Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 7, Juin 1991

- LES ENFANTS NATURELS -

 

Nous avons procédé à un essai de recensement des actes de naissance et de décès des enfants naturels de notre commune, sur une période allant de 1793 à 1842, mais notre travail ne peut être donné pour exhaustif, car il existe des registres d'Etat Civil dont l'encre est si pâle, l'état si mauvais, que toute lecture exacte s'avère peu fiable. Cependant, les manques ne sont pas assez nombreux pour altérer une vision d'ensemble que nous nous sommes efforcé de rendre aussi scrupuleusement que possible.

Nous devons rappeler que si, jusqu'au 18ème s. la naissance d'un enfant naturel n'était pas saluée avec un plaisir particulier, surtout dans les classes populaires dont les conditions matérielles de vie pouvaient être alourdies par l'existence d'une petite bouche de plus à nourrir, les critères moraux de faute, de "péché" étaient des notions bourgeoises, portées au premier plan par la révolution de 1789, cette révolution faite par et pour la bourgeoisie. Les bâtards n'avaient jamais été rejetés par les classes aristocratiques, et plus d'un roi, grand seigneur ou petit hobereau sut donner à ses bâtards une place de choix, les légitimant, les faisant anoblir, leur assurant une enfance protégée, des positions politiques et militaires non négligeables, sans que la moindre notion de honte s'y attachât. Il en était de même du petit peuple des villes et des campagnes, ou seules la grande misère, l'indigence, motivaient les abandons si nombreux depuis des siècles. De nouveau, dans ce contexte, la connotation morale ne jouait pas un rôle déterminant. Sans doute, le puritanisme religieux des calvinistes, actif depuis le 16ème s. assorti des ambitions, des réussites économiques, intellectuelles et politiques propres à cette classe socio-religieuse qui regroupait une certaine élite du pays, entacha-t-il le bâtard de la honte de ses origines, mais nous rejoignons là les exigences de respectabilité morale, sanctionnant la sexualité, propre à cette bourgeoisie portée au pouvoir après 1789, exigences entérinées par l'Eglise catholique tout au long du l9ème s. pour ne pas dire jusqu'à nos jours.

Nous commencerons cette étude par la présentation des enfants naturels nés et morts dans la commune d'Ecuras sur les cinquante ans qui couvrent les divers régimes révolutionnaires, l'Empire, les deux restaurations des Bourbon, et le règne de Louis-Philippe.

De 1793 à l'an 6 (1797-98), aucun enfant naturel ne naît ni ne meurt à Ecuras. Il nous faut donc considérer que la Vertu républicaine aura radicalement épuré les mœurs amoureuses de nos ancêtres... Nous ne sommes pas sans savoir, cependant, que au cours de ces années de misère populaire accrue> le nombre des enfants abandonnés fut loin de décroître. Ces enfants naturels commencent à figurer dans nos registres à partir de l'Empire, pour aller croissant jusqu'au règne de Louis-Philippe et atteindre alors un maximum. Sans doute continuait-on de les abandonner ou de les faire disparaître, tout simplement, dès leur naissance, mais ils existent en nombre croissant dans nos registres, vraisemblablement pris en charge par leur mère, soit assistée des grands-parents, soit du père naturel dont il est parfois aisé de deviner l'identité à travers celle d'un certain X ou Y venu déclarer la naissance ou le décès de l'enfant illégitime, quand cela n'est pas plus ou moins lisible entre les lignes d'un acte décrivant la situation de la fille-mère au moment de son accouchement. Mais nous nous garderons bien d'influencer nos lecteurs et les laisserons aiguiser leur intuition à la lecture de certains actes particulièrement parlants à notre avis.

Nous citons les actes de naissance et de décès par ordre chronologique et rappelons que certains d'entre eux nous auront été illisibles.

