Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 7, Juin 1991

 

- LE CHATEAU NEUF DE MARTHON -

 

Lorsque nous pénétrons dans Marthon, empruntant la D 4 , juste avant de parvenir aux ruines encore imposantes de l'ancienne forteresse médiévale, notre regard est arrêté par la masse ostentatoire du château neuf. Il ne faut certainement pas se laisser impressionner par l'aspect d'une construction partiellement exemplaire du style Hausman, qui pourrait évoquer à certains mauvais esprits la gare de Limoges ou celle d'Orsay à Paris. Sous ce style fortement inspiré des réalisations d'Abadie qui sut défigurer en les dénaturant tant de nos monuments anciens, églises, châteaux, à la fin du 19ème s. et au début du 20ème, nous devons faire preuve de persévérance pour détecter les restes fortement remaniés d'un délicieux château Renaissance, constituant toute la partie est du château actuel.

C'est uniquement à ce château Renaissance que nous nous attacherons, en tentant de faire abstraction de l'énormité, dans tous les sens du terme, de ce qui lui fut adjoint au début du 20ème s.

La porte centrale actuelle, les fenêtres, l'ordre des deux étages, sont à replacer dans notre imagination, tels que nous pouvons les examiner sur les précieuses gravures du baron de Verneilh de Puyraseau, qui, en fin de l9ème s. nous a laissé, heureusement, de très précises et belles études dont nous donnons ici quelques reproductions.

Aussi, nous ne tenterons de décrire que ce qui était encore intact à cette époque et mentionnerons le moins possible les éléments de la construction datant du début du 20ème s., dont, néanmoins nous livrons deux clichés afin que nos lecteurs puissent se livrer à des comparaisons entre les deux états du château neuf.



Ce château dit neuf lors de sa construction était certainement l'un des joyaux les plus purs de la dernière période de la Renaissance et, à cette époque, il ne fut pas achevé, car une moitié seulement de ce que son architecte avait commencé fut édifiée. De plus, de tout l'Angoumois, il était le seul à être marqué de tant d'art et de raffinement propres a ce style.

La façade principale, celle du midi, est celle que nous pouvons contempler de la route. Cette partie se composait d'un rez-de-chaussée dont les deux fenêtres partiellement préservées des remaniements du 20ème s. commençant, possédaient un bel encadrement uni et dès colonnes d'ordre dorique, supportant un entablement à métopes unies, conservé mais surmonté de lourdes corniches qu'il nous faut ignorer.

Un étage surmontait ce rez-de-chaussée et possédait lui aussi deux fenêtres aux encadrements nus également, flanquées de colonnes cannelées d'ordre ionique. Ces fenêtres ont été conservées, bien que fortement modifiées. La présence de meneaux choque au niveau des fenêtres Renaissance, si elle indiffère ailleurs.

La toiture que le baron de Verneilh a dessinée vers 1895 n'existait pas à la Renaissance, et les eaux étaient reçues par des dalles ornées d'une attique à jour et rejetées par des gargouilles à forme de consoles. Ces consoles ont été conservées ou reconstruites, et elles étaient terminées par un mascaron, dont l'un en particulier représentait un mystérieux personnage barbu. Pouvons-nous y voir le portrait de l'architecte de la Renaissance?

 

 

A la fin du l9ème s. cette façade se terminait encore, à l'ouest,par un imposant perron en avant-corps, conservé mais alourdi par une ostentatoire balustrade qui le surmonte. Nous passerons sous silence la loggia et son dôme qui furent, dans les années 1902-1904, soit à la période de reconstruction du château, plantés en l'écrasant, sur ce superbe porche.

