Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage.
ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés

No 7, Juin 1991

- Un jeune meunier, père heureux -

 

Au cours de nos recherches qui couvrent un demi siècle de la vie de notre commune, nous avons découvert un cas que nous jugeons unique, c'est pourquoi nous n'avons pas mentionné cet acte en son temps, 1812. Nous sommes alors sous l'Empire.

Cet acte campe une situation qui va à l'encontre de tous les préjugés, de toutes les hypocrisies, et la fille-mère, si souvent coupable et honteuse d'une faute dont elle est seule responsable, nous apparaît, grâce au courage et à l'attachement de son amant, comme la femme aimée, choisie, avec son enfant nouveau-né que le jeune père vient présenter au maire pour le reconnaître en personne. Ce cas est d'autant plus surprenant qu'il s'agit d'un meunier étranger à la commune et au département, puisqu'il vient de la Dordogne. Il était extrêmement rare qu'une dynastie de meuniers acceptât aisément une union qui fasse sortir l'un de ses membres de tout un système d'alliances qui ne rompît pas les convenances propres à cette caste. Si le terme de caste est trop fort, il traduit néanmoins assez bien la situation sociale du meunier. Mais nous verrons que notre jeune meunier est le maître de son moulin, car sa mère est veuve. Lisons l'acte de naissance :

 

Dans la marge : naissance de GAUTIER MARIE.

"Le dix neuf août mille huit cent douze par-devant nous Maire officier de l'état Civil de la commune d'Ecuras canton de Montbron département de la Charente a comparu JEAN GAUTIER fils légitime de feu Jean Gautier et de Jeanne Salât, meunier au moulin de la Surie commune de Saint-Estèphe département de la Dordogne, âgé de vingt cinq ans, lequel nous a présenté un enfant du sexe féminin dont il nous a dit que CATHERINE BARRET est accouchée de hyer a quatre heures du matin à Empeira lieu de son domicile, et auquel il a déclaré vouloir donner le prénom de MARIE s'en reconnaissant le père la dite déclaration et présentation faite en présence d'(illisible) Plazer, âgé de vingt cinq ans cultivateur demeurant à Empeira et de Maurice Geoffroy âgé de vingt deux ans propriétaire demeurant au présent chef-lieu tous n'ont su signer à l'exception de Maurice Geoffroy qui a avec nous signé. Lecture du présent acte leur a été faite".

Signé : P. Delavallade.

Nous noterons que le père de l'enfant tout comme ses témoins sont de condition aisée : lui-même est meunier; Plazer est fils de gros paysans de la commune; quant à Geoffroy, il est le fils d'un ancien officier municipal de la commune révolutionnaire d'Ecuras et dit "propriétaire" au bourg lui-même.

Néanmoins, la condition de fortune relative du jeune meunier n'est certainement pas un mobile qui puisse expliquer sa démarche. Nous avons vu des fermiers fortunés, des propriétaires paysans dont les Chesson, les Peyraud, les Morellet, les Gâcon, venir déclarer ou faire déclarer par la sage-femme la naissance illégitime de l'enfant de l'une de leurs servantes ou "maîtresses-servantes". Dans tous ces cas, le doute plane sur l'identité du père et nous ne prendrons pas la liberté de nous livrer à la moindre supputation.

Qui était cette Catherine Barret d'Empeyrat ? Peut-être pourrons-nous la rechercher quand nos registres paroissiaux seront tous consultables aux Archives Départementales.

Voici une bien charmante histoire d'amour, et son évocation nous ouvre des perspectives plus souriantes que tous ces actes de naissance ou de décès d'enfants illégitimes, où, sauf l'exceptionnel cas du grand-père cité, fier de voir dans son petit-fils son héritier, nous sentons soit une ombre de mépris indifférent, soit un amour paternel ou maternel plus ou moins honteux.

 

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