SOUS L'EMPIRE

Le 24 juin 1806 : naissance de FRANCOIS, fils de MARIE NICOLAS, veuve de JEAN(patronyme volontairement rendu illisible par surcharge) aux Buis (les Boins), déclaration faite par la sage-femme Marie Michelaud. Témoins : Jean Nivet âgé de 67 ans et Pierre Nivet âgé de 27 ans, demeurant tous deux également aux Boins. Ce village fait partie de la frange la plus pauvre de notre commune, en bordure de la frontière limousine. Le maire est P. Delavallade.

Le 2 février 1810 : naissance de MARIE, fille de MARIE PERCIGOU, servante de Pierre Chesson, née la veille au domicile de Chesson, gros paysan propriétaire au village de La Borderie. C'est Pierre Chesson lui-même, âgé de 27 ans, qui vient déclarer la naissance de la fille de sa servante, la présenter au maire Delavallade, accompagné de Jean Saumon, âgé de 55 ans et de Jean Denépoux, âgé de 33 ans, tous deux cultivateurs à La Borderie. Ce village était certainement l'un des plus riches et des plus importants de la commune, où se trouvaient installés depuis des générations les mêmes familles de paysans propriétaires terriens, dont une branche des Chesson, ou des fermiers très aisés qui tenaient en fermage de grosses borderies autrefois seigneuriales puis vendues en biens nationaux, ce qui n'excluait pas l'existence de toute une population rurale laborieuse, démunie, dont de pauvres bordiers qui n'avaient que la force de leurs bras pour subsister, travaillant au service des gros fermiers ou propriétaires.

Le 15 juillet 1812 : naissance de JEAN, la veille, fils d'ANNE DURAND aux Landes. C'est le grand'père qui vient en personne déclarer la naissance et choisit le prénom de Jean. Les témoins sont Pierre Delavallade, âgé de 29 ans, parent du maire d'Ecuras, cultivateur habitant au Maine-Pachou, et Jean Sinturé, âgé de 29 ans, cultivateur habitant au village de Rairie. Les Delavallade du Maine-Pachou comme les Sinturé de Rairie font partie de cette catégorie de fermiers qui possèdent, outre les revenus de leur ferme, des terres en bien propre ce qui leur assure une aisance laborieuse.

LA RESTAURATION DES BOURBON

Le 5 mai 1817 : décès de JEAN, la veille, fils naturel de MARIE ROLLET, âgé de trente mois, et placé en nourrice à La Peyre chez Pierre Bonneron (mal lisible). Les trois hommes qui viennent déclarer le décès de cet enfant de deux ans et demi sont : Pierre Bonnenon lui-même, âgé de 31 ans, accompagné de Pierre Fonchain, 31 ans et de Jean Binin, 23 ans, tous cultivateurs à La Peyre.

Le 28 juin 1826 : naissance de JEANNE, fille naturelle de MARIE MOUNIER, servante accouchée la veille au domicile de Pierre Morellet dont elle est la servante. Pierre Morellet, cultivateur aux Boins, 50 ans, vient présenter et déclarer la petite Jeanne au nouveau maire, Duvoisin, et donne son prénom au bébé. Les témoins sont Jean Morellet, 58 ans, charbonnier et André Rainaud, 32 ans, cultivateur, habitant tous deux aux Boins. Notons que le maire Duvoisin a installé sa mairie chez lui, à Empeyrat, dans la grosse propriété agricole qu'il détient dans ce village.

Le 21 août 1826 : naissance de JEAN DE LA BORDERIE. Nous avons déjà exploité cet acte dans notre N 1 de juin 1990, sous le titre "La faute de la petite bordière". C'est sans doute de la plupart des actes de ce genre, le plus attachant et le plus original à maints égards.