Cet avant-corps était composé de trois arcades qui abritaient l'escalier d'honneur. Le tout a été préservé. Chaque arcade était ornée de rosaces, extraordinaires par la beauté de leur art et de leur diversité.
La porte d'entrée en plein cintre était ornée d'arabesques qui couraient en grandes jetées gracieuses et déliées, et d'où émergeaient trois superbes mascarons. Le baron de Verneilh nous a laissé de cette porte d'entrée telle qu'elle était à la fin du l9ème s. une précise et précieuse gravure. Nous ignorons si elle a été préservée des aménagements de la reconstruction, car le porche servait de lieu d'entrepôt au bois de chauffage lorsque nous avons pris nos clichés et tenté d'observer le château le plus précisément possible.

Il est certain que dans les projets du premier architecte, ce perron, cet escalier et cette porte d'honneur devaient occuper le centre de la façade inachevée alors, ce qui fut fait dans le style que nous avons dit, quelque 350 ans plus tard.

Cette porte d'honneur donnait accès dans un vaste vestibule dont la voûte en berceau était ornée de caissons et d'une subtile série d' arabesques courant tout le long de sa clé. L'écusson du seigneur, un La Rochefoucauld y était sculpté, mais les armes en furent martelées lors de la révolution de 1789 et de la vente en bien national du château neuf.

Une vaste salle faisait suite à ce vestibule, et son ornement le plus frappant consistait en une grande cheminée dont le décor d'arabesques rappelait la richesse gracieuse de celles de la porte d'entrée. Nous donnons une reproduction de la gravure qu'en fit le baron de Verneilh. C'est de nouveau du plus pur style de cette dernière période de la Renaissance.

Aux sous-sols se trouvaient les cuisines du château. Si l'on considère leur ampleur et celle des cheminées qui s'y trouvent, on conçoit aisément que le château neuf était destiné à de plus vastes dimensions.

On accédait aux appartements du premier étage par un imposant escalier de pierre. De plus, il existait un autre escalier, petit et tournant, de pierre également, qui, pris dans la masse du mur ouest, permettait d'accéder au sommet du château. Un lanternon constitué de gracieuses colonnettes et surmonté d'un petit clocheton le couronnait. Cet ensemble a été repris lors de la reconstruction et ne présente plus qu'un rapport très lointain avec le lanternon d'origine.

Pour ce qui était de la face nord, son architecture était plus simple mais elle aussi dans la tradition purement Renaissance. A l'est, elle était flanquée d'un haut pavillon qui la terminait, et on signalait l'existence d'une vaste salle voûtée à son sommet. Nous ignorons ce que l'architecte du début du 20ème s. fit de cette façade nord du château, faute de pouvoir l'observer de la route.

 

HISTORIQUE DU CHATEAU

L'histoire des origines de ce château fut rapportée de deux maniéres également fausses par deux historiens de notre région. Le premier est Jean Gervais, qui, dans ses Mémoires sur l'Angoumois, écrites en 1725 et 1726, prétend que sa construction fut l'oeuvre de M. de Roye qui en aurait été le propriétaire. M. de Roye n'ayant jamais résidé à Marthon n'avait aucune raison d'y faire édifier un tel château.
Le second est l'abbé Michon, qui, au l9ème s. date cette construction des environs de 1634, comme le prouvent les recherches de l'abbé Mondon, dans son étude de la baronnie de Marthon, 1895-96-97.

L'abbé Mondon a su découvrir le véritable constructeur du château neuf grâce à un document de l'époque qu'il découvrit dans les archives du château de Bouex. Il s'agit des dépositions des témoins sur les droits du seigneur de Marthon, appartenant à une branche de la grande famille des La Rochefoucauld. Tous les témoins s'accordent pour dire que le seigneur de Marthon partit pour Rhodes et qu'il en revint pour habiter Marthon; qu'il habitait le château qu'il venait de faire construire et qu'il possédait un vieux château, en mauvais état, dans lequel subsistait une très ancienne tour carrée, appelée Tour du Breuil.
Datant du 15 juin 1654, un état du vieux château féodal de Marthon, siège de la baronnie médiévale des La Rochefoucauld, évoque la ruine partielle de la forteresse ainsi que la vocation de prison attribuée alors à la Tour du Breuil (l'ancien donjon) remise plus tard en état approximatif pour constituer une prison convenable.

