Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 6, Avril 1991

 

- LES ANCIENNES FORGES DU BASSIN DE LA TARDOIRE -

 

 

Les noms des divers lieux-dits sont là pour l'attester, l'exploitation du minerai de fer fut florissante dans notre région. Elle remonte en fait au tout début de l'âge du fer puisque les hommes de la préhistoire trouvèrent côte à côte dans nos terrains le silex et les pierres ferrugineuses et purent ainsi facilement passer d'une industrie à une autre.
Nous n'avons pas l'intention de traiter à fond cette question, tant elle est vaste et complexe. Après une étude succincte des éléments géologiques et topographiques ayant favorisé cette industrie, nous essaierons de montrer comment ont fonctionne et évolué les diverses installations sidérurgiques.

Si l'industrie du fer connut chez nous un tel essor, c'est qu'il s'y trouvait réunis les trois éléments indispensables : matières premières, force motrice et main d'œuvre bon marché.

MATIERES PREMIERES.

D'abord et avant tout le minerai de fer : il s' en trouve soit en fragments à la surface du sol, soit en veines et amas à une profondeur variant de 1 à 50 mètres, mêlé à des dépôts argileux. Cette couche provient de la décomposition et du transport des roches cristallines du massif Central. C'est elle qui donne ces argiles ocres et ces sables rouges que l'on trouve en bordure du plateau Limousin. Ce type de terrain riche en minerai s'appelle le sidérolithique et on le trouve sur tout le pourtour du Massif Central. Il constitue dans notre région une bande étroite qui s'étale du sud-est au nord-ouest de Montignac en Dordogne jusqu'à Civray la Vienne, en passant par Thiviers, Marthon, La Rochefoucauld et Chasseneuil. Les mines furent particulièrement nombreuses au sud de Montbron, sur les communes de Marthon, La Chapelle-Saint-Robert, Mainzac.
Les deux autre matières premières nécessaires étaient la castine et le bois, tous deux présents en grandes quantités.

La castine est une pierre calcaire que l'on mélangeait au charbon de bois et au minerai de fer. Elle jouait un rôle de fondant et retenait le souffre qui nuisait à la qualité de la fonte. On comptait en gros 1/3 de castine pour 2/3 de minerai. A titre d'exemple, la forge du Montizon utilisait au 18ème s. du minerai provenant des landes de Lussac, canton de La Rochefoucauld, et de la castine prélevée à Rairie, sur la commune d'Ecuras.

Le bois, c'est évident, était lui aussi sur place. Mais l'on était souvent obligé d'utiliser du châtaignier taillis, le chêne et le hêtre, meilleurs combustibles, étant trop rares dans nos forêts.

LES HAUTS FOURNEAUX.

Dès que fut maîtrisée la fabrication de la fonte, à la fin du 15ème s. c'est un savant mélange de ces trois produits (minerai, charbon de bois et fondant que l'on portait à une température de 5 à 600 degrés à l'intérieur des hauts fourneaux.

C'étaient des constructions coniques de 4 à 5 m de côté à la base et pouvant atteindre 7 à 8 m de hauteur. Ils étaient parfois accolés par deux ou même par quatre comme à Rancogne. L'appareillage de leurs parois était très soigné. Dans notre région, ils ont complètement tous disparu, à part la la forge de la Mothe (ou Motte), commune de Feuillade.

Pour obtenir une combustion puissante et régulière, le mélange devait être exposé à un courant d'air important Celui-ci était produit par des soufflets. Ceux-ci, autrefois, avaient été actionnés à la main ou parfois, aussi, par des sortes de moulins à vent. A partir du 15ème s. ce fut l'eau qui vint fournir la force motrice. Les hauts fourneaux furent donc nécessairement construits au bord de l'eau et l'on vit apparaître les "moulins à fer".

L'EAU.

Elle ne manque pas dans notre région mais aux endroits où les cours d'eau descendant du Limousin ont le plus de pente et donc de force motrice, ils ont en général un assez faible débit, et surtout, comme chacun sait, ce débit est excessivement variable suivant les saisons. Pour pallier cet inconvénient, l'on construisit des digues et des retenues d'eau (au nombre de quatre à la forge du Montizon, commune de Roussines) mais, malgré tout, la plupart des forges de la région ne fonctionnaient guère que 5 mois de l'année, à l'exception de celle de Pont-Rouchaud, et bien entendu de celle de Ruelle, alimentée par la Touvre.
La présence de l'eau fut donc déterminante dans l'implantation des forges et il s'en construisit le long de toutes nos rivières : Bandiat et surtout vallée de la Tardoire et de ses moindres affluents. En 1840, on comptait le long de la Tardoire, entre sa source et Montbron, 2 hauts fourneaux et 6 affineries. Les eaux du Trieux n'actionnaient pas moins de 3 affineries.