ANNE CHADALLIAT "âgée de 26 ans, pauvre bordière, travaillant pour pouvoir subsister de ses bras à la culture" (le maire Duvoisin a tenu à souligner de deux traits "de ses bras") vient déclarer et présenter elle-même son fils nouveau-né, âgé de trois jours, né à la Borderie, soutenue par le curé Jean Petit, 33 ans, et par son sacristain, Jacques Bourgoin, 31 ans. C'est la seule fille-mère qui se livre en personne à cette démarche, aussi pénible physiquement que moralement, qui mobilise l'assistance du curé et du sacristain de la paroisse d'Ecuras à défaut de toute autre aide humanitaire élémentaire et qui revendique ce nom "de La Borderie" pour son enfant, "nom du village où il est né" et où se trouve employée Anne Chadalliat. Cette dernière qui semble allier au courage physique la fermeté morale tient à déclarer au maire "que aucun de ses parents n'a voulu se présenter à la mairie pour faire la déclaration". Elle ne peut donc compter que sur ses ressources personnelles d'énergie, sur 1' appui charitable de son curé et sur l'humanité du maire Duvoisin, dont le style conventionnel ne parvient pas à dissimuler bien des nuances subjectives.

Notons que les Chadalliat ou Chadaillat appartiennent à une multiple famille de meuniers, qui, eux, sont relativement fortunés, de fermiers ou de propriétaires paysans, laborieux mais aisés, nous dirons plus justement à une dynastie, et qu'il est d'autres Chadaillat dans les communes voisines, Montbron, Eymouthiers, tous appartenant à la même classe paysanne relativement prospère. Nous n'en sommes que plus surpris de voir une fille Chadaillat de 26 ans réduite à la condition de "pauvre bordière, travaillant pour pouvoir subsister de "ses bras".

Ce petit Jean De La Borderie mourra le 26 septembre 1826, âgé de un mois et sept jours, chez sa mère, à La Borderie. Nous avons trouvé peut-être révélateur le rédigé de son acte de décès, qui, volontairement tait le patronyme de l'un des déclarants. (voir les photocopies de ces deux actes, Naissance et décès). Il s'agit d'un certain Jean... (un tiret en place du patronyme) âgé de 30 ans qui vient déclarer la mort du petit Jean, accompagné de Jean Autexier, 29 ans; tous deux sont cultivateurs au village de La Borderie.

Anne Chadalliat mettra au monde un second enfant naturel, autre petit JEAN, le 13 décembre 1827, soit 15 mois plus tard. Elle est toujours bordière à La Borderie, puis elle quittera la commune à une date indéterminée.

Nous avons rassemblé un certain nombre d'actes de naissance, de décès et de mariage qui nous permettront de tenter de retracer quelques phases de la vie d'Anne Chadaillat. Nous lui connaissons au moins deux fils qui parviendront à l'âge d'homme, dont le second petit Jean, qui à 30 ans est fermier à Rouzède. La vie d'un autre fils, Léon, lui aussi enfant naturel, nous est apparue essentiellement guidée par un besoin de parvenir à bien asseoir sa condition matérielle par de riches mariages. Ces deux fils ne furent d'ailleurs pas les seuls enfants naturels d'Anne qui mourut, usée, âgée d'une cinquantaine d'années, toujours servante dans la commune d'Eymouthiers. Ces points sont succincts, et nous voudrions pouvoir, un jour, relier les uns aux autres tous ces maillons glanés dans divers registres d'Etat Civil (à Montbron, Rouzède, Eymouthiers) afin de raconter la vie peu commune d'une femme simple, d'une trempe de caractère exceptionnelle.

REGNE DE LOUIS PHILIPPE

Le 30 octobre 1833 : naissance d'ELIZABETH, fille de JEANNE VIROULAUD, présentée et declarée au maire Duvoisin par son grand-père, Jean Viroulaud, qui lui donne son prénom. Ils vivent aux Limousines, autre village qui, avec les Boins et les Pies figurent parmi les plus pauvres de la commune, en bordure du Limousin. Le grand-père, Jean Viroulaud est charbonnier, comme tant d'autres aux Limousines. C'est là un rude travail saisonnier, qui use son homme souvent trop rapidement, un travail bien peu lucratif. Les témoins sont : "Jean Ripe âgé de 54 ans cultivateur demeurant aux Limousines et Denis Maubrun âgé de 21 ans domestique au village de Germanas". La petite Elizabeth mourra un an plus tard, le 13 octobre 1834, et son décès sera déclaré par son grand-père le charbonnier.