HUBERT DE LA ROCHEFOUCAULD

 

Nous apprenons donc que le château neuf de Marthon fut l'oeuvre de Hubert de La Rochefoucauld, seigneur de Marthon, et que le château fut construit entre 1559 et 1566.

Les La Rochefoucauld portent: "Burelé d'argent et d'azur de 10 pièces à 3 chevrons de gueules brochant sur le tout, le premier écimé". (Père Anselme) Devise : "C'est mon plaisir".

Hubert de La Rochefoucauld était fils de François 1er de La Rochefoucauld et de Louise de Crussol, fille de Louis de Crussol, sénéchal du Poitou.

François 1er de La Rochefoucauld fut le parrain du roi François 1er qui érigea sa baronnie en comté. Cette branche des La Rochefoucauld traversa les guerres de religion en luttant aux côtés des catholiques tandis que François III de La Rochefoucauld, duc de La Rochefoucauld, embrassait le parti huguenot sous la pression de sa seconde femme, Charlotte de Roye, comtesse de Roucy, et entraînait à sa suite une grande part de la noblesse d'Angoumois. François III trouva la mort lors de la Saint-Barthélémy, en 1572.

Hubert de La Rochefoucauld reçut de ses parents, Prançois 1er et Louise de Crussol, la baronnie de Marthon et les terres de Bonneuil et de Genac. Il habita longtemps Marthon, dans la vieille forteresse déjà endommagée à la suite des sièges de la guerre de Cent-Ans,entra dans l'Ordre de Malte et le quitta en 1559 (Père Anselme>. Il épousa alors Jeanne de Chaze pour venir se fixer à Marthon où il entreprit de faire construire le château neuf.
Hubert de La Rochefoucauld mourut en 1566, et le château demeura inachevé. Sa veuve y vécut encore longtemps jusqu'à sa mort. Alors le château fut abandonné.

En 1632, François de Roye y installa son homme d'affaires et en fit un pied à terre en s'y réservant l'usage de deux chambres.

Au commencement du 18ème s. Madeleine Husson, veuve d'Etienne Chérade, comte de Montbron, Marthon et autres lieux, se remaria avec M. de Saint-Martin, conseiller au Parlement de Paris.
Madame de Saint-Martin entreprit alors de rendre à la vie ce château si brièvement habité et si vite délaissé, en le faisant remettre en état et en y résidant. Mais en 1752, elle l'abandonna pour aller vivre dans le château de la Forêt d'Orthe qu'elle venait d'acquérir. De ce superbe château d'architecture classique ne subsistent que ruines perdues dans la forêt, de nos jours.

A la Révolution Française, un certain sieur Planty acquit en bien national le vieux château féodal, sa chapelle Saint-Jean dont nous avons parlé dans notre N°5, ainsi que le château neuf, en l'an 4. Un certain Feuilleteau acquit pour sa part, de la même façon et à la même époque, la Tour du Breuil. Pendant tout le l9ème s. le château neuf devait rester entre les mains des descendants du sieur Planty, dans un état d'abandon plus ou moins total.

C'est vers 1900 qu'un certain Maurice Raynaud, député, natif de Marthon, acheta le château neuf et entreprit, à grands frais, de terminer l'oeuvre inachevée de Hubert de La Rochefoucauld. Sans doute, le joyau Renaissance qu'était le château à l'abandon fut-il sauvé, mais au prix d'une reconstruction des plus radicales.

L'actuelle propriétaire du monument est Madame Saniel d'Alphonse de Mimars.

Vous qui passez et ne pouvez effectivement deviner l'existence d'une telle richesse architecturale Renaissance dans ce que vous voyez, faites l'effort de vous arrêter, et vous découvrirez certainement ces remarquables vestiges dans l'ensemble impressionnant bâti au début de notre siècle.

Sources : Notes historiques sur la baronnie de Marthon en Angoumois. Abbé Mondon. Angoulême. Imprimerie G. Chasseignac. 1895-1896-1897.

 

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