LES AFFINERIES.

C'étaient les usines de traitement de la fonte. Celle-ci, lorsqu'elle n'était pas directement moulée à sa sortie du haut fourneau (canons, boulets, marmites, taques de cheminée etc. ... ) était coulée en gueuses. Les gueuses étaient transformées en fer qui était ensuite forgé dans des installations spécialisées, les affineries ou forges. Le propriétaire d'un haut fourneau possédait généralement une ou plusieurs affineries, mais certaines forges étaient indépendantes et achetaient leur matière première. C'était le cas de la forge de Pierre Pensue (Pierre Panssue au 15ème s.) à Chabrot-Ferrières, commune de Montbron.
L'équipement d'une affinerie était variable selon son importance. Ces ateliers de forge étaient abrités sous de grands bâtiments. L'on y trouvait un ou plusieurs feux d'affinage où l'on chauffait les gueuses. Comme pour le haut fourneau, ces feux étaient attisés à l'aide de soufflets mus par la force de l'eau.
Celle-ci actionnait également les marteaux. Ceux-ci, qui pouvaient atteindre 600 kg, étaient rythmiquement soulevés par des cylindres munis de bras. Avec un bon débit d'eau, ce marteau retombait 100 fois par minute sur une énorme enclume qui pesait plus de 2 tonnes.

Les forges importantes avaient également des fenderies, pour débiter le fer en barres et des laminoirs pour fabriquer des plaques. Toutes ces machines ont hélas disparu et on ne trouve guère que les soubassements des bâtiments qui les abritaient

 

 

 

 

 

LA MAIN D'OEUVRE.

Elle était essentiellement fournie par les paysans qui trouvaient là une source de revenu supplémentaire. Ils pouvaient continuer à cultiver leurs terres puisque, nous l'avons vu, faute d'eau, ils étaient libérés pendant la période où les accaparaient les travaux des champs. Ce sont également les paysans qui charroyaient les matières premières avec leurs animaux. Les produits fabriqués qui n'étaient pas vendus dans le voisinage immédiat étaient acheminés par charrettes jusqu'à Angoulême, d'où ils partaient pour Rochefort par voie d'eau. Au 18ème s., lorsque les techniques furent plus élaborées, les maîtres de forge employèrent une main d'œuvre plus spécialisée et construisirent des habitations pour loger ce personnel. Certaines de ces demeures subsistent. (A Rancogne, par exemple). Pour donner une idée de l'importance de l'industrie du fer dans notre région, nous allons citer quelques chiffres provenant de l'état des usines de fer de l'Angoumois dressé par le Préfet de la Charente en 1811, c'est à dire sous l'Empire.

 

FORGE DU MONTIZON

Un haut fourneau et trois affineries; produit annuellement 275 tonnes de fonte et 75 tonnes de fer en barres. Nombre d'ouvriers : 6

 
Claude Fils
 

Claude Fils

 

FORGE DE PONT-ROUCHAUD

Sous la Révolution Française, la Convention Nationale avait ordonné la construction de deux hauts fourneaux qui n'ont fait qu'une fonte. Ils furent abandonnés à cause de la cherté du bois et de l'éloignement du minerai.
Il reste deux feux de forge; production 63.5 tonnes de fer forgé qui a son débouché sur Angoulême. Nombre d'ouvriers : 6

 

Claude Fils

 


Claude Fils
 
Claude Fils
Forges de Rancogne. Grille d'entrée mise en place en 1860. Monogramme BR pour Boisjoly-Ruffray.

 

FORGE DE LA MOTHE

Un haut fourneau; une affinerie. Produit 265.5 tonnes de fonte en gueuses et 35 tonnes de fer forgé. Nombre d'ouvriers : 8
La fonte est vendue aux fonderies d'Indret (Loire Atlantique).