En 1842, JEANNE VIROULAUD, dite alors "fille majeure" aura un nouvel enfant naturel, MARGUERITE, qui mourra le 12 octobre 1842, à 1'âge de 6 mois 4 jours, au domicile de sa mère, toujours aux Limousines. Les déclarants seront : Nicolas Mounier, 55 ans, charbonnier et Guillaume Faury, scieur de long, tous deux habitant le village des Limousines. Nous savons l'importance des divers artisanats du bois dans ce village pauvre qui vivait de l'exploitation de la forêt limousine, toute proche.

Le cas suivant nous a semblé particulièrement intéressant et révélateur en matière de formalisme des principes dits moraux face à un amour paternel réaliste et actif.

Le 5 mars 1836 : naissance de BARTHELEMY, fils naturel de CATHERINE CLEMENT, né la veille aux Giligies. Cantin Nicolas, le père maternel du bébé vient présenter et déclarer l'enfant et déclare au maire qu'il le reconnaît "pour son fils naturel, lequel serait son héritier après son décès". Cantin Nicolas est cultivateur aux Giligies. Les témoins sont : Barthélémy Rolet âgé de 50 ans et Jean Michelot , âgé de 54 ans, tous deux également cultivateurs aux Giligies.

Peu de doutes subsistent concernant la joie et l'amour qui entoureront cet enfant naturel légitimé dès sa naissance.

Le 7 septembre 1837 : naissance de CATHERINE, fille naturelle de LOUISE BASSET, née la veille aux Limousines, est déclarée par sa grand-mère maternelle, Catherine Picard qui lui donne son prénom. Les témoins sont : Martial Saumon, âgé de 56 ans et Montbrien Denit, cultivateurs demeurant tous deux aux Limousines.

Note : nous retrouverons Louise Basset cinq ans plus tard, mère d'un nouvel enfant naturel, Louise. Nous évoquerons son cas en le conservant dans la chronologie, car les conditions de vie de Louise Basset présentent des données nouvelles.

De même, sa mère Catherine Picard semble présentée sous un jour nouveau, par ses fonctions et sa condition matrimoniale.

Le 21 décembre 1837 : naissance de JEAN. La sage-femme Jeanne Sibert dite dans cet acte "femme-sage", demeurant au village du Maine-Pachou vient présenter et déclarer un enfant naturel, Jean, né trois jours plus tôt "de MARIE DESBORDE demeurante au village du Maine Pachou et auquel elle a dit vouloir donner le pronom (sic) de Jean". Les témoins sont Pierre Alamargot, 68 ans et Pierre Gasson 51 ans, tous deux cultivateurs au Maine-Pachou.

Le 29 mars 1838 : décès de JEAN. Ce bébé est le fils de FRANCOISE PEYRAT et il meurt à l'âge de 20 mois au domicile de sa mère, au village de Germanas. Ce sont Léonard Nicolas, 54 ans et Léonard Viroulau 25 ans, tous deux cultivateurs à Germanas qui viennent déclarer la mort du petit Jean au maire Duvoisin.

Le 10 septembre 1838 : décès de MATHURIN JARVAL. Cet enfant naturel est parvenu à l'âge adulte, 23 ans, et il meurt aux Boins, chez Magdelaine Blanchard. Sa condition nous est inconnue mais nous pouvons supposer qu'il était domestique. Les déclarants du décès sont deux voisins : Antoine Poitevin, 26 ans et Jean Poitevin, 69 ans, tous deux cultivateurs aux Boins. Nous noterons qu'à partir de cette époque, les enfants naturels portent le patronyme de leur mère.

