour y soutenir un procès d'importance. Tous deux descendirent dans un hôtel, où, par le plus grand des hasards, ils se trouvèrent en face de la dame de Pranzac et de sa fille, la très belle Gabrielle. Nous pouvons supposer que cette rencontre n'avait rien de fortuit, mais était le fruit de l'extraordinaire habileté de Catherine de Clermont-Dampierre.

La dame de Pranzac entoura aussitôt Nicolas de prévenances, lui prodiguant les preuves d'une chaleur déjà maternelle; elle fit de ces premiers jours à Paris un enchantement inattendu pour ce garçon venu y accomplir une tâche plutôt rébarbative. Tous les jours, Nicolas devait assister à des audiences fastidieuses après avoir entendu la messe a l'église des Saints-Augustins, sous la férule vigilante de l'infatigable Roussée.

Tous les prétextes étaient bons pour que la dame de Pranzac attirât Nicolas chez elle, et il y rencontrait Gabrielle. Ce fut sans l'ombre d'une difficulté que la mère parvint à faire demander par Nicolas ce qu'elle avait su lui souffler avec autant d'habileté. Le mariage fut aussitôt décidé sans qu'il fût question d'en rien laisser soupçonner à Roussée.

Dans le plus grand mystère,un beau matin de la fin de l'année 1533, alors que Roussée s'était rendu seul a l'une des innombrables séances du procès, la dame de Pranzac introduisit Nicolas dans sa chambre où tout était prêt pour la célébration en bonne et due forme du mariage. Se trouvaient réunis par ses soins un prêtre, Sêbastien Grault, deux notaires, Simon Chenu et Ambroise Evyn, ainsi qu'un procureur au Parlement, Pierre La Nauve. N'oublions pas la principale intéressée, Gabrielle, consentante, charmée et toujours aussi belle.

Les notaires rédigèrent un contrat dont les clauses n'étaient pas négligeables : les deux futurs époux s'accortaient mutuellement l'usufruit de leurs biens (ceux de Gabrielle pesaient bien peu en regard de ceux de l'héritier des Anjou-Mézieres...) et Nicolas constituait une rente de 4000 livres à sa jeune épouse, ce qui était considérable, rente payable après sa mort. Le caractère de la dame de Pranzac tenait du génie...

Le prêtre reçut immédiatement le consentement des deux époux et ils se retrouvèrent alors mari et femme. Mais les choses devaient aller très vite. Il se trouvait un serviteur attaché au service de Nicolas, un certain Hardouin de Barie, qui, nourrissant de justes alarmes se précipita à la recherche de Roussée. Il le ramena immédiatement à l'hôtel où se déroulait le mariage et quand le précepteur fit irruption dans la chambre, le mariage venait tout juste d'être béni. Saisi d'une grande énergie, Roussée en ôta Nicolas de force à l'issue d'une scène des plus pénibles, et, sans perdre plus de temps dans des considérations qui ne relevaient plus de sa compétence, il entraîna son élève à l'église des Saînts-Augustins où ils eurent juste le temps d'arriver pour y entendre leur messe quotidienne... Cependant, le trajet que tous deux avaient accompli avant d'atteindre leur église s'était déroulé dans des conditions arides. La dame de Pranzac s'était attachée à leurs pas et elle les poursuivait de ses hurlements et autres lamentations, rameutant tout un chacun en criant, pleurant "Rendez-moi mon gendre !".

Toute cette affaire fit un bruit considérable, et le roi François 1er fut immédiatement averti du scandale. S'il en fut irrité, sa soeur, Marguerite d'Angoulême en conçut une contrariété encore plus grande. Les choses n'allaient certainement pas en demeurer là. Immédiatement le Parlement de Paris fut saisi de l'affairé pour faire arrêter et consigner les coupables.

La dame de Pranzac fut consignée chez louis de Besançon, conseiller au Parlement et Gabrielle fut confiée à l'étroite surveillance de Guillemette de Besançon. Quant à Pierre de La Nauve, procureur au Parlement et à Sébastien Grault, le prêtre, tous deux se retrouvèrent à la Conciergerie, tandis que les deux notaires demeuraient consignés chez eux.
Nicolas d'Anjou-Mézières fut pour sa part fermement repris en main par son tuteur, le vicomte de Thouars.

Catherine de Clermont ne s'en tint pas là. Elle entama un long procès, déployant les ressources de son génie de l'intrigue et les charmes incomparables d'une beauté et d'un caractère hors du commun. Au terme de deux ans de procédure, le 3 juin 1535, un arrêt du Parlement de Paris condamna la dame de Pranzac à une amende de 1200 livres pour le Roi et de 400 livres pour Nicolas d'Anjou. En outre, fait primordial, le mariage fut annulé par le Parlement et par l'Eglise.

Les années passèrent quand, six ans plus tard, en 1541, un coup de théâtre passionnel et politique s'en vint bouleverser la Cour et la vie des principaux acteurs de ce roman plus échevelé que toute fiction. Nicolas d'Anjou-Mézières, enfin libre de disposer de sa personne et de ses biens, retourna de son plein gré et de sa propre volonté a Gabrielle de Mareuil. Il avait 23 ans quand il épousa de nouveau celle qui avait été ses premières et seules amours... Leur vie commune fut longue et comblée. Comme dans les contes de fées, ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.

De leur union naquirent quatre filles et un seul fils qui mourut en bas âge. Ils vécurent au château de Pranzac et à Angoulême. Nicolas d'Anjou fit la carrière que l'on sait, et il était gouverneur de la ville d'angoulême lors de sa seconde mise à sac par les huguenots en 1568.

Gabrielle de Mareuil mourut à l'âge de soixante-dix-huit ans environ, toujours belle. Quant à sa mère, elle atteignît cent ans, et les chroniqueurs du temps assurent qu'à sa mort, elle avait conservé intacte son incomparable beauté.

La pauvre Charlotte de la Tremoille, la petite fiancée de Nicolas d'Anjou-Mézières, alors pupille de son père, le vicomte de Thouars, entra à Fontevrault où elle prit le voile en 1537. Il faut sans doute tant de vertu pour faire pardonner l'absence de beauté, et de ce charme tout puissant dont avaient rayonné la dame de Pranzac et sa fille Gabrielle...

De leurs quatre filles, Nicolas d'Anjou marquis de Mézières et Gabrielle de Mareuil choisirent Renée, née le 21 octobre 1550, pour en faire leur seule héritière. Celle-ci devait épouser en 1566 François de Bourbon, duc de Montpensier. Renée mourut jeune, laissant un fils unique, Henri de Bourbon Montpensier, né en 1573.

Celui-ci vendit alors la seigneurie de Pranzac à François Redon, et celle de Villebois, Vibrac, Angeac à Jean-Louis de Nogaret de La Valette, due d'Epernon, Ligueur acharné, qui devait devenir gouverneur d'Angoulême sous le règne de Henri IV et jouer un rôle occulte dans l'assassinat du roi par Ravaillac.

Du couple de Nicolas d'Anjou-Mézières et de Gabrielle de Mareuil descend, par le mariage de leur arrière petite-fille avec Gaston d'orléans, frère de louis XIII, la Grande Mademoiselle. Si elle tenait de ses ancêtres le besoin d'épouser l'objet de sa passion, gageure souvent fatale, elle se fit briser le coeur par le très laid et incomparable Lauzun.

Sources : Mariage de Nicolas d'Anjou avec Gabrielle de Mareuil. Par H.Imbert; Niort chez L. Clouzot. 1874.

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