FORGE DE PIERRE PENSUE

Petite affinerie à fer dur qui travaille de la ferraille, des vieux pots et de la limaille provenant de la fonderie de Ruelle. Produit des clous, des chaudrons, des taques, des landiers etc. Emploie 2 ouvriers et produit 18.5 tonnes de fer forgé vendu sur place. (cantons de Montbron et de La Rochefoucauld).

Il existait alors nombre d'autres forges dont nous ne parlons pas aujourd'hui. Il nous faut faire remarquer que les chiffres que nous venons de donner datent de la fin de l'Empire, 1811, et que, malgré une reprise de l'activité après la période révolutionnaire, l'industrie du fer avait commencé son déclin dans notre région immédiate. Rien à voir, par exemple, avec la prospérité des forges de La Chapelle-Saint-Robert au milieu du 18ème s. Celle-ci, sous l'impulsion du maître de forge Louis Blanchard, fabriquèrent pour le compte de l'état, de 1760 à 1765, 835 pièces de canon. Malheureusement l'état fut mauvais payeur et Blanchard mourut ruiné. Il avait employé jusqu'à 300 ouvriers. Ce Louis Blanchard mériterait que nous lui consacrions un article. Il était né en 1713 à Sainte-Catherine (Montbron) et avait commencé sa carrière comme fermier du comte de Montbron, Chérade.
Mais nous allons, pour finir, donner un bref aperçu historique de l'évolution des forges du 15ème s. à nos jours.

Comme nous l'avons dit précédemment, les forges vont se développer à partir du 15ème siècle et ceci pour des raisons technique (invention de la fonte et invention de la force hydraulique) mais également sociales, Ce développement va en effet correspondre au redressement économique du pays qui suivit la guerre de Cent Ans.

Charles VI inaugure en 1413 la législation des mines par une ordonnance qui distingue le droit du Roi, celui des propriétaires et celui des exploitants. Nul seigneur ne pourra prélever d'impôt sur les mines. Le Roi et lui seul en touchera le dixième, Par la suite, cet encouragement à l'exploitation du fer sera poursuivi par les rois Louis XI, Louis XII, François ler et Henri II.

En 1560, sous le règne éphémère de François II, d'importants privilèges sont accordés aux Maîtres de Forges. Un arrêt du Parlement de Bordeaux du 17 mars 1561 stipule que ceux-ci ne paieront aucun impôt. De même les Maîtres Affineurs et Marteleurs seront "tenus francs et exempts d'impôts".

Louis XIV fixera les droits du Roi sur les mines à 3 sols 6 deniers par quintal de minerai, et pour ce qui est du traitement du minerai, à 8 sols 9 deniers par quintal de fonte en gueuse et à 13 sols 6 deniers par quintal de fer.

Au sortir de la guerre de Cent Ans, donc, la noblesse, et surtout la petite noblesse rurale va se mettre courageusement au travail, sans penser nullement déroger. Les seigneurs vont exploiter les ressources minières contenues sur leurs terres. Ils vont devenir Maîtres de Forges, manufacturiers et marchands. Ainsi, non seulement ils fournissent au royaume le matériel militaire nécessaire, mais ils lui donnent leurs fils en tant que cadres supérieurs de l'armée. Citons pour notre région les Couraudin, les de Lambertie, les de Chevreuse, les de Segonzac (Rancogne), les Galard de Béarn etc... Ces gentilshommes forgerons qu'on appellera "Capitaines d'industrie" se firent promoteurs du progrès en installant des forges sur leurs terres.
Certains confieront la charge des affineries à des maîtres de forge issus de la bourgeoisie. Ceux-ci s'enrichiront rapidement et acquerront des titres de noblesse. Leurs descendants s'allieront à ceux de la noblesse d'épée. Citons par exemple Junien Durousseau seigneur de Marendat qui épouse en 1540 Marie Couraudin, fille de Pierre, seigneur de Ferrières et de Chabrot, Maître de Forge à Pierre Pansue. L'on sait aussi qu'en 1645, le maître de forge de Pierre Pansue était un nommé René Bourgeois. Citons encore le maître de forges Dauphin Pastoureau qui fit construire le château de Javerlhac à la fin du 15ème s. ou au tout début du 16ème.