Le 29 octobre 1838 : décès d'ACHILLE MONERIT. Ce sont Etienne Lafont 33ans, cantonnier, et Jean Morellet, 54 ans, charbonnier, qui viennent déclarer la mort de cet enfant naturel, âgé de deux jours, mort survenue chez Etienne Lafont. Aucune mention n'est faite de l'existence d'une mère dont nous n'apprenons que le patronyme : Monerit. Ce petit Achille était-il le fils d'Etienne Lafont et de sa compagne, X Monerit ? Le décès a eu lieu aux Boins.

Sans doute l'avons-nous déjà dit, mais nous n'insisterons jamais assez sur les conditions de misère de la plupart des habitants des Boins, des Limousines, entre autres villages pauvres de la commune.

Le 24 juillet 1840 : naissance de JEAN. La sage-femme du Châtain-Besson, que nous voyons fréquemment intervenir, Marguerite Faurie, épouse de Jean Bousseton, âgés selon les actes de 55 ans à 60 ans, comparaît devant le nouveau maire de la commune, Prosper Blondet, pour déclarer la naissance de Jean. La situation exposée, ainsi que l'identité des témoins mérite une lecture attentive et une interprétation dont nous laisserons toute latitude à nos lecteurs.

"MARGUERITE CLEMENT , fille majeure de 25 ans, sans profession... originaire de la commune de Montbron et demeurant depuis dix ans en la commune d'Ecuras, est accouchée en sa présence au domicile de Léonard Peyraud fils, cultivateur au village de Rérie commune d'Ecuras sur l'heure de midi, d'un enfant de sexe masculin, fils de père inconnu, auquel la mère a dit vouloir donner le prénom de Jean". Les témoins qui accompagnent la sagefemme sont : Antoine Peyraud âgé de 68 ans, cultivateur (vraisemblablement le père de Léonard Peyraud chez lequel est né l'enfant) et Jean Alamargot, dit le Mineur, âgé de 34 ans, propriétaire cultivateur, demeurant tous deux à Rairie. Nous avons là affaire, nous semble-t-il, à une situation matérielle et sentimentale qui n'a rien en commun avec la plupart des cas précédemment cités. Marguerite Clément n'est pas dite servante de Léonard Peyraud, mais elle accouche chez lui. Cependant rien ne nous autorise à dire que ces derniers aient cohabité et que le petit Jean soit né de leur liaison.

Il nous faut nous souvenir qu'une alliance ne se contractait pas à la légère dans le milieu paysan, l'importance du patrimoine à préserver primant bien souvent sur les engagements sentimentaux.

Le 22 janvier 1841 : naissance de MATHIEU. Pierre Doumain âgé de 46 ans, cultivateur, habitant au village de La Peyre, vient déclarer 1' enfant naturel de sa fille, CATHERINE DOUMAIN, elle-même âgée de 24 ans. Le bébé est né chez lui la veille et il lui donne le prénom de Mathieu. Les témoins sont : Jean Bordas, 50 ans et JEAN (le patronyme de ce témoin est volontairement rendu illisible par surcharge, nous semble-t-il); ce Jean ... est âgé de 23 ans. Tous deux sont cultivateurs à La Peyre.

Le petit Mathieu mourra le 5 février 1841, âgé de deux semaines, et ce sera son grand-père qui viendra déclarer son décès.

Le 21 avril 1841 : naissance de JEAN. La sage-femme du Châtain-Besson, Marguerite Faurie, vient déclarer au maire Blondet que : "ANNE GACON sans profession ayant demeuré en qualité de servante chez le sieur François Brethenoux, propriétaire chez Cambrai et demeurant maintenant au village des Defaix, fille majeure de trente ans est accouchée ce jourd'hui en sa présence et en son domicile sur les 4 heures du soir d'un enfant de sexe masculin, fils de père inconnu, auquel la mère a dit vouloir donner le prénom de Jean". Les témoins sont : Pierre Lasnier, 54 ans et Jean Bordas jeune, 33 ans, tous deux cultivateurs aux Defaix. Nous pouvons nous demander si Anne Gâcon était déjà enceinte quand elle quitta le service du riche propriétaire terrien qu'était François Brethenoux.

Note : le terme de sieur ne désigne plus en rien un membre de la noblesse, mais un riche paysan propriétaire terrien. Nous savons que les Brethenoux avaient acquis en biens nationaux certaines seigneuries de la paroisse, telles celle des Defaix et celle de Chez Cambrai.

Le 14 avril 1842 : naissance de LOUISE. La sage-femme des Limousines, Catherine Picard, épouse de Jean Rippe, âgée de 41 ans, présente au maire Blondet une petite fille née 4 jours plus tôt "au domicile du sieur Jean Gacon, dit Gaubeau, fille de LOUISE BASSET, fille majeure, demeurant en qualité de servante chez le sus dit Jean Gacon", au village des Limousines, de père inconnu. Les témoins de la sage-femme que nous savons mère de Louise Basset sont : Jean Ringent 35 ans, cultivateur et Antoine Picard, 55 ans, tonnelier, tous deux habitant aux Limousines.

Rappelons que nous avons déjà rencontré cette Louise Basset, mère d'un premier enfant naturel, Catherine, née le 6 septembre 1837. A cette date Catherine Picard n'était pas mentionnée comme sage-femme, mais seulement comme mère de Louise Basset, et il n'était pas question de l'existence d'un nouveau mari, Jean Rippe.

Le 8 septembre 1842 : naissance de CATHERINE. C'est de nouveau un grand-père, Jacques Dumas, qui vient présenter sa petite fille née la veille, chez lui, de sa fille MARGUERITE DUMAS "fille majeure âgée de 23 ans". Jacques Dumas est cerclaire, métier attaché à la fabrication des tonneaux, artisanat répandu dans toute là commune, à une époque où les vignes étaient si nombreuses et l'artisanat de la tonnellerie si important.

Les témoins sont : Barthélémy (illisible) 60 ans, Tisserand, et Antoine Delavallade, dit le Blanc, propriétaire cultivateur, 35 ans, tous habitant le village prospère du Maine-Pachou.

Au cours des premières neuf années du règne de Louis-Philîppe, soit de 1833 à 1842, nous avons relevé le nombre des naissances, mariages et décès pour une population qui tournait autour de 1500 à 1600 habitants à Ecuras.

1833 :

naissances : 58 dont Elizabeth, enfant naturel
mariages : 19
décès : 21

1834 :

naissances : 51
mariages : 9

décès : 57 dont dont Elizabeth, enfant naturel.

1835 :

naissances : 33
mariages : 9
décès : 49

1836 :

naissances : 29 dont Barthélomé, enfant naturel
mariages : 15
décès : 49.

1837 :

naissances : 50
mariages : 13
décès : 32

1838 :

naissances : 46
mariages : 22
décès : 42 dont 3 enfants naturels : Achille, Jean, Mathurin ou Mathieu (23 ans)

1839 :

naissances : 39
mariages : 19
décès : 29

1840 :

naissances : 44 dont Jean, enfant naturel.
mariages : 10
décès : 34

1841 :

naissances : 49 dont 2 enfants naturels : Mathieu et Jean.
mariages : 20
décès : 30 dont Mathieu Doumain, enfant naturel.

1842 :

naissances : 60 dont Louise et Catherine, enfants naturels.
mariages : 19
décès : 43 dont Marguerite, enfant naturel.

 

- UN JEUNE MEUNIER, PERE HEUREUX -

 

Au cours de nos recherches qui couvrent un demi siècle de la vie de notre commune, nous avons découvert un cas que nous jugeons unique, c'est pourquoi nous n'avons pas mentionné cet acte en son temps, 1812. Nous sommes alors sous l'Empire.