Au cours du 18ème s. des rapports d'intendants et l'étude de contrats permettent de savoir que :
- Le marquis de Montalembert possédait de nombreuses forges dont celle du Montizon.
- Le Comte de Javerlhac fut propriétaire de la forge de la Mothe à Feuillade de 1766 à 1771. Or celle-ci avait été vendue en 1749 par Jean de Roffignac de La Francherie à François Delapouge, Juge à Feuillade.
- La forge de Rancogne était la propriété de M. de Ruffray en 1754.
- En 1766, Louis Blanchard était Maître de Forge de La Mothe, pour le compte de M. de Javerlhac et de celle de La Chapelle-Saint-Robert pour le compte du marquis de Roffignac.
- En 1788, M. de Chevreuse est propriétaire de la forge du Montizon.

Ces quelques indications fractionnaires montrent qu'au hasard des ventes et des mariages, les forges changeaient de main assez fréquemment, ce qui explique aussi l'importance des maîtres de forge.

Le 18ème s. marque cependant le début du déclin des forges. Les raisons en sont multiples. En premier lieu, la concurrence du fer étranger importé essentiellement de Suède et de Russie. D'autre part, les maîtres de forge ne jouissent plus des mêmes privilèges que d'antan. Le commerce du fer, en particulier, est soumis à une réglementation tracassière qui oblige fabricants et marchands à payer de lourdes charges. Enfin, le bois se fait rare et les coupes sont trop fréquentes et les forêts n'ont pas le temps de se refaire. Bon nombre d'établissements vont fermer. Un état des forges établi en 1788 note que Pont-Rouchaud est en ruine depuis 10 ans (nous parlons de la forge) et que la forge de Rancogne a été abandonnée par ses propriétaires, les sieurs de Ruffray depuis une vingtaine d'années. Ceux-ci, est-il mentionné, ont même vendu tout le matériel industriel.

La révolution de 1789 va confisquer et revendre les forges appartenant aux nobles émigrés. Puis, devant la menace ennemie, ayant besoin de canons et de munitions, le Comité de Salut Public va réquisitionner les forges. Mais devant l'incapacité des administrateurs des régies nationales, (cf. précédemment l'exemple de Pont-Rouchaud et de son haut fourneau), les forges vont être reconfiées à des entrepreneurs et exploitants privés. C'est ainsi qu'en 1795, un nommé Vallade possède la forge de la Mothe et livre 54 pièces d'artillerie.

Nous avons donné précédemment l'état des forges de La Mothe, du Montizon, de Pont-Rouchaud et de Pierre Pensue à la fin de l'Empire. Ensuite, leur prospérité va continuer de décroître. Outre les raisons données ci-dessus, il faut bien convenir que les maîtres de forge de la région n'ont pas su ou pas pu s'adapter aux nouvelles méthodes de fabrication. Un rapport établi en 1822 déplore le nombre insuffisant "d'individus instruits dans l'art des mines". La houille remplace avantageusement le bois et de nouvelles usines modernes vont s'installer près des bassins houillers. Les nouvelles techniques (procédé Thomas et four Martin) demandent de grands investissements. Nos forges sont donc condamnées à disparaître.

Les Maîtres de Forge du sud-ouest se réunissent en avril 1868 à Périgueux. Parmi eux, M. de Bourdage, du Montizon. Ils jettent un cri d'alarme et dressent la longue et douloureuse liste des usines ayant déjà fermé. A la fin du 19ème s. il ne restera plus que la fonderie de Ruelle.

C'est donc avec quelque nostalgie que nous fermons ce dossier succinct sur les anciennes forges de notre région, et nous nous proposons de revenir ultérieurement à l'étude de plusieurs d'entre elles avec plus de richesse. Ne les oubliez pas quand vos pas vous conduiront vers ces lieux charmants que sont maintenant le Montizon, Chabrot, Villautrange et tant d'autres. Peut-être qu'en prêtant l'oreille vous pourrez encore croire entendre résonner rythmiquement les marteaux qui animèrent pendant longtemps ces lieux maintenant si paisibles. Songez-y aussi quand vous voyez quelque ancienne plaque de cheminée ou quelques landiers; peut-être furent-ils moulés ou forgés dans l'une de nos charmantes vallées.

Sources

- Les anciennes forges de la région du Périgord. E. Peyronnet. chez Delmas en 1958.
-
Les anciennes forges charentaises du XVI ème au XIX ème siècles. J, Pinard. Etude parue dans Bulletins et mémoires S A H de la Charente. 1985.

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