Cet acte campe une situation qui va à l'encontre de tous les préjugés, de toutes les hypocrisies, et la fille-mère, si souvent coupable et honteuse d'une faute dont elle est seule responsable, nous apparaît, grâce au courage et à l'attachement de son amant, comme la femme aimée, choisie, avec son enfant nouveau-né que le jeune père vient présenter au maire pour le reconnaître en personne. Ce cas est d'autant plus surprenant qu'il s'agit d'un meunier étranger à la commune et au département, puisqu'il vient de la Dordogne. Il était extrêmement rare qu'une dynastie de meuniers acceptât aisément une union qui fasse sortir l'un de ses membres de tout un système d'alliances qui ne rompît pas les convenances propres à cette caste. Si le terme de caste est trop fort, il traduit néanmoins assez bien la situation sociale du meunier. Mais nous verrons que notre jeune meunier est le maître de son moulin, car sa mère est veuve. Lisons l'acte de naissance :

Dans la marge : naissance de GAUTIER MARIE.

"Le dix neuf août mille huit cent douze par-devant nous Maire officier de l'état Civil de la commune d'Ecuras canton de Montbron département de la Charente a comparu JEAN GAUTIER fils légitime de feu Jean Gautier et de Jeanne Salât, meunier au moulin de la Surie commune de Saint-Estèphe département de la Dordogne, âgé de vingt cinq ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin dont il nous a dit que CATHERINE BARRET est accouchée de hyer a quatre heures du matin à Empeira lieu de son domicile, et auquel il a déclaré vouloir donner le prénom de MARIE s'en reconnaissant le père la dite déclaration et présentation faite en présence d'(illisible) Plazer, âgé de vingt cinq ans cultivateur demeurant à Empeira et de Maurice Geoffroy âgé de vingt deux ans propriétaire demeurant au présent chef-lieu tous n'ont su signer à l'exception de Maurice Geoffroy qui a avec nous signé. Lecture du présent acte leur a été faite".

Signé : P. Delavallade.

Nous noterons que le père de l'enfant tout comme ses témoins sont de condition aisée : lui-même est meunier; Plazer est fils de gros paysans de la commune; quant à Geoffroy, il est le fils d'un ancien officier municipal de la commune révolutionnaire d'Ecuras et dit "propriétaire" au bourg lui-même.

Néanmoins, la condition de fortune relative du jeune meunier n'est certainement pas un mobile qui puisse expliquer sa démarche. Nous avons vu des fermiers fortunés, des propriétaires paysans dont les Chesson, les Peyraud, les Morellet, les Gâcon, venir déclarer ou faire déclarer par la sage-femme la naissance illégitime de l'enfant de l'une de leurs servantes ou "maîtresses-servantes". Dans tous ces cas, le doute plane sur l'identité du père et nous ne prendrons pas la liberté de nous livrer à la moindre supputation.

Qui était cette Catherine Barret d'Empeyrat ? Peut-être pourrons-nous la rechercher quand nos registres paroissiaux seront tous consultables aux Archives Départementales.

Voici une bien charmante histoire d'amour, et son évocation nous ouvre des perspectives plus souriantes que tous ces actes de naissance ou de décès d'enfants illégitimes, où, sauf l'exceptionnel cas du grand-père cité, fier de voir dans son petit-fils son héritier, nous sentons soit une ombre de mépris indifférent, soit un amour paternel ou maternel plus ou moins honteux.

 

- UNE PETITE MEUNIERE DESESPEREE -

 

Nous ne pouvons clore notre approche des enfants naturels, de la fin du 18ème s. au milieu du l9ème s. sans mentionner le drame que représentait pour une jeune fille le fait de se trouver enceinte et abandonnée, surtout dans un milieu aux prétentions bourgeoises de respectabilité. Pour ce faire, nous évoquerons le cas de Marguerite Laboissière qui, en 1852, acculée par la honte et le désespoir, se jeta dans le Bandiat à Marthon.

Elle avait vingt et un ans, était fille des riches meuniers de Plou et elle choisit la mort, seule, discrète, écrasée par le sentiment d'un déshonneur dont ses parents l'avaient accablée la veille. Quel triste chemin parcouru entre ce suicide et la conclusion heureuse à la naissance de la petite Marie Gautier, que son jeune père, meunier lui aussi, s'était hâté de venir reconnaître à Ecuras ! Ces quarante ans qui séparent ces deux faits sont lourds d'une évolution des mentalités de plus en plus étroites dans leur hypocrisie concernant la fille-mère. Une morale appuyée sur le puritanisme religieux le plus impitoyable fait d'elle une "pécheresse"; elle est considérée comme seule responsable d'une "faute" qui entachera toute sa vie ainsi que celle de son petit bâtard. Rejetée par sa famille, par le groupe social, gravement flétrie par une morale religieuse qui semble avoir tout oublié du comportement du Christ face à la femme adultère et à MarieMadeleine, la fille-mère est devenue 1' objet du mépris et de l'opprobre collectifs. Il est remarquable de noter que le père de l'enfant naturel est comme absout par un silence qui lui permet d'échapper à toute responsabilité.

Le procès-verbal de la Justice de Paix de Marthon relate ainsi les faits : le dimanche matin du 11 août 1852 est retiré, à 150 mètres en aval du moulin de Plou sur le Bandiat, le cadavre de Marguerite Laboissière.

La malheureuse, enceinte de six mois, était parvenue à cacher son état jusqu'à la veille au soir, où, ne pouvant certainement dissimuler plus longtemps, assurée d'être abandonnée par le père de son enfant, elle avait tout avoué à ses parents.

Elle avait "déclaré à sa famille, avec les signes du désespoir, que n'ayant pu résister aux séductions et aux promesses d'un jeune homme, elle avait eu le malheur de se livrer à lui, qu'elle était déshonorée et enceinte de six mois environ. Elle se coucha cependant sans éveiller chez ses parents aucun soupçon. Ce matin, après le lever, la mère entra dans la chambre de sa fille. La chambre et le lit étaient déserts. Inquiète, en pensant aux aveux de la veille, cette pauvre mère fait faire dans les environs plusieurs recherches inutiles. On se dirige du côté de la rivière et quelques personnes présentes retirent de l'eau, morte, Marguerite Laboissière".

Le texte de ce procès-verbal se suffit à lui-même et il serait bien maladroit d'en faire une plus longue paraphrase. Nous attirerons seulement l'attention de nos lecteurs sur la violence impitoyable de la scène qui avait dû se dérouler chez les Laboissière la veille au soir, entre Marguerite et ses parents, et sur les comportements radicalement différents du père et de la mère au matin du drame : la "pauvre mère" s'affole, ordonne des recherches, tandis que le père outragé ne se manifeste à aucun moment.

La pauvre petite Marguerite s'était vêtue avec soin avant d'aller se noyer. L'étude de son costume avait fait l'objet d'un article paru dans notre journal "Du Côté d'Ecuras", N2, mars 1990, et nos plus fidèles lecteurs s'en souviennent peut-être.

Elle portait une chemise de toile de brin, un mouchoir de couleur à carreaux, une brassière d'étoffe violette, une paire de manches d'étoffe à petits carreaux, une jupe d'étoffe de coton bleu, un tablier d'étoffe de pays et des bas de laine bleus. Le courant de 1' eau lui avait ôté son bonnet de dessous et sa coiffe qui flottaient un peu plus loin. Ses sabots ne furent pas retrouvés.

Dans la précision du détail, la simplicité de l'art du récit, la puissance de suggestion de tant de sentiments, ce procès-verbal nous apparaît d'une qualité que nous oserons qualifier de littéraire, sans parler de sa véritable force dramatique.

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